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Agenda transgenre, contagion sociale, pression communautaire et prévalence

Traduction 11 mai 2022

Source: Transgender Agendas, Social Contagion, Peer Pressure, and Prevalence

Autrice: Julia Serano

Traducteurice: MaddyKitty

Publié initialement: 27 novembre 2017


Ces dernières semaines, la presse britannique a publié une série d'articles anti-trans (je n'ai aucune envie de les citer, mais vous trouverez des critiques de ceux-ci à cet endroit, à cet autre et ). Elle alerte les lecteurices à propos des "zélotes transgenres", qui poussent un "agenda transgenre" afin d'obliger les jeunes enfants à devenir trans. Les articles alimentent une impression de terreur sur "les enfants sacrifiés pour apaiser le lobby trans" et affirment que "le transgenrisme est devenu ‘une industrie’.” Écrits depuis une perspective conservatrice et ouvertement anti-trans, ils partagent en commun quelque chose avec les supposées contreparties "trans-friendly" : vous savez, les articles qui commencent par dire que les personnes trans existent et qu'elles ne devraient pas être persécutées, puis orientent ensuite le discours (sous couvert d'objectivité scientifique et/ou journalistique) sur la possibilité que certains enfants (peut-être beaucoup ?!) qui font une transition sociale ne sont "pas réellement transgenres". Ces derniers articles sont susceptibles de citer des statistiques sur la désistance, d'évoquer des cas de détransition, et/ou soulever la possibilité que l'augmentation apparente des enfants transgenre pourrait être due à la "pression communautaire" ou à une "contagion sociale".

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Le terme désistance est d'abord juridique, il indique la sortie d'un parcours de criminalité. Appliqué à la transidentité, on peut traduire ce concept comme une sortie d'un parcours de transition. Dans le discours anti-trans, desistance et detransition semblent vouloir dire la même chose.

Il n'y a pas si longtemps, les militant·es trans devaient constamment se débattre avec la notion (fausse) qu'être transgenre était un phénomène extrêmement rare. Lorsque je faisais des recherches pour mon livre Whipping Girl au milieu des années 2000, les statistiques les plus fréquemment citées provenaient de recherches effectuées dans les années 60 et 70, qui affirmaient que la prévalence du transsexualisme (basiquement, les personnes qui souhaitent effectuer une transition) était de 1 sur 30 000 pour les personnes assignées homme à la naissance et de 1 sur 100 000 pour les personnes assignées femme à la naissance. Des études plus récentes, datant des années 80 et 90 suggéraient que ces chiffres étaient plutôt de l'ordre de 1 sur 10 000 et de 1 sur 30 000, respectivement. Mais même ces derniers chiffres étaient encore ridiculement faibles; s'ils étaient vrais, cela signifierait que statistiquement il ne devait y avoir que 26 hommes trans dans tout San Francisco à l'époque ! (En tant que personne active dans les communautés trans de la baie de San Francisco, je peux vous assurer que ce chiffre est largement sous-estimé). Malgré ces inexactitudes, la majorité cisgenre semblait vraiment attachée à ces statistiques, citées et répétées à l'envi, probablement parce qu'elles présentaient les personnes trans comme une anomalie extrêmement rare, que l'on pouvait écarter et ignorer.

La raison pour laquelle ces études antérieures ont si largement sous-estimé la population trans est qu'elles ne comptaient pas les personnes trans en tant que telles, mais plutôt les personnes diagnostiquées transsexuelles/en déficit d'identité de genre dans l'une des rares cliniques s'occupant d'identité du genre qui existait à l'époque. Très peu de personnes trans pouvaient se permettre financièrement ou logistiquement d'accéder à ces cliniques, et celles qui y parvenaient se trouvaient confrontées à des critères stricts pour obtenir le diagnostic. J'en parle en détail dans Whipping Girl, mais je mentionnerai ici deux critères particulièrement pertinents : il fallait être capable de passer pour une personne cisgenre et être prêt·e à cacher son statut trans après la transition. Ce point est crucial, étant donné que la panique morale anti-trans semble motivée (ou permise) par la fausse logique suivante :

  1. Il n'y avait pratiquement aucune personne trans il y a 20 ou 30 ans.
  2. Maintenant elles sont soudainement partout.
  3. Il doit donc y avoir une force non-naturelle, extérieure (par exemple, un agenda transgenre, la pression communautaire, la contagion sociale), qui crée artificiellement toutes ces personnes trans.

Cependant, la réalité c'est que les personnes trans existaient déjà; mais pendant cette période il était plus difficile de faire une transition et les quelques personnes qui le faisaient étaient obligées de cacher ce fait au monde entier.

