CC-BY-NC, Al Loustoni

La prude éthique: pour un féminisme véritablement sexe-négatif

Traduction 21 avr. 2022

Texte original: The Ethical Prude: Imagining An Authentic Sex-Negative Feminism

Autrice: Lisa Millbank

Traducteurice: Al Loustoni


Introduction

"La salope est une personne qui (peu importe son sexe/genre) a le courage de mener sa vie en concordance avec l’idée radicale que le sexe est agréable et que le plaisir est bon pour elle", écrivent Dossie Easton et Janet Hardy dans The Ethical Slut : A guide to infinite sexual possibilities. (Ndt: publié en français sous le titre “La salope éthique: Guide pratique pour des relations libres sereines”)

Ce faisant, elles ouvrent un espace pour chaque rapport à la sexualité, à l'exception d'un seul : la possibilité que le sexe puisse ne pas être agréable.

Certain·es pourraient suggérer que cet espace existe et qu’il est déjà peuplé de misogynes, au vu de la honte, de la haine et de la violence que reçoivent les femmes qui osent avoir des relations sexuelles selon leurs propres conditions. Mais ces points de vue moralisateurs et réactionnaires ne soutiennent pas que le sexe n'est pas agréable - ils soutiennent l’infériorité morale des femmes (et personnes perçues comme telles) qui ont des rapports sexuels.

Ainsi, il est à la fois progressiste et radical de dire que le sexe n'est pas honteux pour les femmes, et qu'une femme ne devrait pas être punie pour ses pratiques sexuelles ; radical, parce que la honte et la punition sont toutes deux banales.

Mais de nos jours, dire que "le sexe, c'est bien" n’est pas radical. Au contraire, c'est une tautologie. Le sexe est, la plupart du temps, réduit à "ce qui est agréable". Dans de nombreux discours féministes, si ce n'est pas agréable, ce n'est pas du sexe.

Cela exclut certaines façons de penser le sexe. Je voudrais explorer les possibles théoriques à notre portée si nous nous autorisons à critiquer, non pas seulement les pratiques individuelles, mais aussi les prétendus “bienfaits” du sexe dans une société patriarcale.

Nous définirons le terme “sexe-négatif” comme une vision du monde ou une grille d'analyse, et non comme un système de croyances ou un système moral. L'objectif n'est pas d’arriver à la conclusion que "le sexe est mal" - bien que l'analyse n'exclue pas cette conclusion - mais d'utiliser cette grille de lecture pour mieux comprendre le sexe et la sexualité dans une société patriarcale.

Contenu:

Trigger et Content Warnings
propos de l'intersectionnalité
Pourquoi se réapproprier le terme "sexe-négatif" ?
Qu’est-ce qu’une vision féministe sexe-négative à propos du sexe ?
La domination masculine structure la sexualité
Le sexe c’est le pouvoir
Le pouvoir est sexy
Le sexe est obligatoire
La contrainte à la sexualité pour les hétéro
La contrainte à la sexualité pour les lesbiennes, gays et bi-e-s
La contrainte à la sexualité pour les asexuel-le-s
La contrainte à la sexualité pour les “inbaisables”
La contrainte à la sexualité et la valeur du sujet
Ce que le féminisme sexe-négatif n’est pas
Féminisme sex-neg, féminisme sex-po et haine des femmes
La prude éthique
Conclusion

Trigger et Content Warnings

TW : Cet article traite de la façon dont le sexe est lié à la violence et au pouvoir. Il aborde le viol et, de manière indirecte, la prostitution et la pornographie. Il reproduit, dans le but d'une critique, l'apologie du viol lorsqu'il est commis par un proche. L'article utilise souvent le mot "baiser", au sens physique du terme. Une description explicite de la superposition sexe/violence/pouvoir est présente dans le texte. Celle-ci est précédée d'un lien permettant de l'éviter.

CW: Cet article traite de la violence et des relations de pouvoir inhérentes à l'hétérosexualité et aux rapports sexuels. Il aborde la manière dont, dans le cadre de la domination masculine, la partenaire qui consent à un rapport sexuel est objectifiée. Il décrit la contrainte à l'hétérosexualité ainsi que les relations de pouvoir propres à l'hétérosexualité.

A propos de l'intersectionnalité

Tout au long de cet article, la sexualité sera abordée sous l'angle de la manière dont elle est organisée par le patriarcat et la norme hétérosexuelle. Puisque le patriarcat et l'hétéronormativité sont des structures dominantes, la définition de ce que veut dire “faire du sexe” s’inscrira dans leurs normes hégémoniques.

Tel que je le conçois, je suis convaincue que les systèmes racistes et impérialistes comme le colonialisme et l'esclavage historique et actuel ont également le pouvoir de structurer la sexualité. Je ne me sens pas capable de développer ici ces sujets, ni même d'avoir une lecture suffisamment large pour orienter lae lecteurice vers des arguments pertinents. Je reconnais donc que cet article présentera deux fois des lacunes dans la manière dont il aborde le pouvoir, la violence et la contrainte au sein de la sexualité.

Tout d’abord, parce qu'en omettant les façons dont les systèmes susmentionnés influencent la sexualité, cet article devient effectivement un article sur la sexualité blanche. Deuxièmement, parce que ce n'est même pas cela : la sexualité blanche n'existe pas en dehors du colonialisme, dans la mesure où la femme blanche est en fait la femme du colon, le pouvoir de l'homme blanc se construit sur des vies et des terres volées.

Face à ces lacunes importantes, je prends le risque d’amalgamer des éléments d’analyse décoloniale dans la vision du féminisme que je revendique aujourd’hui, au risque de déformer et de généraliser des arguments de féministes ou de progressistes non-blanches, d'effacer des voix en en mettant une autre en avant. Je reconnais que ce n'est pas un dilemme inéluctable et que la solution est que moi et d'autres féministes blanches apprenions davantage sur ces sujets, nous devons consciemment adopter cette démarche ou cela n'arrivera jamais.

Pour l'instant, je pense qu'il est de bon ton d'admettre que mon analyse a d’importantes lacunes. Il m'est donc nécessaire de continuer à lire et à grandir en tant que féministe avant de savoir s'il est utile pour moi d'écrire sur ces sujets. Entre-temps, j'inclurai volontiers des liens que les lecteurices pourraient suggérer en complément de cet article, en ce qui concerne l’analyse décoloniale ou la manière dont l’analyse occidentale des rapports de sexe/genre aplanit des dynamiques propres à la race. Je prends volontiers toute référence qui approfondirait ces notions.

Dans le reste de cet article, j'utiliserai la plupart du temps le terme "femme" et non "femme blanche" (idem pour "homme", “homme blanc”), car je ne pense pas que les femmes racisées ne soient concernées par aucune des questions abordées ici. Je demande néanmoins au lecteur ou à la lectrice de se souvenir des avertissements ci-dessus et de ne pas lire ce texte comme une théorie se voulant universelle à propos de “la” condition féminine. C’est n’est qu’une partie de la réalité, pas plus.

Enfin, en tant que femme lesbienne, j'ai l'impression de devoir justifier mon intérêt pour l’étude des sexualités hétéro. Il vient du fait que je suis douloureusement consciente que l'hétérosexualité influence davantage la norme que ne le fait le lesbianisme. En discutant des normes traversant la sexualité avant tout en termes d'oppression et d’exploitation des femmes par les hommes, cet article ne veut pas suggérer que les autres sexualités et modèles relationnels n'existent pas ou n'ont pas d'importance - cela veut dire qu'elles sont en marge de la norme, qu'elles n'ont pas le même pouvoir de changer la façon dont la société pense le sexe.

Pourquoi se réapproprier le terme “sexe-négatif” ?

Pour de nombreuses féministes, qualifier un acte de “sexuel” implique souvent de mettre un point d’honneur à le dissocier d’autres actes, très similaires d’un point de vue extérieur, mais qui impliquent qu’un-e des partenaires viole les limites d'un·e autre. Elles qualifient ces actes de "viol" et non de "sexe" et considèrent que les deux catégories s'excluent mutuellement. Ce faisant, elles développent une analyse qui explique le viol comme un acte de violence, de pouvoir et d'hostilité. En conséquence, le sexe ne serait rien de tout cela.

Cette analyse place les féministes dans une certaine marginalité. Du fait de la culture du viol, ce dernier est aussi appelé sexe, même si ce n'est pas agréable. Les actes sexuels cédés sous la contrainte sont appelés rapports sexuels. Les actes sexuels au sein du mariage sont appelés sexe. La pornographie ne dépeint (au mieux) qu’une sorte de théâtre de genre, de pouvoir et de vulnérabilité basée sur l'image de la femme-objet, mais prétendent représenter le sexe. Et même si l’on suppose que les acteurices doivent trouver leur salaire (s’il y a salaire) plus agréable que le tournage des scènes… Les actes sexuels qui prennent placent dans des nuances de dominations et de rapports de pouvoir s’appellent aussi sexe.

