Whipping Girl - Introduction

Lorsque j’ai dit à mon entourage que je travaillais sur un livre basé sur mes expériences et perspectives en tant que femme trans, beaucoup ont immédiatement cru que j’écrivais une autobiographie (plutôt qu’un récit politique ou historique, une œuvre de fiction, ou une collection d’essais).

Whipping Girl - Introduction

Source (trouvable sur les internets mondiaux)

Autrice: Julia Serano

Traducteurice: Maddykitty


“Si je ne me définissais pas pour moi-même, je serais écrasée par les fantasmes des autres et dévorée vivante.”

— Audre Lorde

Lorsque j’ai dit à mon entourage que je travaillais sur un livre basé sur mes expériences et perspectives en tant que femme transsexuelle, beaucoup ont immédiatement cru que j’écrivais une autobiographie (plutôt qu’un récit politique ou historique, une œuvre de fiction, ou une collection d’essais). Peut-être imaginaient-iels que j’écrirais un de ces récits confessionnels dont les personnes non-trans semblent raffoler venant de la part d’une femme trans, un récit qui commence par mon insistance pour me définir comme une « femme coincée dans un corps d’homme » ; un récit qui tord  mon désir d’être une femme dans sa quête de féminité ; un récit qui présente les tenants et aboutissants de la chirurgie de réassignation sexuelle (NdT : SRS) et du traitement hormonal tout en détails sanglants ; un récit qui délaisse complètement les discours sur ma condition féminine et quelles comparaisons faire avec mon ancienne condition masculine ; un récit qui efface tous les préjugés que je subis en tant que personne trans ; un livre qui ne termine pas sur moi devenant une militante trans ou féministe avec son franc-parler, mais avec l’accomplissement de ma féminité sous la forme de ma première expérience sexuelle avec un homme. Je ne suis pas surprise que beaucoup s’attendent à me voir produire une énième variation de ce cliché. Jusqu’à très récemment, c’est la seule forme de récit que des éditeurs ainsi que la production médiatique non-trans acceptaient de publier. Bien que je respecte toute personne trans assez courageuse pour partager son histoire avec le monde, les médias ont concentré leur attention sur les histoires trans les plus sensationnalistes, avec pour résultat de rendre invisible la diversité des points de vue et expériences de femmes trans. En outre, cette invisibilisation a également masqué la complexité des rapports entre nos genres et nos corps. Cela a également effacé les difficultés auxquelles nous sommes confrontées quand nous faisons face aux stéréotypes de genre que d’autres personnes projettent sur nous parce que nous sommes à la fois femmes et trans.

L’idée que les discriminations transphobes viennent du fait que, en tant que personnes trans, nous « transgressons les normes de genre binaire » n’est pas complètement conforme à mes expériences personnelles. En tant qu’enfant quelque peu excentrique, j’avais assez d’espace pour me retirer des activités « de garçon » et pour cultiver une apparence et une personnalité androgynes. J’étais parfois prise à partie pour ma différence, pour mon identité atypique en tant que garçon peu masculin, mais ce n’était rien comparé à la violence réservée aux garçons qui agissaient ouvertement comme des filles. Et maintenant, en tant que femme transsexuelle out, ceux qui souhaitent me ridiculiser ou me rejeter ne me reprochent pas vraiment le fait de ne pas me conformer aux normes de genre – à la place, bien plus souvent, iels moquent ma féminité. Depuis le point de vue d’une personne qui transgresse occasionnellement le genre ou d’une personne non-binaire, il peut sembler que les normes de genre sont au cœur des discriminations transphobes. Mais la plupart des vexations que j’ai subies en tant que femme trans sont probablement mieux décrites comme étant misogynes.

Le fait que les femmes trans soient souvent choisies comme objets de fascination et de diabolisation de la culture trans est un sujet qui a déjà été creusé par la critique féministe depuis près d’un demi-siècle maintenant. Malheureusement, de nombreuses féministes ont été particulièrement peu attentives voire se sont posées en antagonistes aux expériences et perspectives de femmes trans. En fait, les rares féministes non-trans qui ont écrit sur nous par le passé ont généralement basé leurs thèses sur l’hypothèse que nous sommes « réellement des hommes » (et pas des femmes), et que notre transition physique et nos expressions de la féminité représentent une appropriation de la culture, de la symbolique et des corps féminins. En plus de faire preuve d’irrespect du fait que nous nous identifions, vivons et sommes traitées en tant que femmes par la société, de telles approches erronées ont négligé une occasion importante d’examiner des questions beaucoup plus pertinentes : la manière dont le sexisme traditionnel façonne les hypothèses populaires sur les femmes trans et pourquoi tant de personnes dans notre société se sentent menacées par l'existence « d'hommes qui choisissent de devenir des femmes ».

