Y a-t-il vraiment 1% d'asexuel-le-s dans la population ?

C'est surement plus en réalité, mais en fait c'est compliqué.

Y a-t-il vraiment 1% d'asexuel-le-s dans la population ?
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Lorsque le sujet de l'asexualité est abordé, le chiffre de « 1% d'asexuel-le-s » est incontournable. Il vient en réalité des données d'une seule étude de 1994 , le U.K. National Survey of Sexual Attitudes and Lifestyles, qui n'avait pas pour but premier l'étude de l'asexualité, mais proposait comme entrée « je n'ai jamais ressenti de désir sexuel pour qui que se soit » pour déterminer l'orientation sexuelle. Ce n'est qu'en 2004 qu'Anthony Bogaert reprend ce chiffre dans l'article « Asexuality: Prevalence and Associated Factors in a National Probability Sample ». Il est alors massivement relayé par l'AVEN, la plus grosse communauté asexuelle en ligne, puis par des médias grand public car il représente une « preuve » scientifique permettant de donner une légitimité à une orientation minoritaire émergeante et encore largement pathologisée.

Cette étude n'était cependant pas la première à tenter de mesurer la proportion d'asexuel-le-s dans la population. Dès 1953, Alfred Kinsey, connu pour son échelle des sexualités, suggère dans les Kinsey Reports que 2% des hommes et jusqu'à 19% des femmes sont asexuelles (bien qu'il n'utilise pas cette terminologie). Dans l'article Mental Health Implications of Sexual Orientation de 1983, Paula Nurius mesure quant à elle 5% d'hommes et 10% de femmes asexuelles. D'autres travaux, notamment ceux de William Masters et Virginia Johnson, vont s'intéresser à l'asexualité des hommes gays et des femmes lesbiennes en particulier. Ainsi, dans une étude de 1986, iels parlent 16% d'asexuels parmi les hommes gays et 11% parmi les femmes lesbiennes en s'appuyant sur les travaux de Alan Bell et Martin S. Weinberg. Plus récemment, en 2018, une étude menée par Esther D. Rothblum mesure 1,66% d'asexuel-le-s dans un panel de 1500 personnes, elle semble confirmer que les femmes et les personnes non-binaires sont plus susceptibles de se définir asexuel-le-s, avec une surreprésentation dans la classe d'âge 18-27 ans.

Comme nous l'avons vu, lorsque la proportion de personnes asexuelles est mesurée dans le cadre d'enquêtes se voulant exhaustives sur les sexualités (ce qui n'est pas toujours le cas !), les taux peuvent énormément varier (de 0% dans certains échantillons très petits, jusqu'à 19% chez  Kinsey). Si c'est le chiffre de 1% qui est resté, c'est que le travail de Bogaert est arrivé juste au bon moment, au début des années 2000, alors que le mouvement AVEN prenait de l'ampleur et que Bogaert se positionnait (relativement) en faveur de la dépathologisation de son sujet d'étude. Une telle variabilité (entre les sexes et entre les différentes études) devrait cependant nous interroger. Pour tenter d'y voir plus clair et proposer quelques pistes de réflexions, je vais détailler le contexte d'émergence de ces études, leurs buts et leurs biais.

Discussion des chiffres et problèmes de méthodologie

Définition(s) de l'asexualité

Dans son étude, Kinsey classera dans une catégorie "X" les sujets qui n'ont pas de réaction physique à des stimuli hétérosexuels et homosexuels. Masters et Johnson mesureront si le/la répondant-e a un intérêt pour le sexe et le couple ainsi que la fréquence de ses rapports. Le critère de Bogaert sera le fait de dire n'avoir jamais ressenti de désir sexuel, chez Rothblum, c'est l'autodéfinition qui compte. Les définitions utilisées pour définir l'asexualité sont donc très diverses ce qui est le premier élément permettant d'expliquer une telle variabilité entre les travaux. Si les critères mobilisés recouvrent tous effectivement un certain nombre de personnes asexuelles, et peuvent donc avoir une pertinence dans certains contextes de recherche, ils ne peuvent pas soutenir, renforcer ou infirmer les chiffres précédemment produits car ils ne mesurent juste pas la même chose. Entre définitions physiologiques, basées sur les pratiques ou l'autodéfinition, je vais mettre en avant leurs différentes limites pour voir en quoi ils ont pu sur(ou sous)-estimer la proportion de personnes asexuelles.