Le mot “sexe” n’appartient pas aux féministes. Il n'aura pas la signification que nous lui donnons. Il continuera, en attendant l’abolition du patriarcat, à signifier ce qu'il a toujours signifié.

Cette approche féministe de la dichotomie sexe / pouvoir-violence est bénéfique dans la mesure où elle permet aux féministes de concevoir le type de sexe que nous aimerions avoir pour nous-mêmes et pour les autres. Le revers de la médaille, c’est le risque d’oublier comment, dans le monde réel, le viol, le pouvoir et le sexe sont vécus, au mieux, comme un continuum et, au pire, comme des enjeux inextricables. Si nous ne parlons pas notre “langage féministe”, où le sexe désigne ce qui est agréable, et où ce qui ne l’est pas n’est pas du sexe, il est clair que nous devons au moins envisager la possibilité que le sexe, tel que nous le vivons dans la vie de tout les jours, n'est souvent pas agréable.

Quelle autre activité récréative est définie de la sorte ? Il n'est ni radical ni pragmatique de dire que l'escalade est intrinsèquement agréable ; c'est juste un peu bizarre. Vous pouvez aimer l’escalade, je peux détester ça, mais cela ne lui donne pas une valeur objective. Quelqu'un qui n'aime pas ça n'est pas dans l’erreur ou mauvais, iel n'est simplement pas là dedans.

Mais il y a des mots pour les personnes qui n’aiment pas le sexe. Si une personne déclare ou sous-entend qu'elle n'aime pas le sexe pour elle-même (qu'elle soit asexuelle et/ou qu'elle ait des raisons personnelles de critiquer le sexe), elle est qualifiée de prude, de frigide, de malade ou est assignée à l’identité gay/lesbienne (si elle refuse les relations sexuelles avec des personnes de sexe opposé) ou hétérosexuelle (lorsqu'elles refusent les relations sexuelles avec des personnes de même sexe). Mais c'est lorsque quelqu’un formule une critique politique du sexe que l'on sort l'artillerie lourde. Le nom utilisé pour ce type de personne et de discours est "sexe négatif".

Qui se définirait “sex-neg” ? C'est comme être anti-choix, ou pro-mort. C'est pratiquement être “anti-bienfaits” ! C’est un mot qui est censé décrédibiliser, et dans une certaine mesure cela fonctionne. Moi, je voudrais aller au-delà de ce mot pour définir ce que nous pourrions vouloir dire par “féminisme sexe négatif”.

Ce n'est ni le contraire du féminisme “sexe positif”, ni le slut-shaming réactionnaire, mais un féminisme qui articule une critique radicale du sexe et qui ose envisager soutenir que le sexe n'est peut-être pas, par nature, agréable. Et peut-être que, comme l’on fait Easton & Hardy avec le mot "salope", nous pourrions nous réapproprier l’accusation d’être "prude", tant qu’on y est.

Qu’est-ce qu’une vision féministe sexe-négative à propos du sexe ?

Les féministes sex-neg font le constat que :

  • La société est patriarcale et que la domination masculine infiltre tous les aspects de l’existence, y compris le sexe
  • Dans une société patriarcale, la sexualité est traversée de représentations de pouvoir et de violence exercés par les hommes sur les femmes
  • Dans une société patriarcale, le pouvoir, la violence ainsi que le fait d’être vulnérable sont à leur tour perçues comme excitants.
  • Dans une société patriarcale, on considère que les hommes ont le droit d'exiger du sexe (et autres) aux femmes, et que les femmes n’ont pas le droit de s’y opposer, la charge de satisfaire l’autre est inégalement répartie au détriment des femmes
  • Une féministe sex-neg doit remettre en cause cet état de fait et peut être fière d'être qualifiée de prude, si elle n’est pas déjà qualifiée de salope.

La suite de cet article aborde tour à tour chacun de ces principes; il se termine par une mise en perspective du féminisme sex-négatif par rapport à d'autres visions de la sexualité, ainsi que par une clarification de la mauvaise presse dont a fait l'objet le terme “sexe négatif” en tant que grille d'analyse et politique.

La domination masculine structure la sexualité

Les féministes radicales estiment que la domination masculine, et ce que l’on appelle “genre”, c'est-à-dire une croyance et une condition à la mise en place de cette domination, est et a toujours été structurant dans la société dans laquelle nous vivons. De fait, il n'est pas surprenant que les sexualités hégémoniques dans notre société bénéficient aux hommes.

Dans Feminism Unmodified: Discourses on Life and Law, MacKinnon définit la relation entre le genre et la sexualité comme :

Un invariant intrinsèque à une personne qui cristallise la différence sexuée en genre ; il prend forme dans les relations interpersonnelles en devenant “la sexualité”. Le genre apparaît comme une “sexualisation” de l’inégalité entre hommes et femmes.

Dans le cadre de cet essai, la "sexualisation de l'inégalité" est une notion clé : il est admis que notre culture veut rendre sexy les dynamiques de pouvoir entre hommes et femmes. Si cela vous paraît ironique, laissez-moi être claire : je crois que la plupart d'entre nous, sinon toustes, sommes dans une certaine mesure enfermé·es de cette dynamique. Je sais que je le suis.

Le sexe, c’est le pouvoir

Dans son célèbre ouvrage Against Our Will: Men, Women and Rape (NdT : publié en français sous le titre “Le Viol”), Susan Brownmiller développe une critique du viol comme un acte de pouvoir. Elle se sert de ce constat pour tracer une ligne de démarcation entre sexe et viol, une ligne largement théorisée dans le discours féministe, résumée le plus simplement du monde par l'affirmation suivante :

[…] le viol, c’est le dévoiement délibéré de l'acte primitif qu’est la relation sexuelle - l'homme s'unissant à la femme dans un consentement mutuel […]

On peut noter que la notion de rapports sexuels est défini comme fondamentalement consentis et agréable, là où le viol ne l'est pas. On peut le constater plus tôt dans le livre, lorsque Brownmiller cite pour la première fois le psychiatre freudien, le Dr Guttmacher :

Des jeunes apparemment sexuellement équilibrés ont en une nuit [...] commis un viol [...]

Brownmiller poursuit :

Le constat que le viol puisse concerner des jeunes hommes “sexuellement équilibrés” est glaçant pour Guttmacher, au vu de ses présupposés freudiens sur le bien-fondé de l’agressivité et de la domination masculine, une hypothèse commune à toute la littérature criminologique d’ascendance freudienne, mais qui excuse discrètement les "jeunes sexuellement équilibrés"...

En tant que féministes sex-neg, nous remettons en cause l'analyse de Brownmiller et la facilité avec laquelle elle met de côté le fond de ce que dit Guttmacher.

Pas parce que nous ne sommes en désaccord sur le fait que le viol est un acte de pouvoir. Nous affirmons qu’il est contestable d’affirmer que le sexe ne serait pas un acte de pouvoir. En fait, personne ne peut considérer que les violeurs sont "sexuellement équilibrés", mais on peut se demander : équilibré par rapport à quoi ? La caractérisation de la sexualité des “jeunes” de Guttmacher ne peut pas être plus précise que “dans la norme”, contrairement à ce que disent Brownmiller et les derniers freudiens. Ils se sont adaptés à ce qui est “normal”, la culture du viol.

La majorité des rapports sexuels prend place dans des relations marquées par le sexisme, entre la classe des hommes et la classe des femmes, mais aussi dans les relations qu’entretiennent les hommes entre eux et les femmes entre elles ; on observe que dans la plupart des cas, cette relation de pouvoir n'est pas perçue. Non problématisée, elle n'est pas distincte de l'acte sexuel, elle en fait partie intégrante.

MacKinnon développe cette question dans Feminism, Marxism, Method, and the State, où elle écrit que :

L’enjeu de définir le viol comme une "violence en dehors de la sexualité" ou une "violence contre les femmes" tient au fait de séparer la sexualité du genre afin d'affirmer sa sexualité (hétérosexuelle) tout en rejetant la violence (le viol). Le problème a toujours été le même : dissocier les deux. La confusion entre sexualité et violence, longtemps mobilisée pour nier la réalité du viol, a été réapproprié de façon nuancée par les victimes de viol : là où le système juridique perçoit le viol comme un rapport sexuel, les victimes perçoivent le viol dans le rapport sexuel. La possibilité de vivre sa sexualité de façon libre et éclairée devient aussi insaisissable que la frontière entre ces notions dans les actes. Au lieu de chercher à quoi tient la coercition dans le viol, pourquoi ne pas se demander ce que serait un rapport non contraint ? Pour dire ce qui est mal dans le viol, expliquez ce qui est bien dans le sexe. Si cela s'avère difficile, c’est révélateur au même titre que la difficulté apparente des hommes à voir ce qui est évident pour les victimes. C’est peut-être parce que l’on a défini le viol comme incontestablement distinct de la sexualité qu’il a été si difficile d’articuler l’étendue des tords qu’il cause, alors qu’il est difficile à séparer de la domination masculine pour les femmes.