Le propos de ce livre est de discréditer les nombreux mythes et idées reçues que la société façonne à propos des femmes trans, ainsi que sur le genre en général. En renversant la table et en examinant les raisons sociales de la déshumanisation des femmes trans, j’espère montrer que nous sommes raillées et rejetées moins parce que nous « transgressons les normes de genre binaire », comme de nombreux·ses miltant·es trans et théoricien·nes du genre l’ont proposé, mais plutôt parce que nous « choisissons » d’être des femmes plutôt que d’être des hommes. Le fait que nous nous identifions et vivions en tant que femmes, bien que nous ayons été assignées homme et que nous ayons hérité de privilèges masculins, interpelle ceux de notre société qui souhaitent glorifier la virilité et la masculinité, ainsi que celleux qui encadrent les luttes auxquelles font face les autres femmes et queers uniquement en termes de privilège masculin et hétérosexuel.

L’examen du mépris social pour les femmes trans met également en lumière un aspect important mais souvent négligé du sexisme traditionnel : il vise les personnes non seulement pour leur féminité, mais également pour l’expression de leur féminité. Aujourd’hui, s’il est généralement considéré offensant ou préjudiciable de discriminer ouvertement une personne parce qu’elle est une femme, discriminer quelqu’un pour sa féminité est toujours considéré comme normal. L’idée que la masculinité est forte, dure, naturelle quand la féminité est faible, vulnérable, et artificielle, continue d’être admise y compris par les personnes qui considèrent les femmes et les hommes comme égaux. Dans un monde où la féminité est si régulièrement rejetée, aucune forme d'expression sexuée n’est considérée comme plus artificielle et plus suspecte que les expressions masculines et transgenres de la féminité.

J’ai appelé ce livre « Whipping Girl » pour souligner la manière dont les personnes qui sont féminines, qu’elles soient femmes, hommes et/ou trans, sont presque universellement (NdT : il est important de préciser que Julia Serano écrit dans le contexte nord-américain, donc applicable à l’ensemble des pays européens) rabaissées en comparaison de leurs homologues masculins. Cette vindicte populaire des personnes qui expriment leur féminité peut être vue non seulement dans le courant de la masculinité hégémonique, mais également dans la communauté queer (NdT : ici utilisé comme synonyme de LGBTI+), où les hommes gay « efféminés » ont été accusés de freiner le mouvement des droits des homosexuels, et les femmes dykes (NdT : ainsi que les autres formes de masculinité lesbienne) d’être les traitresses du mouvement lesbien. De nombreuses féministes adhèrent aux notions traditionnellement sexistes de la féminité – elle est artificielle, contrefaite et frivole ; elle est une ruse qui sert à attiser et apaiser les désirs des hommes. J’espère montrer dans ce livre que la réelle ruse n’est pas l’affaire de celleux d’entre nous qui sont féminin·es, mais plutôt des personnes plaçant celle-ci comme inférieure (NdT : à la masculinité). L’idée que la féminité est subordonnée à la masculinité rejette les femmes dans leur ensemble et façonne pratiquement tous les mythes et stéréotypes populaires à propos des femmes trans.

Dans ce livre, je romps avec les attitudes passées du féminisme et de la théorie queer qui rejettent la féminité en la caractérisant comme « artificielle » ou « performative ». À la place, je soutiens que certains aspects de la féminité (tout comme la masculinité) sont naturels et peuvent à la fois précéder la socialisation et remplacer le sexe biologique. Pour ces raisons, je pense qu’il est négligent pour les féministes de se concentrer uniquement sur les personnes dont le corps est féminin (NdT : assignées femmes à la naissance), ou pour les militant·es trans de parler seulement de normes de genre binaire. Aucune forme d’équité de genre ne pourra réellement être atteinte tant que nous ne travaillons pas d’abord à autonomiser la féminité elle-même.

Le problème le plus difficile auquel j’ai dû me confronter en écrivant ce livre est peut-être dû à la diversité des publics que j’espère toucher. Certain·e·s lecteur·ices peuvent être trans, ou actifves dans la communauté trans, mais ne sont peut-être pas renseigné·e·s sur les nombreux discours existant sur le genre et la transidentité dans le milieu universitaire, médical, féministe ou les mouvements queer. D’autres peuvent s’intéresser à ce livre du point de vue des théories féministes, queer ou de genre, étant familiers avec les discours universitaires non-trans sur les personnes trans, mais sans jamais avoir été exposé·e·s à la vision d’une femme trans sur ces nombreux dialogues. D’autres encore peuvent ne rien connaître sur le sujet, ayant choisi le livre parce qu’iels veulent en savoir plus sur la transidentité, comment être un·e allié·e trans ou parce qu’iels ont un intérêt particulier pour les sujets de la féminité et/ou du sexisme. Pour moi, ça a été un réel défi d’écrire un livre substantiel sur des thèmes aussi complexes qui peuvent à la fois être facilement compris et appréciés par des publics qui diffèrent grandement dans leurs connaissances antérieures et leurs vécus.