Un premier défi à ces statistiques vieilles et douteuses est venu du travail de Lynn Conway[lien PDF], de 2001 à 2007, examinant de multiples preuves (autres que les diagnostics des cliniques du genre), qui a conduit à la conclusion que “la limite inférieure de la prévalence du transsexualisme est au moins de 1 pour 500, et peut-être plus.” Un rapport (qui porte sur des enquêtes basées sur la population en Californie en 2003 et au Massachusetts en 2007 et 2009) produit par le Williams Institute en 2011 a confirmé ces statistiques plus élevées, en estimant que 0,3% de la population est transgenre.
(Note : de nombreuses personnes qui s'identifient comme transgenres ne font aucune transition sociale ou physique, on peut donc s'attendre à ce que cette estimation soit un peu plus importante que la prévalence du transsexualisme).

Plus récemment, un rapport du même institut datant de 2016, basé sur des sondages concernant les cinquante États américains, estimait à 0, 6% la population qui s'identifie comme transgenre, avec certains États qui se situent dans une fourchette de 0,7 à 0,8% (par exemple, Hawaï, la Californie, le Nouveau Mexique, le Texas et la Floride). Compte tenu des tendances actuelles, je ne serais pas surprise que ces chiffres continuent d'augmenter quelque peu avec le temps. Après tout, ces études ne tiennent pas compte de la prévalence de l'inconfort du genre assigné, ou le désir d'être de l'autre/d'un autre genre. Elles comptabilisent simplement le nombre de personnes qui s'identifient actuellement comme trans et qui acceptent de participer à une enquête. Et malgré toutes les craintes fabriquées sur la pression communautaire, la pression sociale continue à pousser les gens vers les identités cisgenres, et les contraindre à réprimer leur non-conformité de genre.

Mais bien entendu, de nombreuses personnes ne veulent pas y croire. Et (comme l'illustrent les articles anti-trans mentionnés plus haut) ces personnes s'efforceront d'inventer toutes sortes d'explications fantaisistes (comme l'agenda trans ! comme la contagion sociale !) pour expliquer la hausse de la population trans. A ces personnes, je leur dirai simplement ceci : repensez à tous ces récits trans que vous avez entendu au cours des ans, ceux que les personnes trans se sont vues forcer de partager à chaque entretien télé ou autre ?
Ils commencent presque toujours par une déclaration du genre :

J'ai réalisé que j'étais trans pour la première fois quand j'étais enfant...

Vous vous souvenez ? Maintenant demandez-vous : à quoi ressemblerait le monde si toutes les personnes trans se sentaient en sécurité pour agir sur ces sentiments lorsqu'elles étaient enfants ? Que se passerait-il si leurs parents et leurs écoles les prenaient au sérieux, plutôt que de les forcer à détransitionner ? C'est en gros ce qui se passe maintenant. Pas besoin d'inventer d'autres raisons ou hypothèses, il suffit simplement d'utiliser le rasoir d'Ockham.

Si vous faites partie des personnes qui s'inquiètent de la supposée soudaine augmentation d'enfants transgenres, le graphique suivant devrait vraiment vous terrifier :

Provenance, BBC News: “Les gauchers meurent-ils vraiment plus jeunes ?”

Au cours du vingtième siècle, dans de nombreux pays occidentaux, il y a eu une progression fulgurante du nombre de gauchers. Par exemple, en Australie, la prévalence de personnes gauchères est passée de 2% à 13,2% !
Apparemment, une contagion sociale s'est répandue dans ces pays, et les enfants ont soudain commencé à ressentir une pression communautaire pour expérimenter le fait d'être gaucher et adopter une identité de gaucher. Ensuite, les déviants gauchers ont commencé à faire valoir leur "agenda gaucher" dans le but de recruter... oh attendez, désolée, ce n'est pas ce qui s'est passé.

En réalité, le fait d'être gaucher (tout comme être transgenre) fait partie de variations humaines, tous deux sont des phénomènes transculturels et transhistoriques. Dans le cas des personnes gauchères, environ 10 à 12% des enfants expriment inexplicablement cette tendance dès la petite enfance. Au début du vingtième siècle, le fait d'être gaucher était fortement stigmatisé, ce qui a conduit les parents et les écoles à forcer les enfants à être droitiers, parfois malgré leurs préférences intrinsèques (cela se produit encore dans de nombreux endroits). Mais finalement, on s'est rendu compte que cette stigmatisation n'était pas nécessaire et injuste, et les gens ont laissé les enfants décider pour eux-même quelle main utiliser. Pour le dire autrement, il n'y a pas vraiment eu d'augmentation du nombre de gauchers, mais plutôt une meilleure acceptation des gauchers.