Je recommande vivement de lire l'intégralité de son article, il développe cette thèse et bien d’autres plus clairement que je ne pourrais le faire. Notez qu’il est impossible de développer des analyses alternatives similaires à celle de MacKinnon sans ignorer temporairement ou s’écarter la prémisse " le sexe, c'est bien ".

"Le sexe est agréable et ce qui est agréable est bon pour vous" est un mantra puissant pour celleux qui aiment le sexe, ou qui aimeraient le vivre comme tel. Ça l’est moins pour celleux qui ont vécu des actes sexuels violents et/ou non désirés ; simplement leur dire que ce qu'iels ont vécu n'était pas du sexe n'est qu'un maigre réconfort lorsque cela semble impossible à distinguer de ce que le reste du monde appelle du sexe, et insiste pour dire que c'en était.

Catharine MacKinnon a également abordé ce sujet dans Feminism Unmodified: Discourses on Life and Law :

Les hommes emprisonnés pour viol pensent que c'est la chose [la plus stupide] qui ne leur soit jamais arrivée […] Ce n'est pas seulement une erreur judiciaire ; ils ont été mis en prison pour quelque chose de très similaire à ce que la plupart des hommes font la plupart du temps et appellent du sexe (et c'est peut-être vrai), la seule différence est qu'ils se sont fait prendre. Ce point de vue exclut les remords et ne permet pas de se réhabiliter.

Nous devons être capables d'admettre que ce que font les agresseurs, c’est ce que la société appelle “sexe”, ce qu’ils font n'est pas agréable, et ce n'est pas de la faute des survivants et des autres victimes qui ne trouvent pas cela agréable, mais que c'est dû à la nature du sexe dans une société patriarcale.

L'analyse féministe sexe-négative met cette nature au premier plan et l'utilise pour demander : "Qu'est-ce que cela nous permet de comprendre ?"

À titre d'exemple, nous pouvons appliquer ce type d'analyse à la notion de "zone grise" dans le cas du viol par une connaissance (tel que décrit dans l'article de Lisa Jervis, An old enemy in a new outfit: How date rape became gray rape... and why it matters, publié dans l'anthologie Yes Means Yes: Visions of Female Sexual Power and a World Without Rape ; l'article est discuté dans cette interview).

Lorsque Whoopi Goldberg a suggéré que les actes du violeur pédocriminel Roman Polanski n'étaient pas vraiment des "viols", il y a eu un tollé féministe. Elles ont fait remarquer, à juste titre, qu'il n'y a pas de catégorie de viol qui soit “moins grave". Pourtant, Goldberg exprime un point de vue dominant. De nombreuses féministes reconnaissent que le problème réside en partie dans le fait que le viol n'est pas pris au sérieux. Il faut néanmoins un féminisme sex-neg pour comprendre précisément comment fonctionne l'apologie du viol lorsque le violeur est connu de la victime.

Pour quelqu’un tenant ce type de discours, il ne s'agit pas d'un "viol" parce que le scénario du viol par une connaissance est proche d’un scénario sexuel “classique”, et parce que le sexe, c’est sensé être agréable. Si le sexe est agréable, alors un scénario sexuel ne peut pas être un scénario de pouvoir. Si le scénario sexuel n’est pas lié au pouvoir, alors le scénario du viol n’est pas lié au pouvoir. Si le viol commis par un proche n'est pas lié au pouvoir, alors il ne s'agit pas, et il ne peut pas s'agir d'un "vrai viol" : si ce n’est pas un viol avec violence commis par un étranger, ce n’est pas un véritable viol.

Tout le raisonnement repose sur le fait que "le sexe est agréable", mais nous contestons cette prémisse. Les scripts sexuels que nous suivons à tous âges sont des scripts de pouvoir. Le pouvoir et la violence ne sont même pas intrinsèques aux actes sexuels, au même titre que pourraient l’être les positions sexuelles, les façons de se toucher, ou le lien romantique/érotique. Le pouvoir et la violence précèdent et suivent l'acte, elles le rendent contraint puis réduisent au silence les femmes qui ne comprennent qu'après coup que l’acte sexuel était un viol, comme je l'avais évoqué dans cet article.

Il ne faut donc pas s'étonner que ces scripts mènent parfois à des bonnes expériences, et que parfois ils permettent le viol. En fait, il est même surprenant qu'ils permettent des relations sexuelles agréables aussi souvent. Dans la mesure où les scénarios de pouvoir sont vécus comme "agréables", cela nous donne un indice important sur la mesure dans laquelle le pouvoir, la violence et la contrainte sont vécus directement comme érotiques ; c'est le sujet de la section suivante.

Le pouvoir est sexy

Si les notions de pouvoir et de violence font partie intégrante du sexe, comme nous l'avons expliqué plus haut, nous pouvons également observer que la notion de "sex-appeal" fait partie intégrante de nombreuses représentations et expériences de pouvoir et de violence. En d'autres termes, le pouvoir et la violence sont, dans notre culture, investis d’un imaginaire sexuel ; ils sont érotisés. Comme le dit MacKinnon, toujours dans Feminism, Marxism, Method, and the State :

Le viol n'est pas moins sexuel parce que c’est une violence ; dans la mesure où la contraire fait maintenant partie intégrante de la sexualité masculine, le viol peut être sexuel dans la mesure où, et parce qu'il est violent.

Dans le film de Zack Snyder, Sucker Punch (je ne m'excuserai pas pour les spoilers, c'est un très mauvais film), l'héroïne, psychiatrisée, se réfugie dans un scénario imaginaire dans lequel elle se prostitue avec un certain nombre d'autres femmes. Chaque fois qu'elle est offerte à un client, le film la montre en train de danser pour lui ("danser", c'est un euphémisme) avant de rentrer dans un nouveau niveau de dissociation dans laquelle, vêtue de diverses tenues exotiques, elle navigue dans de nombreuses séquences où le niveau de stylisation de la violence est digne d'un jeu vidéo. Pourquoi de la violence ? Parce que la violence satisfait la pulsion sexuelle du spectateur masculin. Elle n'est pas analogue à l'acte sexuel, elle est l'acte sexuel.

TW description graphique

Le paragraphe suivant est destiné aux lecteurices qui ont du mal à accepter l'argument selon lequel le pouvoir et la violence sont érotisés. Les lecteurices qui n'ont aucun problème à accepter cet argument et qui préfèrent ne pas le lire en détail peuvent souhaiter passer au paragraphe suivant.

Les femmes violentes sont filmées de façon sexy, la violence est sexy, les femmes sont sexy, le sexe est violence, la violence est mort et la mort est sexuelle. C’est particulièrement frappant quand les seuls personnages filmés sont des femmes, tous leurs actes semblent représenter symboliquement un rapport sexuel, qu'elles tirent sur des nazis ou qu'elles fassent leur jogging dans la rue en pyjama. Le twist : c’est parce que la violence est traditionnellement subie par les femmes (en étant codée comme un acte sexuel), le spectateur masculin qui le sait (tous les spectateurs masculins) peut fantasmer sur un monde dans lequel il n'est pas coupable, parce qu'il n'a pas le monopole de la violence - tout en appréciant la violence sexualisée qu'elles exercent, leurs longues jambes qui donnent des coups, leurs vêtements serrés, le sang sur leurs corps. La violence, c'est l'adrénaline, le mouvement rapide et vertigineux, la douleur et les femmes en danger ; une pornographie du corps à bout, à l’article de la (petite) mort, ou autre. Après l'acte de violence/sexe, l’héroïne est en sueur, exaltée, et le client est satisfait : de l'argent bien dépensé - malgré les spectateurs critiques, qui préfèrent faire savoir au monde entier qu’ils apprécient les représentations de viol avec de meilleurs scénarios.

Avant de quitter le sujet de Sucker Punch, autant que je partage cette analyse du film par TumblinFeminist :

Je pense que c'est une représentation assez fidèle de ce que vivent de nombreuxses survivantes d'abus sexuels ayant des troubles dissociatifs, moi y compris.

