Introduction aux travaux de Ela Przybylo et de son mémoire, "L’asexualité et la politique féministe de « ne pas le faire »"

J’aimerais démarrer cette thèse en introduisant deux ensembles de métaphores pour comprendre la sexualité, et spécifiquement l’identité sexuelle et l’orientation sexuelle qu’est l’asexualité.

Le mot patriarcat est écrit de façon esthétisée, et un poing où le mot ASEX est tatoué sur chaque doigt frappe le patriarcat.
L'illustration de l'article est de Loustoni, distribué en CC-BY-ND, attribution pas de modification

Préface à la traduction

Ela Przybylo est une sociologue canadienne spécialisée dans les études de genre et des sexualités. Elle a publié de nombreux articles autours de l'asexualité, ainsi que sa thèse sous la forme d'un livre (Asexual Erotics: Intimate Readings of Compulsory Sexuality, 2019).

La portée militante de ses écrits me semble incontestable, dans la mesure ou ils problématisent l'asexualité, et interrogent par là même la société hétéro-patriarcale qui a rendu l'émergence de cette identité possible mais également inconcevable. Possible car, en miroir de l'injonction au sexe[1], ici pensée comme constitutive de l'injonction à l'hétérosexualité; mais également inconcevable car remettant profondément en cause sa normalité, son hégémonie.

Portée militante également car ce mémoire, Asexuality and the feminist politics of «not doing it», retrace un historique des travaux féministes, médicaux et sociologiques autours de la/(l'a)sexualité. Cette mémoire scientifique et militante, Przybylo la mobilise, la questionne et la fait dialoguer avec des problématiques actuelles comme l'anti-validisme ou les luttes queer et féministes.

Cet écrit m'a aussi semblé important à partager car il propose des bases théoriques solides et une légitimité académique qui me semblent indispensables pour espérer l'émergence d'un militantisme aro/ace radical, revendicatif, féministe et anti-psychiatrie en France. Il permet de structurer et de politiser un ensemble de pratiques, de réflexions, de vécus; et parfois de colères, d'injustices et de violences jusque là peu prises au sérieux ou théorisées totalement.

Merci à Ellyndia pour son travail de traduction sans qui la série d'articles à venir n'existerait pas.

Note: les numéros entre parenthèses (par exemple (1) ) sont ou des renvois de page à l'intérieur des livres cités ou des dates de publication.
Le pdf Asexuality and the feminist politics of «not doing it» (en anglais) est disponible ici.

Les notes de bas de page proviennent des traducteurices.

Bonne lecture !

Loustoni

Introduction : Raconter des histoires, dessiner des cartes

J’aimerais démarrer cette thèse en introduisant deux ensembles de métaphores pour comprendre la sexualité, et spécifiquement l’identité sexuelle et l’orientation sexuelle qu’est l’asexualité. Une façon d’attirer l’attention vers le sexe et la sexualité en tant que création culturelle est de souligner que ce ne sont pas des faits mais plutôt des fictions, des histoires. Ken Plummer dans Telling Sexual Stories (1995) montre justement cela, élaborant sur le fait que les sexualités à la fin du vingtième siècle sont vécues comme ayant besoin d’être racontées. L’attrait est de « raconter votre comportement sexuel, votre identité sexuelle, vos rêves, vos désirs, vos douleurs et vos fantasmes » (4). Michel Foucault (1978) avance l’argument célèbre que le confessionnal, essentiel à la fonction de l’Eglise et plus tard à la Science, « est devenu l’une des techniques les plus réputées de l’Ouest pour produire la vérité » et que « nous sommes depuis devenus une société particulièrement confessante, […composée d’]animaux confessants » (59). Ainsi, « nous vivons dans un monde d’histoires sexuelles » et c’est le travail d’enquêteurs culturels, par exemple les étudiant-e-s, de considérer non seulement quelles histoires sont racontées mais aussi comment elles sont racontées et qui les raconte (5). Les histoires prennent plusieurs formes et sont racontées par différentes voix, « il y a les histoires de sexe scientifiques, […]les histoires de sexe historiques, […]les histoires de sexe fictionnelles » (Plummer 7). Annie Potts dans The Science/Fiction of Sex (2002) décrit « les vocabulaires du sexe hétéro » comme des vocabulaires de sexologie, qui informent et naturalisent les aspects du sexe et de la sexualité généralement considérés comme vérité, faits, et éléments intrinsèques de notre biologie. Le projet de cette thèse est de considérer certaines de ces histoires actuellement racontées à propos de l’asexualité – par la science, les médias, et celleux qui s’identifient comme asexuel·le·s elleux-mêmes. Au-delà, il est important de déconstruire ces histoires via le féminisme, et d’explorer les règles qui sont créées, les discours qui sont déifiés, et les options qui sont permises. Si, comme Plummer l’affirme, « il est certainement temps de raconter les histoires sexuelles personnelles – du moins pour certains groupes », et « les histoires peuvent être racontées lorsqu’elles peuvent être entendues », alors le temps est vraisemblablement venu de raconter les histoires asexuelles (6, 120).

