photo par FreeImages.com/Joanne Kim

Tout ce que vous devez savoir sur le Rapid Onset Gender Dysphoria

Traduction 8 mai 2022

Source: Everything You Need to Know About Rapid Onset Gender Dysphoria

Autrice: Julia Serano

Traducteurice: MaddyKitty

Publié initialement: 22 août 2018

Note de traduction : je n'ai pas traduit le terme "Rapid Onset Gender Dysphoria". Il pourrait se traduire par dysphorie de genre à manifestation rapide. Cependant, même les réseaux sociaux français gardent le terme original. L'acronyme ROGD sera régulièrement utilisé dans l'article.

Un petit mot sur Gender Analysis, site d'information communautaire présenté dans l'article : il est composé de Zinnia Jones et d'Heather McNamara.


Note : cet essai est sorti en Août 2018, un peu après que l'article de Lisa Littman soit publié. Depuis, il y a eu de nombreux développements sur le sujet, qui incluent des excuses et une correction par le journal qui l'a publié. De nombreuses organisations liées à la santé trans ont pris position pour déclarer le concept infondé. Et des études ont souligné la contradiction entre la théorie et les hypothèses associées. Je relate ces développements à la fin de cet essai.

En tant que biologiste, j'ai toujours été fascinée par les tendances d'Hollywood à dépeindre les laboratoires scientifiques comme remplis de tubes à essai et de flacons remplis de liquides de différentes couleurs. J'ai travaillé dans des laboratoires de recherche pendant la majorité de ma vie d'adulte, et j'ai utilisé toutes sortes de liquides et solutions dans mes expériences, mais ils étaient transparents la plupart du temps. Sérieusement, la plupart des liquides et solutions sont transparents ! Qu'est-ce qui se passe avec tous ces plans gratuits de béchers contenant un liquide bleu en ébullition ? La plupart des gens ne savent pas grand chose de la science, donc ça leur semble exotique. Et les liquides colorés aussi leur semblent exotiques, et dont "scientifique" dans l'esprit de nombreuxses profanes. Même si de telles descriptions n'ont rien à voir avec la science actuelle.

Le “Rapid Onset Gender Dysphoria” (ROGD) aussi semble "scientifique" en surface. Après tout, c'est un ensemble de quatre mots qui sonne technique. Sérieusement, qui en dehors de scientifiques pourrait imaginer un tel concept au nom ésotérique ?! Je peux facilement imaginer que des profanes rencontrant ce terme dans The Globe and Mail, le National Post ou le National Review (tous ont récemment publié des éditoriaux sur le sujet) peuvent le prendre pour un diagnostic authentiquement médical, même si ça n'a rien à voir avec la science actuelle.

Pour les personnes qui ne sont pas familières du terme et qui veulent savoir de quoi il en retourne, je vous en donne un résumé.

Qui a inventé le terme Rapid Onset Gender Dysphoria ?

Zinnia Jones, membre de Gender Analysis, a écrit deux excellents articles qui narrent les origines de la phrase “Rapid Onset Gender Dysphoria”. En gros, le terme apparait en juillet 2016 sur trois sites (4thWaveNow.com, TransgenderTrend.com et YouthTransCriticalProfessionals.org), connus pour diffuser une propagande anti-trans. Ce terme a été créé pour expliquer les observations de certains parents qui constatent que
1/ leurs enfants sont devenus trans de façon soudaine, souvent pendant la puberté, et
2/ leurs enfants avaient également un entourage trans-identifié et interagissaient sur des réseaux sociaux liés à la question trans. Malheureusement, il n'est pas rare que les parents réticents présument que leur enfant a adopté une identité trans (ou LGBTQ+ de façon plus générale) à la suite de l'influence d'autres enfants et/ou de sources extérieures. D'où les accusations récurrentes concernant des agendas transgenre, la pression communautaire et la transidentité supposée "à la mode". Le ROGD pousse cette présomption un cran au dessus : il est affirmé que la dysphorie de genre vécue par ces adolescents représente un tout nouveau phénomène, bien distinct de la dysphorie de genre vécue par la plupart des personnes trans (par exemple, telle que décrite dans le DSM-5, le standard de santé WPATH, et de nombreuses décennies de recherche).