Si c'est le cas, c'est par accident, ou en parlant d’une vérité cachée à la place de la victime. Snyder n'est pas un crypto-féministe ; le regard dans Sucker Punch est celui du violeur, pas celui de la survivante. Si le film est un film sur la survie, alors il s'agit d'une dissociation présentée comme de la pornographie, un frisson par procuration pour ceux qui érotisent non seulement la violence, mais aussi le fait de survivre à la violence elle-même.

La plupart des lecteurices britanniques, et peut-être certains rats de bibliothèque à l’international, connaissent les romans de Mills and Boon. Pour celleux qui ne voient pas ou qui ne font pas le lien entre le pouvoir et le sexe et les "romances" Harlequin de Mills et Boon (notez ces guillemets ! comme s'il existait un vrai genre de romance qui n'érotise pas le pouvoir, une "belle" romance sans guillemets et qui se déroulerait en dehors du patriarcat), voici la ligne éditorial de leur site web et de leurs deux collections, "Harlequin Presents" et "Harlequin Desire" :

Lorsque le héros de Harlequin Presents fait son entrée dans l'histoire, c'est un homme puissant et impitoyable qui sait exactement ce qu'il veut - et qui il veut - et qui n'a pas l'habitude de se contenter d’un non comme réponse ! Pourtant, il a de la profondeur et est intègre, mais il fera tout pour que l'héroïne soit sienne.
Le héros de Harlequin Desire doit être puissant et riche - un mâle alpha avec un sens de la justice, et parfois de l'arrogance. S'il peut être dur ou direct, il n'est jamais physiquement cruel.

Les hommes ne sont pas sexy uniquement parce qu'ils sont attirants physiquement, ou parce qu'ils semblent être de bons amants ; ou plutôt, ils sont sexy dans la mesure où ils performent des caractéristiques associées à la masculinité patriarcale, à savoir qu'ils ont de l’assurance quand ils exerce le pouvoir. Et le sexe dans ces livres ne commence pas par des "ébats amoureux passionnés" (extrait de la note sur la ligne édito) ; chaque fois que l’homme séducteur exerce son pouvoir, cet exercice du pouvoir n’est pas juste une prémisse au “désir sexuel foudroyante" que va ressentir la lectrice ; il est déjà vécu comme du sexe par l’héroïne. Lorsqu’un homme est en position de pouvoir sur elle, elle tremble, elle rougit, elle tombe amoureuse ; La présence masculine pénètre dans, viole son monde.

La romance parfaite ("tu es prétentieux, vaniteux, insolant, arrogant, insupportable !" "en d'autres termes, tu es folle de moi !")

La littérature à l’eau de rose nous permet également de comprendre le rôle de la femme dans une telle histoire. Encore une fois, dans "Harlequin Presents" et "Harlequin Desire" :

Bien qu'elle soit timide et vulnérable, l'héroïne dans Presents est aussi courageuse et déterminée à affronter son arrogant poursuivant.
L'héroïne de Desire est complexe et imparfaite. Elle est volontaire et intelligente, bien que capable de faire des erreurs lorsqu'il s'agit de questions de cœur…

La femme doit être l’objet du pouvoir masculin : "vulnérable" pour l'héroïne des Présents, "imparfaite... et capable de faire des erreurs" pour l'héroïne du Désir. Mais elle doit aussi avoir de la valeur : "courageuse et déterminée", "volontaire et intelligente".

Contrairement aux héros, les ressources qu’on les femmes ne leurs servent pas à vivre leurs propres vies :

Sous sa carapace d'alpha, le héros du Desir montre une certaine vulnérabilité, il est capable d'être sauvé. C'est à l'héroïne de permettre cette évolution.

Son objectif est de sauver l'homme. L'héroïne des Presents est "déterminée à affronter l’arrogance [de l’homme]", c'est-à-dire à lui résister. Inutile de dire que l'héroïne de Desir y arrive et que l'héroïne de Presents échoue, mais toutes deux déploient leur "courage" dans leur relation avec le héros.

(Avons-nous besoin de discuter de la soi-disant "vulnérabilité" masculine ? Ces romans ne dépeignent pas la vulnérabilité des hommes. Ils représentent différentes masculinités qui dominent le monde qui les entoure, mais à qui il manque une femme sur laquelle exercer du pouvoir, un rôle que l’héroïne peut occuper pour que l’attention et le pouvoir masculin soit sienne et n’aille pas à d’autres femmes. On n'attend pas seulement d'elle qu'elle joue ce rôle et qu'elle essaie de "sauver" l’homme, lui et ceux qui l'entourent ; elle y aspire activement. À quoi d'autre pourrait bien servir une femme ?)

Ce qui est "sexy" dans les romans d'amour, c'est le pouvoir et l'indépendance des hommes, qui s'opposent à la vulnérabilité d'une femme dont le monde est centré sur ce pouvoir masculin. C'est le propre de l'hétérosexualité patriarcale, cette dynamique, on nous y endoctrine dès la naissance, elle nous est imposée. Les sexualités non hétéro doivent s’en distancier sous peine de la reproduire. Le caractère obligatoire de l'hétérosexualité au regard des autres sexualités est le sujet de la section suivante.

Le sexe est contraint

Pour préparer cette section, comme tout bon essayiste, j'ai cherché des définitions de la contrainte à la sexualité (NdT : compulsory sexuality) sur Google. Les résultats ont été décevants, j'ai donc préparé ma propre définition :

La "contrainte à la sexualité" fait référence à un ensemble d'attitudes, d'institutions et de pratiques sociales qui entretiennent et renforcent la croyance selon laquelle tout le monde devrait ou souhaite avoir des relations sexuelles fréquentes (pratiques correspondant à une certaine norme hétérosexuelle et reproductive).

La contrainte à la sexualité n’est pas la sexualité en ce qu'elle est imposée de l'extérieur, alors que la sexualité se découvre de l'intérieur. La contrainte à la sexualité dit : "Vous devez faire l'amour, vous devez vouloir faire l'amour", mais la sexualité naît d'une dynamique entre des personnes qui se reconnaissent mutuellement : "on voudrait faire l'amour".

Les deux ne sont pas totalement séparables car la contrainte est intériorisée. Ainsi, nos sexualités deviennent un méli-mélo de "Je veux avoir des rapports sexuels" ou "Je veux avoir des rapports sexuels comme ceux que j'ai" ; intégrer la contrainte normative devient la sexualité et toute écart est vécu comme une pression intérieure et extérieure.

Puisque la question contrainte à la sexualité prend de nombreuses formes, j’ai divisé cette partie en sections concernant les hétérosexuel·les, les lesbiennes/gays/bi·es, les asexuel·les et les "imbaisables", pour terminer par une section sur la manière dont le fait de performer une sexualité active nous donne de la valeur en tant qu’individu.

La contrainte à l’hétérosexualité pour les hétéros

En tant que norme hégémonique, le patriarcat veille à ce que la contrainte à la sexualité, telle que définie ci-dessus, soit genrée. La contrainte à la sexualité est fortement liée à la contrainte à l’hétérosexualité, telle que définie par Adrienne Rich dans son article Compulsory Heterosexuality and Lesbian Existence (NdT : traduit en français sous le nom La contrainte à l'hétérosexualité et l’existence lesbienne), une idéologie qui cherche à maintenir :

Un droit masculin de jouissances physique, économique et affective sur les femmes

Je choisi de continuer à employer l'expression "contrainte à l’hétérosexualité" de Rich malgré le fait que des femmes ont des relations hétérosexuelles indépendamment de leur orientation, que des hommes ont des relations hétérosexuelles indépendamment de leur orientation et que des personnes de tous genres et orientations ont aussi des relations sexuelles avec des hommes, des femmes et des personnes non-binaires. Cependant, le patriarcat sanctionnera les pratiques de ces personnes en fonction de leur capacité à performer l'hétérosexualité, et les punira si elles sont trop divergentes. (NdT : la notion de contrainte à l’hétérosexualité vient du féminisme radical lesbien comme outil pour comprendre les enjeux lié à l’identité lesbienne. L’autrice propose de largement dépasser ce cadre identitaire, d’où la précision ci-dessus.)