Cependant, retracer les histoires sexuelles ou asexuelles n’est pas une initiative neutre. En effet, c’est une forme de colonisation[2] sexuelle en cela qu’elle participe à la découverte, la délinéation, l’organisation, l’esquisse de limites, et la fixation de règles de la sexualité normative et du sexe normatif. En résumé, les études sur la sexualité participent à une forme de cartographie qui, bien qu’elle ne puisse pas contrôler toutes les pratiques sexuelles, établit bien des normes sexuelles et des idéaux sexuels. Jeffrey Weeks déploie le langage de la création de cartes pour décrire l’étude de la sexualité comme un « champ vierge » en 1981, un « continent de connaissances, avec ses propres règles d’exploration et ses propres experts géographes » (1, 12). Ou, plus récemment, il décrit les sexologues comme des « aspirants colons » (2010, 13). Freud également décrivait la sexualité des femmes comme un « sombre continent » (1926, 38). En écrivant sur les cartes et les villes, Michel de Certeau (1984) suggère que vu d’au-dessus, comme dans le cas d’une carte, une ville apparait comme « une représentation, un artefact optique » et que pour apprendre de ces pratiques constituant le quotidien, nous devons voir la ville « d’en dessous », marcher dans la ville (92-93). L’implication que j’aimerais extraire ici est que si les villes sont créées (en partie) d’au-dessus, elles ne ressemblent pas du tout aux pratiques quotidiennes. Cette thèse interroge certaines des cartes produites pour comprendre l’asexualité, soutenant qu’elles doivent être examinées de façon radicale puisqu’elles ne reflètent pas les identités et pratiques sexuelles ; plutôt elles prescrivent et contraignent d’avance ce qui est possible. Pourtant, comme pour les villes, les cartes de la sexualité et de l’asexualité limitent et permettent en même temps, car il y a toujours des façons créatives de naviguer, comprendre, et interagir avec les canevas dominants. C’est aussi le cas avec l’asexualité : bien que la science « découvre » l’asexualité et que des cartes soient dessinées pour la comprendre, les pratiques et identités asexuelles continuent d’être variées et imprévisibles.

Cette thèse fait 4 contributions principales au champ émergent des asexuality studies. Premièrement, elle retrace les articulations et permutations actuelles de l’asexualité, avec l’objectif de dénaturaliser ce qui semble être naturel et incontestable. Examinant comment l’asexualité est représentée, principalement par la science, mais aussi dans une moindre mesure par les médias ainsi que par la communauté asexuelle elle-même, j’étudie de manière critique les histoires qui sont racontées sur l’asexualité et les cartes qui sont esquissées. Ainsi, une des préoccupations principales de cette thèse est d’engager une lecture critique et féministe radicale des représentations et articulations contemporaines de l’asexualité. Deuxièmement, cette thèse suggère que l’asexualité et à la fois limitée et permise par les discours sur le sexe et la sexualité. En d’autres mots, je soutiens que l’asexualité doit être considérée comme contingente à la culture plutôt que comme un artefact naturel du corps biologique ou de la psyché. Troisièmement, et en lien avec le point ci-dessus, il y a l’affirmation qu’il y a quelque chose de particulier et inimitable à propos de l’asexualité contemporaine comme identité sexuelle. En effet, l’asexualité n’a jamais existé auparavant comme elle existe aujourd’hui, parce qu’il n’a jamais été possible de considérer un ensemble de pratiques sexuelles et non-sexuelles comme la catégorie d’identité sexuelle de l’asexualité. Bien que cela soit vrai, il est faux de dire que les discours, idéaux, et pratiques de l’asexualité n’auraient pas circulé dans le passé ; ils l’ont fait.

Enfin, cette thèse suggère que le féminisme, et particulièrement les articulations féministes de l’asexualité de la fin des années 60 et du début des années 70, ont contribué de façon substantielle à l’asexualité contemporaine. En particulier, il est suggéré qu’il y a une politique genrée à l’œuvre derrière le fait de « ne pas le faire » et « le faire ».
Le premier chapitre, « considérer les discours », démarre avec une revue de la littérature universitaire existante sur l’asexualité. Ensuite, je situerai ce projet dans le contexte des discours dominants sur la sexualité, qui incluent l'injonction au sexe et le cluster hétéro-coïtal. Je mène cela en m’inspirant du travail des féministes Foucauldiennes parmi lesquelles Wendy Hollway (1984), Annie Potts (2002) et Nicola Gavey (2005). Le chapitre 2, « produire des faits », fournit une lecture critique des études scientifiques existantes sur l’asexualité, affirmant que bien que la science propose de transmettre des faits sur l’asexualité, elle transmet en fait des fictions asexuelles. Dans « Produire des Histoires », le troisième chapitre, je me tourne vers l’exploration des discours historiques de l’asexualité féminine et des articulations féministes de la politique de l’asexualité. Enfin, le quatrième chapitre, « Produire des histoires », considère les façons dont l’asexualité contemporaine et à la fois excitante et décevante d’un point de vue féministe, car elle rompt avec beaucoup des discours dominants sur la sexualité tout en en déifiant d’autres.


  1. sexual imperative dans le texte original est défini par Przybylo comme le fait que le sexe/les pratiques sexuelles deviennent prioritaires, identitaires (lié au soi), saines quelque soit le contexte et enfin lié au cluster hétéro-coïtale. Nous avons choisi de le traduire ici par "injonction au sexe" (et non "impératif sexuel") car proche dans son sens d'expressions déjà utilisées dans les milieux féministes et LGBTIA francophones comme "injonction à l'hétérosexualité". ↩︎

  2. Nous regrettons ici l'emploie du champ lexical du colonialisme ("colonisation", plus loin "colon") dans un contexte où il est dévoyé de son sens premier et où il dénote d'une vision occidentale raciste du monde ("la découverte, la délinéation, l’organisation, l’esquisse de limites, et la fixation de règles"; "un champ vierge"). Ces tournures ont été conversées pour restituer le fond, difficilement transcrivable autrement. ↩︎