Bien que le ROGD soit scientifiquement douteux, ce concept sert un objectif pratique très clair. Il fournit aux parents réticents une excuse pour ne pas croire et refuser l'identité de genre de leur enfant, en présumant qu'il s'agit simplement des conséquences du ROGD. Il fournit également une justification pour restreindre les interactions de leur enfant avec des pairs trans et un accès à de l'information sur le sujet, parce que de telles choses sont la cause supposée de la maladie.

Outre ces motivations parentales, le ROGD fournit une couverture politique pour ceux qui souhaitent faire reculer les droits et les soins de santé trans. Par exemple, les groupes anti-trans peuvent invoquer le ROGD pour exclure les enfants trans et censurer les médias et ressources communautaires trans (sur présomption que ces choses causent le ROGD chez d'autres enfants), et limiter ou éliminer la possibilité d'effectuer une transition (sur présomption que les enfants qui en font la demande sont ROGD, et/ou parce que le ROGD est une nouvelle condition médicale qui nécessitera des années d'étude supplémentaires). Et si quelqu'un s'oppose à de telles mesures, ces partisans ROGD pourront simplement dire qu'ils ne sont pas anti-trans. Après tout, ils reconnaissent l'existence des personnes trans et de la dysphorie de genre ! (dans certains cas du moins). Ils agissent principalement par souci des "enfants ROGD".

Est-ce vraiment un nouveau phénomène ?

Pas du tout. Dans les cercles de santé trans, il est bien établi que les personnes trans peuvent avoir de la dysphorie de genre ou se définir trans à tout âge. Par exemple, dans le standard de santé WPATH (publié en 2011), la section intitulée “apparition chez les adolescents” indique explicitement :

Pourtant, de nombreuxses adolescent·es et adultes présentant une dysphorie de genre ne rapportent pas d'antécédent de comportements en non-conformité de genre dans leur enfance (Docter, 1988; Landén, Wålinder, & Lundström, 1998). Par conséquent, ses proches (parents, autres membres de la famille, ami·es, et membres de la communauté) peuvent être surpris lorsque la dysphorie de genre d'un jeune devient évidente à l'adolescence.

Comme Zinnia Jones le montre, le diagnostic de dysphorie de genre du DSM-5 (publié en 2013) contient des propos similaires :

Une manifestation tardive de la dysphorie de genre apparait à la puberté ou bien plus tard dans la vie. Certaines personnes concernées disent avoir eu le désir d'être de l'autre genre dans l'enfance sans avoir pu le verbaliser. D'autres ne se souviennent d'aucun signe de dysphorie pendant l'enfance. Pour les adolescents garçons qui manifestent une dysphorie tardive, leurs parents disent souvent avoir été surpris parce qu'ils n'ont constaté aucun signe de dysphorie pendant l'enfance.

Il n'y a rien d'erroné ou d’illégitime à propos d'une manifestation "rapide" de la dysphorie de genre, lors que certaines personnes trans expérimentent une épiphanie durant laquelle les indices et les pièces du puzzle soudain s'assemblent, et se rendent compte qu'elles sont transgenre. (C'est ce qui m'est arrivé quand j'avais 11 ans, comme je le décris dans le chapitre 5 de Whipping Girl et dans le chapitre 13 de Outspoken.) Mais les explications ci-dessus, qui décrivent toutes deux la "surprise" des parents, montrent que le mot "rapide" dans ROGD ne fait pas forcément référence à la vitesse de la manifestation de la dysphorie de genre, particulièrement dans les nombreux cas où l'enfant garde ses expériences pour lui-même avant de les partager avec ses parents. Ce qui est "rapide" dans le ROGD, c'est plutôt la prise de conscience et l'évaluation soudaines par les parents de la dysphorie de genre de leur enfant (qui du point de vue de l'enfant peut être ancienne et mûrement réfléchie).

Comme le ROGD a attiré de plus en plus l'attention du grand public, de nombreuses personnes trans adultes ont commencé à partager leurs "histoires ROGD" sur les réseaux sociaux. Elles soulignent par exemple la façon dont elles ont annoncé leur transidentité pendant leur adolescence, à la grande surprise de leurs parents, ces derniers insistant sur le fait qu'iels n'étaient pas "vraiment trans" et/ou ont tenté d'interdire leur exploration de genre. Pour le dire autrement, ce n'est pas un nouveau type de dysphorie de genre, mais un nouveau mot décrivant une dynamique parentale récurrente.

Mais n'y a-t-il pas une étude sur le ROGD ?