En effet, l'excitation physique, purement mécanique, que mesure Kinsey peut exister sans que l'on ait de désir sexuel et même envie d'un rapport, quant au fait de faire du non-attrait pour le couple un élément de définition de l'asexualité, il peut surprendre aujourd'hui, où beaucoup d'asexuel-le-s sont concerné-e-s par cette institution, si tant est que la centralité du sexe dans celle-ci est remise en question. Certaines personnes effectivement asexuelles seraient également exclues du 1% de Bogaert, celles ayant déjà ressenti du désir par le passé mais de façon trop particulière ou peu intense pour que cela soit significatif, ou encore celles pour qui l'orientation est fluide et rentre mal dans une catégorie si absolue. Andrew Hinderliter souligne d'ailleurs que la notion de désir sexuel peut en soit poser souci : « les personnes qui n’ont jamais ressenti de désir sexuel ne savent pas à quoi [il] ressemble, savoir si elles l’ont déjà ressenti peut être difficile. » Il est en effet courant que les personnes asexuelles aient cru avoir du désir, principalement dans un contexte hétérosexuel, par pression de la norme et par manque de représentation culturelle d'une « alternative ». L'approche déclarative de Rothblum a l'avantage de ne pas tomber dans une définition fixe ou biologisante de la(l'a)sexualité, mais peut s'avérer biaisée si on prend en compte le fait que le mot "asexuel-le" a principalement trouvé de la visibilité sur internet. Il n'est donc pas forcément connu de toustes, surtout parmi les plus de 40ans.

Biais sexistes et asexualités masculines

Il est marquant de voir que toutes les études s'accordent à dire qu'il y aurait plus de femmes que d'hommes asexuels dans la population générale. Cette différence peut s'expliquer par les nombreux biais cissexistes sur la façon d'objectifier le désir/plaisir féminin et masculin. En effet, la sexologie a souvent limité la sexualité à la pénétration pénis/vagin et l'incapacité à y prendre du plaisir, à l'asexualité, alors même qu'atteindre l'orgasme par stimulation du vagin seulement n'est pas si répandu. Cette définition de l'asexualité a pu être tour à tour vue comme constitutive de la condition féminine, donc normale pour toutes les femmes (dans une conception chrétienne de la sexualité ou l'orgasme féminin est vu comme inutile à la reproduction) puis comme un dysfonctionnement dangereux pour le couple hétérosexuel au cours du XXième siècle.

Contre toutes attentes, les critères et explications physiologiques mobilisées dans des études plus récentes ont à peine évoluées. Dans ses études cliniques, Lori Brotto conclut qu'autant d'hommes que de femmes réagissent physiquement à des stimulations sexuelles (érections ou pulsations vaginales) et explique la différence mesurée dans l'autodéclaration asexuelle par le fait que les femmes seraient biologiquement "moins conscientes" de leur excitation. C'est un discours qui entraine une zone de gris dans la perception du consentement féminin et qui peut en tant que tel être vu comme un élément de la culture du viol.

On remarque cependant que des études plus récentes utilisant le critère de l'auto-détérmination (et non de la capacité à réagir physiologiquement ou les pratiques) mesurent toujours plus de femmes que d'hommes asexuels. Ela Przybylo suggère dans Asexuality and the feminist politics of ‘not doing it’ que l'identité asexuelle peut être mobilisée par les femmes pour refuser du sexe dans une société patriarcale les sexualisant sans cesse, en s'inscrivant dans le contexte plus large des critiques féministes contre le viol où émerge la notion de consentement. Autrement dit, il est possible que puisque le couple cishétéro se base sur un schéma où l'homme est à l'initiative du sexe car il aurait des "besoins", c'est le refus de la femme qui est perçu négativement et qui fait l'objet d'une tension qui pourrait trouver une expression dans l'asexualité féminine. Rajoutons à cela la question des violences sexuelles, concernant en large majorité des femmes; celles-ci entrainent un rapport particulier à la sexualité, pouvant également trouver une expression culturellement inéligible dans le fait de se définir asexuelle (temporairement ou non).

L'asexualité masculine reste en revanche beaucoup moins intelligible culturellement. A l'instar de l'homosexualité masculine, elle est perçue comme une "féminisation" (à l'inverse de l'asexualité féminine qui pourrait être vu comme une "masculinisation") et expose à des réactions violentes proches de l'homophobie que subissent les hommes gays (harcèlement, violences physiques et sexuelles de la part d'autres hommes), ce qui pourrait aussi être un autre élément expliquant cette disparité.