En fait, cela veut simplement dire qu'aux yeux du patriarcat, "les hommes doivent baiser les femmes". Si vous êtes une femme et que vous ne vous faites pas baiser par un homme, vous n’êtes pas une “femme” comme il faut, et si vous êtes un homme et que vous ne baisez pas des femmes, vous n’êtes pas un “homme” comme il faut. ( “Ne pas être une ‘femme’ comme il faut” est, bien entendu, puni plus sévèrement que “ne pas être un ‘homme’ comme il faut”, car le patriarcat contrôle et punit d’abord les femmes)

Dans notre culture occidentale, la moralité limite les façons d’assouvir ce “besoin de baiser”. On baise avec saon épouxse dans le cadre du mariage (NdT : ou du couple), même si nous savons toustes que cet impératif de fidélité s’applique à certaines plus qu’à d’autres. Dans plusieurs de ses livres (tous essentiels pour les féministes sex-neg en herbe) Andrea Dworkin décrit en détail la manière dont les systèmes de lois et de moralité sont utilisés pour tenter de maintenir un droit des hommes à exiger du sexe des femmes ; cette citation est tirée de Right Wing Women :

Dans le Lévitique, toutes les interdictions touchant à la sexualité, y compris la condamnation de l'homosexualité masculine, cherchent à maintenir efficacement la domination d'un véritable patriarche, que le chef de la communauté le soit de père en fils. La domination masculine implique le contrôle de la sexualité masculine - qui les hommes peuvent baiser, quand et comment - c’est essentiel dans les sociétés tribales où l'autorité est exclusivement masculine...Baiser la femme d’un autre y sera le crime le plus odieux car cela exacerbera des conflits et créera un antagonisme permanent entre les hommes de la tribu.

Par “antagonisme permanent", Dworkin parle, entre autres choses, de la patrilinéarité et de comment les hommes doivent s’y soumettre.

La contrainte à la sexualité pour les lesbiennes, les gays et les bi-e-s

La citation de Dworkin ci-dessus suggère également que la contrainte à la sexualité ne pourrait pas exister dans des communautés non-hétéro. Malheureusement, ce n'est pas le cas. Le patriarcat est flexible, il s'adapte aux circonstances, et de nombreux espaces non hétérosexuels ont adapté et intégré le "devoir de baiser" à leurs normes.

Ces adaptations pourraient être qualifiées de non-hétéro/homo/bi-normatives. Elles consistent en "les hommes doivent baiser avec des hommes", "les femmes doivent baiser avec des femmes", "baiser est radical", etc. Mais le patriarcat ne sort pas si facilement de nos esprits ou de nos chambres à coucher. C'est encore MacKinnon, cette fois dans Toward a Feminist Theory of the State, qui nous propose une explication concise d’en quoi le mot “baiser” porte en lui la domination masculine :

L’homme baise la femme; sujet verbe objet.

L'hétérosexualité patriarcale est plus que les rapports homme-femme, c'est la relation sujet-objet dans ce qu'elle a de plus fondamental. Pour comprendre comment la contrainte à la sexualité intègre les espaces non-hétérosexuels, nous devons nous demander qui baise (le sujet) et qui est baisé-e (l’objet) ? Les sujets sont-ils masculins, affirmés, enthousiastes, populaires, expérimentés, actifs ou privilégiés ? Les objets sont-ils féminins, passifs, réticents, impopulaires, nouveau dans cette communauté ou autrement marginalisés ?

C’est pour cela que les hétérosexuel·les sont obsédé·es par le fait de demander aux couples gays/lesbiens : "Alors, c'est qui le mec ?". Iels veulent savoir qui baise et qui est, pour ainsi dire, baisé·e. Parce que le sexe est le pouvoir. Plus précisément, c'est l'exercice du pouvoir masculin sur les femmes. Alors, chaque fois que le pouvoir est exercé, il remobilise l’imaginaire des rôles masculins et féminins. Lorsque le sexe est défini par le pouvoir, il suffit que vous déterminiez qui a le pouvoir dans la baise et qui ne l'a pas, ou qui gagne un statut social dans la baise et qui le perd, et vous découvrirez qui doit obligatoirement être baisé·e par qui.

C'est une des raisons pour lesquelles on peut dire que l'hétérosexualité est "contrainte", même pour les personnes qui ne sont pas hétérosexuelles. La façon dont les sexualités non-hétéro peuvent être réappropriées pour satisfaire le regard masculin, comme le décrit Kathy Miriam dans Toward a Phenomenology of Sex-Right: Reviving Radical Feminist Theory of Compulsory Heterosexuality, en est un autre bon exemple :

[…] il est important de voir à quel point le lesbianisme lui-même est aujourd'hui perçu par le prisme hétéronormatif et comment cela prend place dans l’hétérosexualité patriarcale, c'est-à-dire pour le plaisir des hommes […] il est fort probable qu'aujourd'hui, les représentations du lesbianisme, plutôt que d'être simplement exclue par l'hétéronormativité, ait été dénaturé pour devenir une autre façon dont les hommes s’approprie le corps des femmes.

(Miriam poursuit en donnant plusieurs exemples dans son article, sans pour autant que se soit le cœur de son propos).

La question de l'impact de la contrainte à l’hétérosexualité sur les personnes bisexuelles a été abordée dans l'article "Compulsory Bisexuality ? The Challenges of Modern Sexual Fluidity" du numéro spécial du Journal of Bisexuality sur "Bisexuality and Queer Theory: Intersections, Diversions, and Connections". La chercheuse Breanne Fahs y constate que :

Les femmes ont souvent indiqué qu'elles se sentaient obligées d'accéder aux fantasmes sexuels de leur partenaire masculin, qui souhaite qu'elles aient des relations sexuelles avec d'autres femmes ; en outre, toutes les jeunes femmes ont indiqué qu'elles étaient conscientes et avaient été témoins d'une certaine forme de performance de la bisexualité, dans leur intimité ou à la télévision. La pression à performer la bisexualité est ressentie chez les femmes perçues comme hétérosexuelles comme chez les femmes perçues comme lesbiennes, bien que les femmes hétérosexuelles aient déclaré ressentir davantage de pression de la part de leurs partenaires sexuels, alors que les femmes lesbiennes ont déclaré ressentir une pression de la part d'hommes qui n’étaient pas leurs partenaires. […] La contrainte à l’hétérosexualité, bien que remise en question par l'acceptation croissante et la performance de pratiques bisexuelles, est toujours bien vivante. Il est marquant de constater que les femmes minimisent l’importance de leurs sentiments, attirances, pratiques et expériences lesbiennes dans leurs récits, comme si la sexualité lesbiennes exigeait la présence, réelle ou symbolique, d’un homme pour exister. Les femmes peuvent avoir des rapports sexuels avec d’autres femmes, mais cela se fait souvent en présence d'hommes, avec leur approbation et pour leur plaisir sexuel. Les femmes restent hétérosexuelles même si elles ont des pratiques bisexuelles.

Pour toutes les personnes queers et/ou non hétérosexuelles, je crois que la contrainte à l’hétérosexualité n'est pas seulement une aliénation de sa vie sexuelle vers la performance de l’hétérosexualité. Il s'agit de la superposition du “devoir baiser” avec les structures de dominations hétérosexuelles qui donnent accès à un certain pouvoir en fonction de notre position et d'exiger du sexe d’une manière inenvisageable si nous n’avions pas été en couple. Les personnes queer sont cool si elles "s'envoient en l'air" ou "sortent", et le caractère "cool" de ces deux idées existent à cause de la valeur supposée des hommes et des femmes se conformant correctement l’hétérosexualité

La contrainte à la sexualité pour les asexuel·les

D'après ce que j'ai compris, la question de savoir si la contrainte à la sexualité ou la croyance que la baise est un “passage obligé” sont des forces culturelles qui oppriment structurellement les asexuel·les est un sujet de débat actuel dans ces communautés. La plupart semblent s'accorder sur le fait que si c'est le cas, ce n'est pas de manière exclusive ou unique. Le sujet est abordé dans le numéro 18 d'AVENues, une newsletter/magazine bimensuelle qui publie des contributions issues des milieux asexuels. Dans l'article principal, "The (A)Sexually Oppressed ?", MANDREWLITER écrit :

Dépeindre les asexuel·les comme opprimé·es fait appel aux sentiments moraux des gens et peut être utile pour se faire des allié·es et s’assurer de la visibilité [...] Il est clair qu'il existe un réel besoin d'étendre la visibilité et la compréhension de l'asexualité, mais si nous nous considérons comme opprimé·es, et surtout si nous nous considérons comme des victimes, il y a le danger du sentiment de "supériorité morale inattaquable" qui découle d'une telle perception de soi.

Bien qu'elle semble être représentative des opinions publiées sur l'asexualité, je suis un peu mal à l'aise à l'idée d'inclure cette citation car, à mon avis, elle réduit le concept d'oppression à l’idée “d’être victime”, ce qui est une erreur. Bon nombre des arguments ci-dessus ont été avancés à propos du féminisme, un mouvement absolument nécessaire et qui lutte clairement contre une oppression structurelle. En tant que mouvement relativement nouveau, il se peut que les communautés asexuelles n’aient pas encore eu le temps pour qu’une diversité suffisante de militant·es trouvent leurs voix, ou il se peut qu'il n'y ait tout simplement pas de systèmes dans lesquels les asexuel·les sont opprimés en tant qu’asexuel·les.