A ce jour, une seule étude sur le ROGD a été publiée — menée par Lisa Littman et publiée sur PLOS One (NdT : grosse revue scientifique) il y a quelques jours [Note : le lien vous mènera au papier original; il a depuis été révisé et corrigé, comme décrit à la fin de cet essai.] Cette étude contient de nombreux problèmes, comme Zinnia Jones et Brynn Tannehill ont pu le détailler dans leurs critiques d'une version antérieure de cette même étude, publiée sous la forme d'un poster non-évalué sur le Journal of Adolescent Health (NdT: Le poster est utilisé pour présenter des études et des résultats scientifiques lors de colloques professionnels ou de salons, en particulier dans l'industrie médicale). Pour commencer, cette étude ne portait pas sur les enfants eux-même, mais sur leurs parents, qui devaient remplir un "formulaire de 90 questions sur leurs enfants adolescents et jeunes adultes". Encore plus troublante est la façon dont l'échantillon a été sélectionné :

Le recrutement pour l'enquête a été placé sur trois sites web où l'on avait observé que les parents et les professionnels décrivaient le Rapid Onset Gender Dysphoria (4thWaveNow, Transgender Trend, et YouthTransCriticalProfessionals).

Pour le dire autrement, cette supposée étude sur le ROGD est entièrement basée sur l'opinion de parents qui fréquentent les trois sites qui inventent et promeuvent de façon agressive le concept de ROGD. Franchement, c'est l'exemple le plus flagrant de pétition de principe que j'ai pu voir dans un document de recherche (NdT: raisonnement fallacieux qui oriente son argumentation pour coller à la conclusion). Le fait que Littman n'a même pas daigné poster le lien de son enquête sur des groupes de parents trans en ligne (c'est-à-dire ceux qui ne font pas la propagande d'un agenda ROGD, et qui pourraient donc fournir un autre point de vue sur leurs adolescents trans) suggère fortement qu'elle a structuré son étude de façon à valider les hypothèses des parents, plutôt que d'évaluer objectivement l'état de leurs enfants.

Tout ça pourrait expliquer pourquoi Littman a publié son article sur PLOS One, au lieu d'une revue plus sérieuse. La méthode de publication de PLOS One est assez différente des autres revues de recherche, en ce qu'elle privilégie la quantité à la qualité des recherches. S'ils tiennent compte des aspects techniques de chaque papier publié (une barre assez basse à franchir pour un article analysant une enquête en ligne), ils ne s'encombrent pas de "préoccupations subjectives", telles que les expériences que les auteurices choisissent de mener et leur interprétation des résultats. Une autre revue aurait pressé Littman d'utiliser un échantillon plus significatif, afin de fournir des preuves concrètes que le ROGD est distinct de la dysphorie de genre ordinaire et qu'elle explore de manière plus approfondie les autres explications possibles de ses résultats, car toute affirmation fallacieuse ou déraisonnable de Littman aurait donné une mauvaise image de la revue elle-même. PLOS One, en revanche, ne se préoccupe pas de telles choses, puisqu'ils croient que l'importance et la pertinence d'un article doit être déterminé par la communauté scientifique après publication (par le biais de débats et de citations). Dans les cercles scientifiques, les chercheurs sont bien conscients de cela et prennent avec des pincettes toute affirmation provenant d'un article de PLOS One, voire beaucoup de recul.

Point développé dans ce thread twitter

Malheureusement, le public profane (qui n'est pas informé sur ce sujet) pourrait prendre cette étude comme "preuve" que le ROGD est un concept scientifiquement valide. Même si ça ne l'est pas.

Comment un chercheur peut-il prouver qu'une nouvelle forme de dysphorie de genre existe ?

Je suis ravie que vous posiez la question ! C'est visible comme un éléphant au milieu d'un couloir non ? Je veux dire, il ne suffit pas de faire un test urinaire et attendre le résultat pour connaitre le type de dysphorie de genre que vous avez. Il n'y a aucun test pour la dysphorie de genre ! C'est entièrement expérimental, ce qui signifie que le seul moyen de savoir si quelqu'un en fait l'expérience, c'est que cette personne vous en fasse part. (J'évoque cette question et ses conséquences dans cet essai. NdT: l'essai en question a également été traduit, c'est donc vers la traduction que vous serez dirigé·e.)

