L’asexualité et la politique féministe de « ne pas le faire »: Chapitre 2 : Produire les faits : Asexualité empirique et l’étude scientifique du sexe.

L’asexualité et la politique féministe de
« ne pas le faire »: Chapitre 2 : Produire les faits : Asexualité empirique et l’étude
scientifique du sexe.
« Nulle part, peut-être, les intérêts de la fiction et ceux de la science ne se rencontrent et se mélangent plus intimement que dans le corps de connaissance que nous avons appelé « sexualité » » - Annie Potts, « The Science/Fiction of Sex, 2002, p.15

Le but de ce chapitre est de questionner la connaissance scientifique actuelle sur l’asexualité. Un tel travail est particulièrement nécessaire en ce moment, alors que des prédictions sont faites sur la carrière académique vibrante de l’asexualité, que Karli June Cerankowski et Megan Mils (2010) dans un récent article prédisent va fleurir en un « champ d’étude de l’asexualité » (654-655). Parmi les présages du futur de l’asexualité, j’aimerais que ce chapitre serve de réflexion critique sur les manières dont les écrits « scientifiques » édifient les compréhensions culturelles et les définitions d’une identité et d’un concept sexuel qui est forcément culturel. Deux rappels simples sont cruciaux pour que les futures considérations de l’asexualité gagnent en dextérité et en profondeur. Premièrement, l’asexualité, comme toutes les sexualités, est contingent à la culture et à l’histoire. L’asexualité n’a pas existé à n’importe quel autre moment de l’histoire occidentale, pas en tant que « asexualité » précisément. Elle n’a pas toujours existé sous tout ce sexe. Le fait qu’elle soit là aujourd’hui est nécessairement une cristallisation de notre « maintenant » et « ici » spécifique. Deuxièmement, l’asexualité, comme la plupart des sexualités, est de manière significative et complexe forgée par la science. Cela ne veut pas dire que la science seule est en train d’inventer l’asexualité, mais que la science, en collusion avec d’autre forces sociales, est en train de définir ce qu’est l’asexualité et comment elle fonctionne. En d’autres mots, les écrits scientifiques sur l’asexualité sont un contributeur important dans la formation et la popularisation de l’asexualité. Je noterai ici, cependant, que la science n’est pas seule ; à la fois les individus s’identifiant comme asexuel-le-s (de façon particulièrement prononcée ceux qui s’organisent autour de la bannière de l’AVEN – Asexual Visibility and Education Network), et les médias divers sont contributeurs à part égale à l’asexualité actuelle. Bien que dans ce chapitre mon axe principal soit sur la construction scientifique de l’asexualité, cela sera connecté dans une certaine mesure aux représentations des médias de l’asexualité et des récits des personnes s'auto-définissant asexuelles.

Ce chapitre est divisé en trois sections, la première et la second offrant une vue d’ensemble de la recherche existante sur l’asexualité, retraçant l’apparition (et la disparition) de l’asexualité dans les écrits scientifique sur le sexe. La littérature à laquelle je réfère comme étude scientifique de l’asexualité est composée d’un ensemble principalement d’articles, de la fin des années 1970 à la décennie actuelle, publiés dans des journaux académiques qui se décrivent comme scientifiques, comme les Archives of Sexual Behavior et le Journal of Sex Research. Ils sont « scientifiques » pas seulement par auto-désignation, mais aussi dans le sens où ils aspirent à imiter les méthodes, processus, taxonomies, et langage des sciences dures. Ils sont investis dans un type de production de connaissance particulier qui gagne en crédibilité, neutralité, et vérité de par son label scientifique. Leonore Tiefer (2000) fournit une liste de dix piliers qui courent dans le « sexological model of sexuality », dont la notion que le sexe est une force naturelle, que le désir est principalement un résultat de la biologie, la naturalisation des différences entre les femmes et les hommes, la normalité de l’hétérosexualité, et la croyance que chaque personne a une identité sexuelle et de genre catégorique (pour la liste complète voir 82-83). Janice Irvine (1990) explique que l’une des raisons pour lesquelles « la mystique de la science [est…] invoquée par les sexologues [est…] l’espoir que la méthodologie rendra acceptable […] la recherche liées à des problématiques que la société conventionnelle considère souvent inacceptable » (3). Néanmoins, une analyse de ces textes est nécessaire car elle remet en cause la considération de textes empiriques comme la vérité absolue et neutre, nous encourageant à nous rappeler l’aspect narratif de la production de faits scientifiques, et que la science aussi est une série de représentations alliées aux discours culturels spécifiques. Aussi, une telle analyse est urgente en ce temps de naissance du champ d’étude de l’asexualité car trop souvent, ces récits empiriques de l’asexualité sont pris comme des faits purs qui documentent la révélation d’une orientation sexuelle depuis longtemps négligée.