Bien que j’aie écrit ce livre dans un langage « profane » et dans le but de viser une large audience, les usages de termes spécifiques ou liés à la transidentité sont inévitables. J’ai non seulement dû définir beaucoup de termes préexistants pour celleux confronté·e·s nouvellement au sujet, mais également dû redéfinir ou même créer de nouveaux termes pour dissiper la confusion et combler les lacunes laissées par l’étrange imbroglio de langage clinique, universitaire et militant utilisés couramment pour décrire les personnes trans et leurs expériences. Bien que la création de nouveaux termes puisse potentiellement déconcerter les lecteurices au début, j’estime qu’il est nécessaire d’aborder et de remettre en question les nombreuses hypothèses qui sont communément faites sur le genre et les femmes trans.

Le texte « manifeste d’une femme trans », qui suit cette introduction, est l’essai que j’ai choisi pour préparer le terrain à nombre des idées présentes dans ce livre.

Ensuite, la première partie s’intitule « théorie trans/genre » et se concentre sur les images et représentations de personnes trans dans les médias, la médecine et la psychiatrie, les sciences sociales, les études de genre universitaires, ainsi que dans les mouvements queer et féministes. Étant donné que les personnes trans représentent un pourcentage relativement faible de la population et n’ont que peu ou pas de pouvoir ou de voix dans ces domaines, les représentations non-trans remplacent ou l’emportent régulièrement sur les perspectives et les expériences réelles des personnes trans. Ceci est extrêmement problématique, car nombre de ces représentations sont sensationnalistes, sexualisées à outrance et/ou ouvertement hostiles. D’autres représentations ne sont pas destinées à être dégradantes, mais elles ont tout de même un impact particulièrement négatif sur les personnes trans, car elles définissent la transidentité en fonction des hypothèses et intérêts de personnes non-trans.

Nous sommes donc obligé·e·s de décrire nos expériences avec des terminologies non-trans, ce qui nous place dans une position subordonnée (c'est-à-dire que les genres non-trans sont considérés comme « normaux », « naturels » et « incontestables », alors que les genres trans sont présumés être « anormaux », « artificiels » et perpétuellement remis en question et sujets à interprétation). Cela a aussi pour conséquence plutôt perverse de positionner les personnes non-trans qui étudient la transidentité comme des « expert·e·s » qui comprennent d’une manière ou d’une autre les personnes trans mieux que nous nous comprenons nous-mêmes. Une grande partie de cette section est réservée à démystifier les représentations non-trans de la transidentité parce qu’elles réduisent effectivement au silence les voix politiques des personnes trans et nous empêchent de décrire nos vies comme nous les voyons et les vivons.

Bien sûr, il est impossible de discuter de tels problèmes sans s’attaquer aux discours des binarités de genre – entre les essentialismes de genre (femme et homme représentent deux catégories exclusives, chacune naissant avec des traits spécifiques) et le constructivisme social (qui pense la différence de genre comme le résultat, principalement ou exclusivement, de la socialisation et de la norme de genre binaire). Pour cette raison, j’ai inclus ma propre conception du genre dans cette section, qui correspond à mes expériences à la fois en tant que personne trans et biologiste ; une conception qui reconnaît que les facteurs intrinsèques et extrinsèques aident à façonner la manière dont nous arrivons à expérimenter et comprendre nos propres genres.

La deuxième partie, « Femmes trans, féminité et féminisme » rassemble mes expériences et observations – pré-,pendant et post-transition – pour discuter des nombreuses manières dont la peur, la suspicion et le mépris envers la féminité façonnent les attitudes sociales envers les femmes trans et influencent la façon dont nous en venons à nous percevoir. Dans les deux derniers chapitres de cette section, je rassemble plusieurs des thèmes principaux de ce livre pour suggérer de nouvelles orientations pour un militantisme basé sur le genre.

Dans le chapitre 19, « remettre la féminité dans le féminisme », je fais valoir que le militantisme et la théorie féministe fonctionneraient mieux en travaillant à autonomiser et à accepter la féminité, plutôt que de l’éviter ou la ridiculiser, comme ça a souvent été le cas dans le passé. Une telle approche permettrait au féminisme d’intégrer des perspectives trans et d’atteindre les innombrables femmes identifiées à la féminité qui se sont senties aliénées par le mouvement dans le passé.

Dans le chapitre 20, « le futur du militantisme queer/trans » je montre comment certaines croyances et hypothèses prises pour acquises, prévalant dans la théorie et la politique contemporaines queer et trans assurent que les problèmes et perspectives des femmes trans sont négligés par rapport à d’autres personnes queer et trans. Je soutiens que, plutôt que de se concentrer sur la « transgression de la binarité de genre » – une stratégie qui dresse durablement les personnes binaires et personnes non-binaires les unes contre les autres – nous travaillons à contester toutes les formes de droit au genre (c’est-à-dire lorsqu’une personne privilégie ses propres perceptions, interprétations et évaluations du genre des autres plutôt que la perception qu’ont ces mêmes personnes de leur genre). Après tout, la chose que toutes les formes de sexisme partagent – qu’elles visent les femmes, les queers, les trans ou d’autres personnes – est qu’elles commencent toutes par placer des hypothèses et des jugements de valeur sur le corps genré et les comportements des autres.