Au cours du vingtième siècle, il y a eu des tentatives innombrables pour classifier les personnes trans en fonction de divers facteurs (c'est-à-dire, la non-conformité de genre dans l'enfance, l'expression de genre à l'âge adulte, l'orientation sexuelle, l'âge de manifestation et la sévérité de la dysphorie de genre) dans l'espoir de trouver des indicateurs pour distinguer une "vraie" transidentité et comprendre les causes de la diversité de genre. Cependant, tous ces schémas de classification inventés par des chercheurs ont été confrontés à des chevauchements entre groupes et d'innombrables exceptions à la règle. La théorie de l'autogynéphilie mise au point par Ray Blanchard est l'une des dernières taxonomies de ce type prise au sérieux (vers 1989). Blanchard prétendait qu'il y avait deux causes distinctes de dysphorie de genre chez les femmes trans : une manifestation précoce (qu'il confondait avec les hommes gay efféminés) et une manifestation tardive vécue par les femmes trans bisexuelles, lesbiennes et asexuelles (qu'il prétendait être motivée par une paraphilie, NdT : c'est-à-dire ce qui est caractérisé par les sexologues comme une déviance). Bien que Blanchard ait fait de nombreuses déclarations audacieuses sur les causes supposées et les distinctions entre ces groupes, de nombreuses études de suivi (résumées ici) ont échoué à soutenir l'idée que les femmes trans tombent forcément dans une des deux catégories, chacune résultant d'une cause unique.

Bien qu'il existe encore quelques cas isolés et persistants qui continuent à soutenir ces catégories et théories obsolètes, le domaine a évolué dans son ensemble. Il est maintenant largement accepté que les personnes trans font simplement partie d'une variation naturelle, qu'il existe de nombreuses trajectoires trans et de nombreuses identités de genre possible, et que les personnes trans peuvent varier les unes des autres de presque toutes les manières possibles (incluant leur expression de genre et l'âge de manifestation, comme le reconnaissent explicitement les passages du DSM-5 et du standard de santé WPATH cités précédemment). Les défenseur·euses du ROGD prétendent avoir découvert quelque chose de nouveau — merveilleux, il semble qu'il y ait un tout nouveau deuxième type de dysphorie de genre! — quand en réalité, iels ne font que ressasser de vieilles théories abandonnées et datées. En effet, l'expression même de "rapid onset" semble provenir tout droit d'une époque où les personnes trans à "manifestation précoce" ou "manifestation tardive" étaient considérées par les chercheurs comme deux groupes radicalement différents. Et, comme il se doit, Blanchard et son collègue J. Michael Bailey (NdT: qui a propulsé médiatiquement la théorie de Blanchard en 2003, à l'époque tombée dans l'oubli), partisans inconditionnels de l'autogynéphilie, ont ensuite adopté le ROGD comme extension logique de leur théorie poussiéreuse.

Pour en revenir à la question initiale : que faudrait-il pour prouver que le ROGD est une condition nouvelle, entièrement distincte de la bonne vieille dysphorie de genre ? Des preuves valables, voilà tout. Plutôt que d'offrir des spéculations et des hypothèses, montrez-moi qu'il existe une cause spécifique et reproductible de la dysphorie de genre chez les "enfants ROGD", largement ou complètement absente des enfants qui font l'expérience courante de la dysphorie de genre. Ou montrez-moi que les enfants considérés ROGD présentent un spectre de résultat totalement différent des autres enfants trans. Et pendant que vous y êtes, pourquoi ne pas commencer par expliquer la distinction entre "enfants ROGD" et ce qui est décrit dans les passages mentionnés précédemment dans le DSM-5 et le standard de santé WPATH ? Vous savez, celleux qui ne présentaient aucune non-conformité de genre dans l'enfance, mais qui ont connu la dysphorie de genre à l'adolescence, même si c'était des années après que le ROGD soit supposé comme existant. Toutes les anecdotes présentées sur le ROGD que j'ai rencontrées n'ont rien d'unique ou d'inhabituel. Elles ressemblent trait pour trait à d'autres histoires de dysphorie de genre, avec les mêmes parents surpris et incrédules.