Homosexualités asexuelles

Bell et Weinberg mesurent 16% d'hommes et 11% de femmes asexuelles dans les populations gay/lesbienne uniquement. Dans un premier temps, je dois avouer que je n'ai pas pu trouver d'études reproduisant cette mesure (qui a par ailleurs plus de 40 ans), ce qui invite à la prudence. Masters et Johnson qualifient cette population gay/lesbienne asexuelle de "plus secrète sur son homosexualité". Quand vivre son homosexualité au grand jour est impossible, l'asexualité serait un refuge, un placard. Rappelons que les relations sexuelles absentes, rares ou pas en couple font partie des critères mobilisés pour définir l'asexualité chez Masters et Johnson. Cette définition est donc critiquable dans le sens où elle ne dit rien sur le fait que les personnes ne puissent pas  désirer des relations sexuelles ou être en couple (si cela était possible). Elle s'écarte donc de notre conception actuelle de l'asexualité et correspondrait plus à celle de l'homosexualité "refoulée", qu'iels cherchaient à mesurer. En effet, ces études prennent place dans les années 80, à un moment où les études en sexologie dites "sexe-positives" essayent de déboulonner les préjugés homophobes et réactionnaires autour des sexualités. Par ce prisme, l'asexualité est nécessairement perçue comme négative ou en tout cas « non naturelle ».

S'il existe effectivement des récits de personnes gays ou lesbiennes racontant l'homophobie intériorisée, et comment il est possible de développer une "fausse conscience" (se convaincre que l'on (ne) ressent (pas) quelque chose parce que c'est plus simple socialement), on peut objecter qu'il existe aussi des récits d'hommes asexuels pour qui la fausse conscience les a poussés à se définir gay, alors que leur manque d'intérêt manifeste pour les femmes ne faisait sens que dans la case "gay", l'asexualité masculine n'existant pas dans leur paysage culturel. Il semblerait cependant que ce mécanisme existe beaucoup moins pour les femmes lesbiennes, une plus grande proximité physique et sociale entre femmes n'étant pas tout de suite perçue comme sexuelle et donc assimilée au lesbianisme. Les liens et chevauchements entre les asexualités, homosexualités et homosexualités asexuelles sont donc complexes et ambivalents, on ne peut pas réduire ce sujet au placard ou à la plus pure expression de l'homophobie intériorisée.

Conclusion

J'espère avoir montré qu'il y a des raisons de questionner ce chiffre de « 1% d'asexuel-le-s », mais également les autres que j'ai pu mentionner. Le fait que ce 1% soit reprit sans beaucoup de nuances prouve surtout qu'il y a peu d'émulations, de discussions et de voix contradictoires portées quand il s'agit d'asexualité et d'aromantisme, et quand elles existent, elles peinent à arriver aux oreilles du grand public.

Certains biais nous incitent à croire que la population asexuelle est sous estimée, d'autres, sur estimée. Je pense que la mesure précise de ce chiffre, si elle peut revêtir un intérêt militant dans une recherche de visibilité, ne devrait pas être une fin en soi, car à l'instars des recherches sur le "gène gay", elles risquent de tomber dans l'écueil de chercher à justifier biologiser des faits sociaux, à les naturaliser. Ainsi, elles sont souvent réalisées "sur" les minorités et non pas "avec" elles pour comprendre et répondre à leurs besoins.

Enfin, cette question de la proportion d'asexuel-le-s dans la population soulève d'autres questions plus fondamentales sur ce qu'est l'asexualité, et par extension la sexualité et le genre en général. Les biais dont j'ai discuté invitent à ne pas réduire l'asexualité à une constante naturelle (et dont il faudrait trouver la trace dans le cerveau, les gènes, les organes génitaux ou les hormones) mais plutôt comme contingente à la culture. En fonction de comment nous percevons le plaisir sexuel, ce qu'est un rapport "satisfaisant", ce que sont le couple, le genre et le désir sexuel, la proportion de personnes se définissant (ou non) asexuelles sera différente. Si bien qu'elle sera forcément amenée à évoluer au cours des décennies et siècles à venir, alors que le genre et le couple hétérosexuel font l'objet de remises en question de la part de militant-e-s queer et féministes; vers un horizon où le concept même d'orientations sexuelles comme de cases rigides et hiérarchisantes ne fera plus sens.