EDIT : Au sujet de cette "diversité d'activistes", Framboise propose en réponse une analyse différentes (cliquez pour accéder au commentaire) :

Les femmes [asexuelles] perçoivent presque universellement une oppression structurelle. Presque toutes les femmes asexuelles que je connais ont été victimes d'une forme de harcèlement et de violence sexuelles allant jusqu'au viol correctif lorsqu'elles ont révélé leur asexualité ou simplement leur désintérêt pour le sexe. La contrainte à l’encontre de la sexualité des femmes semble provenir non seulement de la culture en général, mais aussi de ce que les asexuelles représentent en tant qu’asexuelle.

Indépendamment de la question de l'oppression, il semble clair que la contrainte à la sexualité en tant que sexualité universelle supposée (que tout le monde doit baiser) marginalise et efface les identités asexuelles. Si tout le monde doit et veut baiser, alors les personnes asexuelles n'existent pas, ou n'ont simplement pas encore trouvé le bon contexte dans lequel être sexuellement actifves. Et dans ses efforts pour s'assurer que toutes les femmes sont des objets baisables pour les hommes, la sexualité obligatoire oppresserait les femmes asexuelles en tant que femmes, sauf qu’il serait encore plus dur pour elles d’espérer s'y conformer sans violence.

(NdT : Les enjeux qu'impliquent les asexualités masculines reste un angle mort dans le raisonnement proposé ci dessus. A certains égards, ces masculinités restent incompatibles avec la nécessité de perpétuation d'un patriarche et doivent trouver un compromis pour exister malgré tout dans une société patriarcale. À ma connaissance, seul ce mémoire aborde spécifiquement cette question, même s'il reste qu'exploratoire).

La contrainte à la sexualité pour les “inbaisables”

Certaines personnes sont, apparemment, exclues de l’évidence de la sexualité. Cela concerne certaines femmes trans, les femmes obèses et les femmes racisées (trois groupes qui sont aussi parfois perçus comme hypersexuels, une autre façon de nier que nous sommes des sujets sexuels à part entière au-delà de ces identités, ainsi qu'un argument mobilisé pour justifier les viols que nous subissons), certaines personnes handicapées, certaines personnes âgées (le terme "âgé" est utilisé dans un sens relatif, c'est-à-dire, qu’on est assigné-e à cette catégorie par la personne ou le groupe qui est en position de le faire) et d'autres (j’aborde également ce sujet dans mon article, Significant Othering).

Mais cette exclusion n’est que superficielle. Être en dehors de la sexualité ne signifie pas en être libre. Tout d'abord, parce que les groupes de personnes susmentionnés sont toujours la cible de viols et d'autres formes de violence sexuelle, parfois même sous couvert de l’horrible sous-entendu qu’elles devraient être reconnaissantes que quelqu'un ait daigné baiser avec elleux “malgré tout”. Ensuite parce que celleux qui sont perçu·es comme imbaisables, ou incapables de baiser, deviennent inférieurs dans un monde où la valeur de quelqu’un est en partie indexée sur sa baisabilité ou son “tableau de chasse”. "Inférieur" prend ici un sens très particulier, bien entendu : lorsque la sexualité est confondue avec l'exercice du pouvoir et de la violence masculine, le fait que des personnes (peu importe leur sexe) soient sexuellement inférieures aux yeux des hommes n’est pas péjoratif.

(Et si vous souhaitez aller plus loin à propos de la contrainte à la sexualité par le prisme des mouvements fat-positive, cet article de Fat Body Politics aborde le sujet).

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Dans son article Asexuality in disability narratives , dont la traduction est disponible ici, Kim Eunjung développe le concept d'asexualité imposée pour parler du processus qui exclut certaines populations de "l'évidence de la sexualité", en se concentrant sur la question du handicap. Alok Vaid-Menon a aussi abordé la question de l'asexualité imposée, mais vis à vis de son identité brown dans What’s R(ace) Got To Do With It?: White Privilege & (A)sexuality , également traduit en français ici.

La contrainte à la sexualité et la valeur du sujet

Cela nous amène au dernier point important dans la définition de la contrainte à l’hétérosexualité : que vous soyez considéré·e comme quelqu'un qui baise, quelqu'un qui est baisé, ou que la façon dont vous êtes perçu·e soit fluide en fonction des espaces dans lesquels vous vous trouvez et des façons dont vous vous présentez, votre valeur est perçue comme plus élevée si vous performez correctement la posture de “l’évidence sexuelle” que si vous ne le faites pas - malgré la honte, la haine et la punition.

Un homme qui couche trop est un bourreau des cœurs, mais un homme qui couche trop peu est un puceau qui vit encore chez ses parents, immature à tous les points de vue, c’est un sous-homme. Une femme qui couche trop est une salope. Une femme qui couche trop peu... peut aussi l’être. Une femme peut choisir de se “préserver” pour le moment venu, elle attend “son” homme, elle est toujours dans “l’évidence sexuelle”, ce sont juste des préliminaires très longs. C’est acceptable dans la mesure où ils mèneront éventuellement à une relation sexuelle. Mais les femmes qui s'éloignent véritablement de la possibilité de relations sexuelles ou qui déprécient le sexe sont considérées comme monstrueuses, desséchées, misandres, comme une menace pour la civilisation elle-même.

Bien sûr, le patriarcat déteste toutes les femmes, y compris les salopes. Mais lesquelles préférerait-il s'il devait choisir ?

La contrainte à la sexualité découle-t-elle de la contrainte à l’hétérosexualité ? Ou existe-t-il d'autres systèmes de contraintes qui opèrent dans des espaces hétéro/non hétéro ? En fait, je ne sais pas. Mais je sais que si la contrainte à l’hétérosexualité était sérieusement mise à mal, il serait beaucoup plus facile de répondre à la question.

En résumé, où que vous alliez, quels que soient votre sexe et votre sexualité, la contrainte à la sexualité est toujours présente.

La sexualité peut être refoulée, canalisée, refusée ou niée, mais elle est présente. La contrainte à la sexualité, c’est le sexe sans la joie. C'est faire quelque chose que vous aimez (si tant est que vous aimiez le sexe), mais avec votre patron derrière votre épaule, vous critiquant ou vous félicitant selon des critères que vous n'avez pas choisis. Baiser selon les critères qu’il dicte veut dire reproduire la norme, et baiser différemment ou pas du tout signifie devoir subir ses punitions.

Ce que le féminisme sexe-négatif n’est pas

Comme pour tous les termes que l’on se réapproprie, “sex-neg” a été chargé de certaines connotations par d’autres avant nous. Nous ne pouvons pas revendiquer ce qu'est le féminisme sex-neg sans aborder quelques idées fausses et dire ce qu'il n'est pas :

Le féminisme sex-neg n'est pas un désaveu du féminisme radical (historique et actuel), ni même un changement d’étiquette cosmétique. Il s'agit, en fait, du même féminisme radical. Je me demande simplement si nous ne pouvons pas nous réapproprier l’accusation d’être "sexe-négatives" en définissant clairement ce que cela représente.

Le féminisme sex-neg n'est pas la position des femmes de droite, décrite par Dworkin dans la citation suivante (tirée de ce livre) :

De la maison de son père à celle de son mari, en passant par une tombe qui n'est peut-être pas encore la sienne, une femme se soumet à l'autorité masculine pour se protéger de la violence des hommes. Elle se conforme, afin d'être en sécurité, autant que faire se peut.

Cette stratégie exige que chaque femme se soumette non seulement à son mari/tuteur, mais aussi à des règles morales très restrictives pour chaque aspect de sa vie ; règles imposées par les hommes mais aussi par les autres femmes. Les femmes qui ne respectent pas ce code sont marginalisées et on considère qu'elles sont responsables de la stigmatisation. Si elles avaient été “respectables”, alors - selon le point de vue des femmes de droite - elles seraient des épouses d'hommes, dans un arrangement matrimonial approuvé par l'État : aussi stable qu’une femme puisse l’être.

Ce qui nous amène à notre point : le féminisme sex-neg n'est pas un moralisme. Si on peut critiquer le sexe - et je crois que l’on peut - alors les féministes doivent le faire sur des bases politiques, et non morales. Le sexe n'est pas mauvais, ni désagréable, ni honteux, ni sale. Les désirs sexuels ne sont pas immoraux. L'érotisation des systèmes de domination et de soumission (telle qu'on la trouve dans des sous-cultures telles que le BDSM et une grande partie de l'hétérosexualité) n'est pas moralement mauvaise (bien que cela ne doive pas nous empêcher d'identifier et de critiquer, le cas échéant, l’aspect politique de la célébration publique et de la perpétuation de représentations érotisées de ces systèmes).