Tant que des preuves convaincantes ne seront pas présentées, nous devrions adhérer au principe du rasoir d'Ockham et présumer que ces enfants expérimentent une dysphorie de genre tout ce qu'il y a de plus ordinaire. Ça ne veut pas dire que tous les enfants trans ont les mêmes parcours. Il ne fait aucun doute que les individus expérimenteront leur genre de manière différente, avec des besoins et désirs différents, en faisant face à des obstacles différents, etc. Nous devrions prendre les individualités des enfants telles qu'elles se présentent, leur donner la possibilité d'explorer leur genre, et nous abstenir de les contraindre à renoncer à leur identité de genre et à les isoler de leurs pairs (ce que soutiennent actuellement certains partisans ROGD).

Qu'en est-il des changements démographiques, des vidéos YouTube et des "épidémies groupées" ?

Si vous avez déjà suivi un cours de logique, de statistiques ou de science, alors vous connaissez probablement l'axiome "corrélation n'implique pas causalité". En d'autres termes, ce n'est pas parce que les phénomènes A et B se produisent souvent ensemble que A est nécessairement cause de B. Ou qu'un facteur indépendant C soit la cause de A et de B. Ou peut-être que A et B peuvent advenir au même moment par simple coïncidence, etc. Les partisans du ROGD ne peuvent pas (et ne pourront probablement jamais) prouver que le ROGD est une nouvelle forme de dysphorie de genre. Ils s'appuient donc souvent sur ces arguments de "fausse causalité" pour étayer leurs arguments. Dans cette dernière partie, j'aborderai les trois arguments les plus couramment cités à cet effet.

J'ai déjà fait allusion à deux d'entre eux : les partisans du ROGD font fréquemment référence au fait que les "enfants ROGD" ont tendance à avoir des proches trans, et passent de nombreuses heures immergés dans des réseaux sociaux sur les sujets trans. Ce qu'il faut comprendre, c'est qu'il est sous-entendu que les proches trans et les réseaux sociaux sont cause ou contribuent à la dysphorie de genre et l'identification trans dont ces enfants font l'expérience. Cependant, je parierais que les enfants qui expérimentent une dysphorie de genre classique ont également des ami·es trans et passent de nombreuses heures dans des espaces sociaux sur les sujets trans. Je suis une adulte et je peux estimer qu'environ 25% de mes ami·es proches sont trans. (Ce chiffre monte probablement à 60-70% si on élargit aux personnes LGBTQ+.) Quand j'ai commencé à accepter le fait d'être trans, il n'y avait aucun réseau social, mais je lisais avidement tout ce qui touchait au sujet. Et quand j'ai commencé ma transition au début des années 2000, j'ai passé de nombreuses heures sur des listes de mail spécialisées sur les sujets trans (équivalent des réseaux sociaux de l'époque).

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NdT: on pourrait rajouter les fanzines, revues et espaces communautaires trans qui existaient déjà avant les années 2000. Il n'est pas étonnant que des sujets marginaux comme les personnes trans cherchent à se rassembler sur des questions aussi impactantes.

Je peux comprendre que des personnes non-concernées sautent sur la conclusion que A (les ami·es trans et les réseaux sociaux) cause B (la dysphorie de genre et l'identification trans). Mais depuis une perspective trans/LGBTQ+, il semble clair que ces personnes ignorent l'élément crucial C, le fait que les personnes trans/LGBTQ+ sont fortement stigmatisées, font face à du harcèlement, et que nos perspectives sont au mieux écartées et difficilement accessibles dans la société en général. C'est ce qui conduit les personnes trans (quelque soit leur âge) au soutien mutuel, au partage d'expérience et à l'échange d'informations et d'idées pertinentes.

Dans l'article de Littman, paru sur PLOS One, elle insiste lourdement sur le fait que des "enfants ROGD" ont d'autres ami·es trans. Elle parle en fait d' "épidémies groupées d'identification transgenre", comme s'ils avaient tous attrapé la vérole en même temps. Elle y fait même des calculs savants :

La prévalence attendue des jeunes adultes transgenres est de 0,7%. Pourtant, dans plus d'un tiers des groupes d'amis décrits dans cette étude, 50% ou plus des AJA [adolescent·es et jeunes adultes] du groupe se sont identifiés comme transgenres dans un laps de temps similaire, soit une augmentation localisée de plus de 70 fois le taux de prévalence attendu.