D'accord, l'analogie n'est pas parfaite. Pour commencer, je doute fort que 10 à 12% de la population soit prédisposée à devenir transgenre ! De plus, il semble que les enfants qui présentent une tendance à être gauchers peuvent souvent être entrainés à utiliser (même parfois à favoriser) leur main droite, sans éprouver de dysphorie écrasante. (En revanche, nous savons grâce aux innombrables récits trans auxquels j'ai fait allusion plus haut, que la même chose n'est pas vraie pour de nombreuses personnes trans forcées à adopter un genre non-souhaité.) Malgré ces différences, l'analogie reste vraie en un sens : vous n'avez pas besoin d'inventer des théories ridicules pour expliquer la mystérieuse apparition d'enfants transgenres. Il suffit de reconnaitre que nous avons toujours existé. Nous avons juste été invisibilisé·es par la stigmatisation, la pénalisation et l'ostracisation.

Puis-je vous dire un secret ? Quand j'étais enfant, j'ai tenté d'être gauchère. Sérieusement. A l'école primaire, j'avais quelques ami·es gauchers/gauchères, et en classe d'art iels devaient utiliser ces ciseaux spéciaux. J'étais intriguée, je les ai donc essayés, utilisant ma main gauche, mais ils ne marchaient pas pour moi. Des années plus tard, inspirée par mon joueur de baseball préféré, j'ai tenté de jouer en gaucher. Ça n'a pas particulièrement fonctionné. C'était étrange, inconfortable, j'ai donc abandonné.

J'ai aussi essayé d'être un garçon (une expérience atrocement longue !), mais pas parce que j'étais intriguée ou tentée d'essayer. Si vous vous inquiétez de la pression communautaire, laissez-moi vous dire que ce que j'ai vécu, c'est la PRESSION DE TOUT LE MONDE. L'entièreté de la société m'a poussée, contrainte et pressée à incarner la masculinité. Mais ça n'a pas marché. Pas du tout. L'identité de genre est compliquée et difficilement manipulable. Et ma prédisposition (c'est-à-dire la compréhension que je n'étais pas sensée être un garçon, que je devais être une fille) n'a jamais disparu. Elle l'a emporté, malgré l'écrasante PRESSION DE TOUT LE MONDE.

Le gros titre d'un article britannique récent disait :

Êtes-vous transphobe ? Moi non plus. Nous sommes juste inquiets pour nos enfants.

Mais voilà : si vous vous opposez à l'adoption de politiques scolaires qui facilitent la vie des enfants trans à cause de théories fantasmatiques qui parlent d'agenda trans, de contagion sociale et de pression communautaire ou autre, alors vous faites de la discrimination anti-trans (en plus d'autres logiques fallacieuses). Et si vous croyez que l'identité de genre de votre enfant est si fragile et si malléable que la présence d'un enfant transgenre, ou la mise en place de politiques scolaires trans-friendly, peut “transformer votre enfant en transgenre”, alors vous semblez épouser une vision stricte de l'éducation et de la construction sociale du genre. Auquel cas je vais vous demander : si le genre lui-même est si capricieux et contre-nature, alors pourquoi devrions-nous nous soucier des résultats cisgenres ou transgenres ?

Honnêtement, même si les militant·es transgenres travaillaient infatigablement à la mise en place d'un "agenda transgenre" et même si nous encouragions l'entourage de vos enfant à les contraindre pour qu'ils se moquent des normes de genre, ils finiraient quand même, selon toute probabilité, par être cisgenres. Par ailleurs, s'ils affirmaient avec insistance, de manière cohérente et persistante qu'ils devraient être de l'autre/d'un autre genre, il est peu probable que nous en soyons la cause. Et si, d'un autre côté, nous avions réussi à intriguer ou inspirer votre enfant afin qu'il expérimente un peu le genre, pas d'inquiétude, aucun mal n'en résultera. Essayer des vêtements, des jouets, des activités, etc. est plus sûr que de laisser un enfant droitier jouer avec des ciseaux pour gaucher. Et si cette expérimentation de genre continue, et le mène vers plus de non-conformité de genre, et même jusqu'à modifier son identité de genre publique, c'était sans doute quelque chose de déjà présent, bien davantage que "l'effet d'une mode" ou une "tentative d'intégration". Je vous encourage à les laisser découvrir par elleux-même.

Et enfin, si votre réponse à tout ça est : mais à propos des jeunes enfants qui sont précipités vers des opérations génitales irréversibles ! c'est que vous avez sans doute consommé bien trop de théories conspirationnistes anti-trans, et je vous suggère de commencer plutôt par cet article.

Note post-publication : j'ai depuis retracé l'histoire de la notion de "contagion sociale" qui fait que les enfants deviennent transgenres, voir Les origines de la "contagion sociale" et du "Rapid Onset Gender Dysphoria".

Mots clés

MaddyKitty

Anarchiste. Femme non-binaire et vnr