Un exemple de critique qui n'est pas morale mais technique est l’Antipornography Civil Rights Ordinance (Ndt : “loi pour le droit civil anti-pornographie”) rédigée par Dworkin et MacKinnon pour permettre à toute personne ayant subi un préjudice lié à l’industrie pornographique de se défendre en intentant un procès civil contre les pornographes. Dworkin et MacKinnon font une distinction claire entre l'opposition morale et politique dans le livre explicatif, Pornography and Civil Rights: A New Day For Women's Equality (la citation suivante est tirée de la sous-section intitulée "Pornography and Civil Rights") :

Le droit a traditionnellement considéré que la pornographie était une question de vertu privée ou de moralité publique, et non de préjudice personnel ou d'abus collectif. Les lois sur la pornographie appartenaient à la régulation des mœurs, et non à la sécurité publique, personnelle ou à l'égalité civile. Lorsque la pornographie fait l'objet d'un débat, devant les tribunaux ou en dehors, la question est de savoir s’il est du ressort du gouvernement de décréter ce qui est montrable en terme de sexe ou non, mais pas d’empêcher l’exploitation de femmes marginalisées pour le profit et le plaisir d’hommes privilégiés. (l'emphase est de moi)

Quoi que vous pensiez de cette approche (personnellement, je la soutiens pleinement), vous ne pouvez pas la réduire à l’idée que la "la pornographie est sale". Selon Dworkin et MacKinnon, c'est le préjudice et les abus que ces femmes ont subis qui sont "sales" (c'est peut-être un euphémisme) ; c’est l’industrie de la pornographie et les acteurs qui gravitent autour permettent (ou incarnent) ce préjudice et ces abus ; et ils doivent être combattus pour ces raisons.

Le féminisme sex-neg n'est pas l'opposé du féminisme sex-positif. S'il est vrai que beaucoup de concepts sex-positifs modernes sont issus des critiques à l’encontre des positions de la seconde vague féministe concernant le sexe et la pornographie, les principes fondamentaux du féminisme sex-neg en matière de sexualité ne les rejettent pas. Si certaines féministes sex-neg ne font pas la distinction entre le moralisme anti-sexe réactionnaire et notre critique politique du sexe, nous n'avons pas besoin de les critiquer simplement parce qu'elles s'opposent à nous par erreur. Les femmes ne sont pas nos cibles.

Le clivage sexe-négatif/sexe-positif sera discuté plus précisément dans la section suivante.

Féminisme sex-neg, féminisme sex-po et haine des femmes

Après avoir décrit en détail le féminisme sexe-négatif, je voudrais le situer par rapport aux autres féminismes et forces culturelles.

Pour se figurer ce sujet, je vais simplifier la situation en représentant les interactions entre les quatre forces principales qui modèlent les discours occidentaux, principalement blancs, sur la sexualité. Je vais pour se faire mobiliser des concepts issus des théories postcoloniales, mais en précisant de ne pas prendre ce "schéma" pour argent comptant. Les schémas exposent de façon éclatante les faits pour celleux qui pensent s’être longuement fait une idée de la complexité de la réalité et qui pensent qu’elle peut être simplifiée. C'est un point de vue. A fortiori, de là où je me trouve, entre les influences féministes et la misogynie ambiante dans laquelle doit se positionner le féminisme sex-neg. Comme il s'agit d'un point de vue, et non d'un absolu, ce schéma n'a pas la prétention d'être complet, mais je le partage au cas où il pourrait éclairer.

Les forces en présence :

  • Le moralisme est hégémonique, misogyne, ancien, mais toujours présent. Il s’oppose à la "libération" sexuelle. C’est le système de normes qui permet aux hommes de contrôler, entre autres, la sexualité des femmes. Les pratiques déviantes par rapport à ces normes sont considérées comme sales et scandaleuses. Le moralisme, c’est la sexualisation de la vulnérabilité féminine, mais aussi de la contrainte exercée sur les femmes pour qu'elles deviennent mères, respectent les codes de la "décence" féminine et se marient avec un homme. L’ idéale de ce moralisme, c’est une société où les seules femmes visibles sont vierges, ou mères d’hommes et de femmes respectables. La classe des prostituées n’existe pas.
  • La contrainte à la sexualité est hégémonique, moderne, capitaliste, misogyne et post "libération" sexuelle. C’est, pour les hommes, le droit d’exiger, entre autres, du sexe aux femmes dites “libérées”. La pornographie, c'est la sexualisation à l’extrême de toutes les femmes, et des objets en tant que femme de substitution. La contrainte à la sexualité n’est pas incompatible avec le pinkwashing et peut soutenir les mouvements lesbiens et gays (et dans une moindre mesure, les mouvements bisexuels et trans), tant que ces mouvements acceptent que les femmes et les “faibles” soient baisées. L’idéal pour la contrainte à la sexualité serait une société où toutes les femmes sont simplement des salopes.

Pris ensemble, la contrainte à la sexualité et le moralisme ne décrivent que partiellement le rapport qu’entretient la société au féminin (aucune de ces forces ne décrit pleinement la situation des esclaves ou des sujets coloniaux, par exemple). Elles s’imbriquent pour contrôler les femmes, dans et hors du mariage, dans et hors de la chambre à coucher, dans et hors du bordel. Les deux systèmes ne sont pas aussi différents qu'il n'y paraît, car ils partagent un point commun de taille : détester les femmes. Même lorsqu'ils semblent être en conflit, vous pouvez être sûr qu'ils tomberont d’accord sur la question du corps des femmes.

On pourrait discuter de la question de savoir lequel des deux est le plus puissant ; alors que la contrainte à la sexualité a pris de l'ampleur en Occident depuis les années 1960, dans de nombreuses régions du monde (et même en Occident), le moralisme prend toujours le dessus culturellement.

  • Le Féminisme Sex-Positif, tel que je le conçois, est une force marginale actuelle et progressiste. C'est une tendance féministe qui cherche à lutter contre le slut shaming et à donner aux femmes le droit d’être des sujets sexuels indépendants. En tant que tel, son ennemi évident est le moralisme, il s'y oppose directement. Il s’oppose également à la contrainte à la sexualité, mais de façon plus subtile, et peut facilement être remobilisé par celle-ci. Lutter contre le moralisme, c’est simple, voire facile. Mais empêcher que les discours sex-po deviennent des rhétoriques de la contrainte à la sexualité est extrêmement difficile et demande un échange et une alliance avec les féministe sex-neg. Malheureusement, de nombreuses féministes sex-po combattent le féminisme sex-neg en pensant lutter contre le moralisme, ce qui rend leurs discours très perméables à la contrainte à la sexualité.
  • Le féminisme sexe-négatif est une force marginale et progressiste qui remonte au mouvement de libération des femmes des années 60 et se poursuit jusqu'à aujourd'hui. C'est un courant du féministe qui étudie factuellement la question difficile du sexe, et de comment le pouvoir, la violence et la domination masculine s’y infiltrent. Son objectif est de lutter contre les violences sexistes, sexuelles et contre la contrainte à la sexualité. En tant que tel, son ennemi évident est la sexualité obligatoire, à laquelle il s'oppose ouvertement. Le moralisme s'approprie des éléments de langage sex-neg pour valoriser l'abstinence ou déprécier la sexualisation, mais les féministes sex-neg condamnent la manière dont le moralisme les détourne à des fins antiféministes. Le féminisme sex-neg s’oppose également de façon plus complexe au féminisme sex-po, bien qu’ils n’ont pas besoin d’être ennemis. Le féminisme sex-neg ne prône pas la honte ou le contrôle du corps des femmes, le féminisme sex-positif n'a donc pas besoin de s'y opposer. Mais lorsque le féminisme sex-po intègre et défend des thèses propres à la contrainte à la sexualité, le féminisme sex-neg doit le condamner, car la contrainte à la sexualité patriarcale est une violence à l’encontre des femmes.

Tels que je les ai décrits ici, ni le féminisme sexe-positif ni le féminisme sex-négatif ne sont des systèmes qui se suffisent en eux-mêmes. De nombreux féminismes englobent des éléments des deux catégories, de nombreuses féministes savent que les femmes ne doivent ni avoir honte du sexe ni y être forcées.

Tout le monde aime les schémas

Si une chose m'a motivée à écrire cet article, c'est bien celle-ci : inviter de tout cœur les féministes qui font de la démarche sex-po le cœur de leur militantisme à cesser de se battre contre les féministes sex-neg et les écouter. Les féministes sex-neg ne sont pas réactionnaires. Nous ne détestons pas les femmes. Nous sommes des sœurs qui ont une analyse cohérente du sexe, de la violence, du pouvoir et de la contrainte à la sexualité et nous essayons de la partager depuis plus d'un demi-siècle. Si vous ne nous écoutez pas, votre féminisme risque de devenir (ou est peut-être déjà devenu) un vecteur de culture du viol déguisé.