Wow, ça semble très improbable ! Mais que se passerait-il si nous faisions le même calcul avec mon hypothèse, à savoir que la marginalisation des personnes trans/LGBTQ+ pousse ces enfants à se chercher entre elleux ? Lorsque j'étais au collège et au lycée (il y a bien longtemps), la taille moyenne des classes était de 500 élèves (votre avis peut varier). Si la prévalence d'adultes trans est autour de 0,7% (la même statistique utilisée par Littman), alors on peut s'attendre à environ 3,5 enfants trans potentiels par classe dans ce cas. Et si nous parlons d'un collège ou d'un lycée sur 4 ans (NdT : consulter le schéma d'éducation K-12), il pourrait y avoir 14 élèves trans potentiel·les par classe ! Sans compter les ami·es trans que ces enfants pourraient avoir rencontré dans des activités externes ou en ligne (rappelez-vous qu'on nous a dit qu'ils passent beaucoup de temps sur les réseaux sociaux, à la recherche de sujets trans !). Dans ces conditions, n'est-il pas plausible (voire probable) que ces enfants puissent se trouver et se lier d'amitié ?

Littman insiste également sur les "épidémies groupées" parmi des ami·es pré-existant·es (c'est-à-dire qui se connaissaient avant que l'un·e d'entre elleux ne devienne trans), ou des ami·es qui sont toustes devenu·es trans dans un laps de temps relativement court. Elle présume que ces enfants ont commencé par être "non trans" et sont soudainement devenus trans en masse (parce que la transidentité est "contagieuse", selon son argumentaire). Mais comment Littman pourrait-elle savoir que c'est vrai ? Il est bien établi que les jeunes trans/LGBTQ+ partagent souvent leurs expériences et leurs identités entre eux avant de s'ouvrir à leurs parents (par exemple, voir ici, ainsi que mes expériences personnelles et celles de nombreuses autres personnes trans/LGBTQ+). Il est donc tout à fait possible qu'iels se soient révélé·es trans (ou en questionnement) très tôt, sans que les autres en aient conscience. De plus, la seule source de Littman s'avère être les parents qui fréquentent des sites pro-ROGD et (en tant que tels) qui sont probablement sceptiques de l'identité de genre de leur enfant. Ne pensez-vous pas que ces enfants vont vite comprendre ce scepticisme ? Cela ne les conduirait-il pas être moins ouverts au sujet de leurs ami·es trans ou de leur propre expérience de genre ? Et même s'ils s'ouvrent totalement à leurs parents, qui sait si ces derniers rapportent fidèlement les expériences de leurs enfants ? Peut-être minimisent-ils la longévité et la gravité de la dysphorie de genre de leur enfant ? Ou peut-être exagèrent-ils certains aspects de l'histoire de leur enfant afin qu'elle soit plus conforme au récit ROGD ?
Sérieusement, chercher la vérité ici, c'est comme chercher à discerner la sexualité adolescente et les histoires sexuelles adolescentes quand les seules informations à disposition proviennent de parents qui visitent régulièrement des sites sur l'abstinence.

Le troisième et dernier argument de "fausse causalité" que je vais aborder ici ressemble à ceci :

  1. Le nombre d'adolescents assignés femme à la naissance (AFAB) qui se déclarent transgenres et expriment le désir de devenir des hommes a fortement augmenté.
  2. Le ROGD affecte principalement les adolescents AFAB.
  3. Le ROGD doit dont être responsable de cette nouvelle épidémie artificielle de trans-identification chez les jeunes AFAB.

De nombreuses choses sont à déconstruire ici. Commençons par le point 1. : bien que cela puisse être vrai, je ne peux pas le confirmer, car il n'existe pas de statistiques fiables à ce sujet. Et je dois dire que ça sonne comme un air de déjà vu, car je me souviens très bien de propos alarmistes similaires autour des années 2000, qui parlaient d'une forte hausse de la transition des personnes AFAB vers une identité de genre masculine, arguant qu'il était impossible que "tous soient trans". Quinze ans plus tard, il n'y a aucune preuve que c'était une aberration, encore moins qu'il y ait eu un regret généralisé parmi cette population. Peut-être que ça a augmenté à l'époque ? Peut-être que ça augmentera à nouveau aujourd'hui ? Mais ces affirmations pourraient être liées au fait que, en tant que groupe communautaire (et en particulier les médias et les discours liés à la transidentité), nous avons été particulièrement obsédé·es par la question des personnes transféminines/femmes trans, alors que les personnes transmasculines/hommes trans ont reçu beaucoup moins d'attention (pour des raisons que j'explique dans mon livre Whipping Girl et dans cet essai). Même aujourd'hui, certaines personnes sont surprises d'apprendre l'existence des hommes trans/personnes transmasculines ! Je ne peux donc m'empêcher de me demander si ces "fortes augmentations" du nombre de personnes AFAB qui transitionnent vers une identité de genre masculine (que ce soit aujourd'hui ou au début des années 2000) ne reflètent pas simplement le fait que les gens ont tendance à négliger ce groupe démographique en premier lieu.