Mais parfois, il y a moins de distance entre nous que nous le pensons :

Nos imaginaires n’étaient pas ce que l’on considère classiquement comme “anti-sexe”. Ils étaient libéraux, ils venaient de nos influences libérales, de nos éducations libérales. Alors pourquoi étions-nous si attirés par l'idée de passer une année sans sexe ? J'y ai beaucoup réfléchi, et je suis arrivée à cette conclusion : nous avions l'impression que notre sexualité ne nous appartenait pas. Nous avions l'impression que notre sexualité n'était pas pour nous. Ou du moins, c'est ce que je ressentais. Tant de choses dans ma façon de faire l'amour semblaient n'avoir rien à voir avec moi. Et si le sexe n'avait rien à voir avec moi... alors pourquoi je le faisais ?
Quand je commence à penser au nombre de fois où l’on a insisté, où l’on m’a forcée à avoir des relations sexuelles que je ne voulais pas quand je suis entrée dans la "communauté BDSM", je ne peux pas vraiment les compter... J'ai réalisé que je ne me sentais pas traumatisée parce que cela arrivait si souvent que c'était juste normal d'être soumise.
Les femmes, en tant que classe et en tant qu'individus, sont, dans leur grande majorité, opprimées de nombreuses manières, l’oppression qu’elles subissent dans leur sexualité n'est qu'un caillou de plus dans une gigantesque piles de cailloux avec lesquels elles sont lapidées et maintenues à terre; les féministes radicales, qui ont apporté une critique féministe de l'hypersexualisation (et qui sont qui sont le plus souvent arbitrairement étiquetées “anti-sexe” pour cela), le savent.

Qui sont ces voix féministes radicales et sex-neg ? C’est Clarisse Thorn, Kitty Stryker et Heather Corinna (chaque nom renvoie à l'article correspondant), qui sont toutes trois des écrivaines et des militantes bien connues dans les cercles féministes sex-po. (NdT : le lien associé à "Clarisse Thorn" renvoie vers une page qui n'a rien à voir dans l'article original.)

J'aimerais penser qu'il existe une nouvelle vague de dialogue entre les féministes sex-po et sex-neg sur ce sujet. Parmi les trois autrices citées, Stryker commence à se demander si "le sexe est neutre" plutôt que "positif". Et si les gens qualifient spontanément Corinna de "sex-positive", elle ne s'est jamais décrite de cette manière.

Cet article est en partie une participation à ce dialogue de "l'autre" côté, et j'ai préféré, dans la mesure du possible, tendre la main en espérant amorcer un échange.

La Prude Éthique

Avant de terminer cet essai, j'aimerais aborder, comme promis, la figure de la Prude Éthique.

Si la salope éthique d'Easton et Hardy est "une personne qui (peu importe son sexe/genre) a le courage de mener sa vie en concordance avec l’idée radicale que le sexe est agréable et que le plaisir est bon pour elle", alors la prude éthique vit sa vie en concordance avec l’idée radicale et féministe que ce que l’on appelle “sexe” dans une société patriarcale n’est pas agréable. Notre éthique s’oppose (assez ironiquement) à la pudibonderie du moralisme et à la contrainte à la sexualité.

J'invite les hommes en accord avec cela à plutôt se définir “pro-prudes”, ou alliés sex-neg que féministes. Les hommes peuvent soutenir le mouvement féministe radical, mais celui-ci reste un mouvement par et pour les femmes ; il en va de même pour le féminisme sex-neg.

Prude est un autre mot que j'aimerais voir réapproprié, et que je commence à utiliser pour moi-même. Réapproprié, puisqu'il est déjà utilisé. Ainsi, " loveisinfinite " commente un article de Holly Pervocracy intitulé "The Geek Social Fallacies of Sex" :

[…] considérer que le sexe est un acte réellement important sur le plan symbolique rendrait quelqu’un “prude”, c’est une idée beaucoup trop répandue dans de nombreux espaces que je fréquente.

Selon notre définition, la prude éthique est une femme judicieuse, fière et vertueuse; elle est désignée comme telle par ses pairs pour son opposition intrépide à l'amalgame entre sexe, pouvoir et violence et contrainte. Le patriarcat tente de la rendre infréquentable en l'utilisant comme une figure repoussoir, mais elle cherche à mettre à mal cette tactique grâce à son amour féroce pour ses camarades et à la sororité qui les unit. Comprendre la pensée sex-neg, c’est se réconcilier avec les prudes et reconnaître leur envie de tourner le dos au patriarcat et de le détruire.

Les prudes soutiennent les survivantes qui ont été blessées par le sexe patriarcal et elles ne sont pas seules dans cette tâche de gestion du traumatisme et de lutte contre la culture du viol. Vieille fille, asexuelle, feminazi, sex-negative, lesbienne, sorcière ; on les appellent par de nombreux noms, mais elles ne répondent qu'à un seul : sœurs.

Si vous êtes un·e fan de Terry Pratchett, vous pouvez considérer la Prude Éthique comme l'Esme Weatherwax du féminisme. Les livres "Witches" de Pratchett contiennent trois sorcières : la jeune fille (Magrat Garlick), la mère (Gytha Ogg) et... l'autre : Weatherwax. Elle s'habille pour avoir chaud et être à l’aise plutôt que pour mettre en avant sa sexualité. Elle s'est éloignée de son amour d'enfance afin de poursuivre l'œuvre de sa vie, la sorcellerie. Elle a la tête dure, un sens de l'humour sarcastique et ne tolère aucune absurdité. (Du fait de son positionnement sex-neg, Weatherwax pourrait tout aussi bien être une figure sex-po)

Granny Weatherwax : Prude et fière de l'être

Maintenant, je vois déjà venir les commentaires : est-ce un appel à rester célibataire ? Est-ce un retour du lesbianisme politique des années 80 comme on pouvait le trouver chez le Leeds Revolutionary Feminist Group ? Si vous vous posez ces questions, répondez d'abord à la suivante : quand Easton et Hardy ont écrit la Salope éthique, pensez-vous qu’elles voulaient que ce livre soit reçu comme une injonction pour chaque femme à consacrer le reste de sa vie au sexe et uniquement au sexe ? (Plus sérieusement, la brochure des Leeds Revolutionnary Feminist Group est incroyable, vous devriez la lire, puis la partager avec toutes vos amies, qui pourraient bien devenir séparatistes :) )

Alors : à quand la première PrudeWalk ?

Conclusion

Dans une société patriarcale, le sexe, c’est le pouvoir, le pouvoir est sexy et la sexualité est contrainte. En d'autres termes, l'acte sexuel est attrayant, c’est parce qu’il porte en lui ce pouvoir et cette violence. Et cette contrainte n'est pas seulement une question d’actes individuels, cela concerne la sexualité de façon structurelle ; nous ne sommes pas seulement contraint·es au sexe, nous sommes contraint·es à la sexualité, plus spécifiquement à l'hétérosexualité, ou à la reproduction de la dynamique sujet-objet dans nos non-hétéro-sexualités.

En discutant des notions développées dans cet essai avec des amies, l’une d’entre elles a suggéré qu’il faudrait dépasser la dichotomie sex-po/sex-neg. Je ne suis pas tout à fait d’accord. Je pense que les dichotomies (ou les façons ternaires de voir les choses) sont utiles tant que nous savons qu'elles sont une simplification de la réalité. La sex-positivité et la sex-négativité, si elles sont appliquées correctement, sont des grilles de lecture utiles qui nous permettent de comprendre différents aspects du patriarcat : le moralisme et la contrainte à la sexualité.

Il est essentiel que l'expression "sexe négatif" cesse d'être une insulte, ou du moins que davantage de féministes comprennent que le sexe n'est pas au-dessus de toute critique. Pas juste les “mauvais coups”, pas le sexe qui a dérapé, pas la sexualité des autres. Notre sexualité, le vrai sexe, ce que nous appelons le sexe - il doit être critiqué. Nous pouvons y voir le poids de la domination masculine, et nous-même, et si nous ne prenons pas tout cela en compte, alors nous mettons de coté ces aspects du patriarcat, hors de l'analyse féministe. Mais cela existe bien ; les féministes sex-neg nous montrent pourquoi.

Enfin, il serait attendu que je termine cet essai en réaffirmant que j'aime vraiment le sexe et que je veux juste rendre la sexualité meilleure. En tant que Prude Éthique, je n'écrirai pas cela avec une telle assurance, même si je ressens une pression écrasante à le faire. Nous ferions bien de réfléchir à la nature de cette pression.

Mots clés

Al Loustoni

iel/ellui Punk psychédélique exilé-e à la campagne. insta: @al_loustoni