En y réfléchissant, étant donné que les gens sont souvent surpris par l'existence de personnes trans AFAB, et que la seule caractéristique distinctive du ROGD (pour autant que je puisse dire) est que les parents sont "surpris" que leur enfant s'avère être trans, le point 2. (c'est-à-dire que le "ROGD affecte principalement les enfants AFAB") ne pourrait-il pas également être un sous-produit de cette invisibilité des hommes trans/personnes transmasculines ? Ce serait quelque chose à considérer.

Quoi qu'il en soit, même si le point 1. est vrai, il n'y a pas nécessairement d'anomalie à ce sujet. Plutôt que d'insister sur le ROGD qui causerait artificiellement cette augmentation, ne serait-il pas plus simple de dire qu'historiquement les adolescents AFAB qui étaient disposés à être trans ne se revendiquaient pas comme tels à cause d'un manque d'information et de l'invisibilisation des personnes transmasculines/hommes trans dans les médias ? Maintenant que les réseaux sociaux existent (incluant toutes les vidéos YouTube et les posts Tumblr dont les parents ROGD se plaignent constamment), ces mêmes adolescents sont maintenant au courant des vies et perspectives d'hommes trans/personnes transmasculines, et peut-être que cela leur a ouvert des possibilités qu'ils n'auraient pas eues dans le passé ?

Les partisans ROGD continuent de propager l'idée que la "contagion sociale" rend les enfants trans. Il y a pourtant une explication beaucoup plus simple de cette progression de personnes qui s'identifient comme trans (que ce soit parmi les personnes AFAB, les adolescent·es, ou la société en général). Comme je l'expliquai dans un essai précédent, ce que nous observons aujourd'hui est comparable à l'augmentation du nombre de gauchers au cours du vingtième siècle :

Provenance, BBC News: “Les gauchers meurent-ils vraiment plus jeunes ?”

Être gaucher ou transgenre sont des phénomènes transculturels et transhistoriques qui ont été historiquement stigmatisés dans les sociétés occidentales. Au cours des années 1900, à mesure que la stigmatisation des gauchers diminuait, on a assisté à une forte augmentation du nombre de gauchers, les individus n'ayant plus à se cacher ou à supprimer cette disposition naturelle. De la même façon, si les personnes trans restent assez stigmatisées, celle-ci s'atténue progressivement, permettant à de plus en plus d'individus (incluant les adolescent·es) d'exprimer leurs tendances à la diversité de genre et s'orienter vers les identités transgenre.

S'il advenait un nouveau mouvement, appelons-le "manifestation rapide de gaucher", qui implique des parents refusant de laisser leurs enfants interagir avec des pairs gauchers, ou consommer des médias créés par ou impliquant des gauchers, par peur que leur enfant puisse "devenir gaucher", nous considérerions probablement cela comme non seulement irrationnel, mais aussi mesquin et injuste pour les enfants et les personnes gauchères du monde entier. Y compris pour les enfants potentiellement gauchers de ces parents, qui seraient contraints de supprimer leurs tendances naturelles.

Les enfants trans existent. Ils n'ont pas de pouvoir magique de persuasion pour "transformer" votre enfant en transgenre.
Si les personnes trans avaient un tel pouvoir, je peux vous assurer que plus de 0,7% de la population serait transgenre maintenant !
Si votre enfant vous dit qu'il fait l'expérience d'une dysphorie de genre, ce n'est pas parce que ses ami·es l'ont "rendu trans", ou parce que "c'est à la mode" (sérieusement, ça ne l'est pas, sinon plus de 0,7% de la population serait transgenre). L'explication la plus logique, c'est que votre enfant expérimente de la dysphorie de genre, tout ce qu'il y a de plus banal. Je vous encourage à les prendre au mot, et à leur donner les moyens d'explorer leur genre et découvrir qui iels sont pour elleux-même.

Note ajoutée en 2021 :
Depuis la première publication de cet essai, les événements marquants suivants se sont produits :

Mots clés

MaddyKitty

Anarchiste. Femme non-binaire et vnr