Mais il y a aussi une certaine ironie à l’étude scientifique du sexe. Comme Gayle Rubin (1984) le note, « la recherche empirique sur le sexe est le seul champ qui incorpore une conception positive de la variation sexuelle » (284). Même si elle est potentiellement nuisible dans, par exemple, sa naturalisation de la différence sexuelle ou sa liaison du sexe au corps, cette recherche est aussi transformative en cela qu’elle permet aux identités sexuelles marginalisées d’être articulées, d’apparaitre dans le monde d’une façon reconnaissable. Donc, mon analyse de ces textes n’est pas destinée au final à les effacer – ils sont des documents importants qui permettent certaines compréhensions de son identité (a)sexuelle – mais de les désarmer de leur neutralité.

La première section de cette analyse, « Préhistoire », explore la littérature plus ancienne, plus obsolète sur l’asexualité, qui s’étend sur la période entre la fin des années 1970 et le début des années 1990. Cette recherche, comme je le démontrerai, est caractérisée par l’inclusion peu enthousiaste de l’asexualité dans les modèles sexuels. Les auteurs de ce travail ancien, comme Michael Storms (1979, 1980) et Paula Nurius (1983) incluent l’asexualité dans leurs modèles et écrits pas dans le but de l’interroger, mais dans le but d’avancer leurs autres projets sexuels ; ainsi, ils discutent l’asexualité dans des termes très limités. Ensuite, dans « Cartographie », je me tournerai vers la recherche plus contemporaine et plus citée, qui à la fois ouvre l’étude académique de l’asexualité et permet à l’asexualité d’être popularisée et donc rendue culturellement visible, l’avènement de cela étant proclamé par Anthoné Bogaert en 2004. Notamment, ce travail plus récent manifeste la revendication tangible du territoire asexuel, et signale la « découvert » moderne de l’asexualité par la science. En particulier, j’arguerai que les articulations scientifiques actuelles de l’asexualité lient l’(a)sexualité au corps biologique sans discrimination tout en reproduisant et naturalisation les différences sexuelles nuisibles. Enfin, dans « Asexualité, Science », je compliquerai ma propre analyse que la science reproduit et façonne les sexualités, et l’asexualité en particulier, en démontrant la façon dont les personnes qui s’identifient comme asexuelles s’organisant via AVEN repoussent efficacement les modèles scientifiques. Je ferai cela en explorant les débat autour de la question de la considération de l’asexualité comme « pathologie » du manque sexuel. Cette section finale arguera que même si la science se concentre sur la construction de discours modernes de l’(a)sexualité, elle n’est pas, et n’a jamais été, la seule constructrice de l’histoire de la réalité sexuelle.

I – La « Préhistoire » de l’asexualité

La préhistoire de l’asexualité, ou ses articulations avant sa dispersion plus large récente, est plutôt humble. En effet, avant 2000 il n’y a eu que des mentions aléatoires de l’asexualité par des sources scientifiques, et presque pas d’interrogations de celle-ci de façon intrinsèque. Contrairement aux études contemporaines sur l’asexualité par des chercheurs comme Anthony Bogaert (2004, 2006, 2008) et Lori Brotto (2010, 2010), qui démontrent une revendication tangible d’un territoire sexuel nouveau et non exploré, les mentions plus anciennes de l’asexualité semblent l’accepter comme une composante évidente et intégrale, bien que souvent négligée, du spectre de la sexualité. Les modèles holistiques des orientations sexuelles, décrits par Michael Storms (1979, 1980) et Paula Nurius (1983) parmi d’autres, de la fin des années 1970 jusqu’aux années 1990, prennent pour acquis qu’une catégorie comme « l’asexualité » doit exister, aux côtés d’autres orientations comme l’homosexualité, l’hétérosexualité, la bisexualité, et « l’ambisexualité » (Nurius). En effet, dans leurs échelles, spectres, modèles, diagrammes, et typologies, l’asexualité est simplement une autre nuance de la sexualité humaine. Cependant, bien que l’asexualité a sa place dans certains de ces modèles sexuels, les écrits précoces sur l’asexualité sont aussi caractérisés par un désintérêt pour explorer ses définitions, paramètres, et implications.

Cette préhistoire, lorsqu’elle est comprise comme un contrepoint à l’identité asexuelle contemporaine et la formation d’une communauté, évince la contingence des compréhensions culturelles de la sexualité. Cette asexualité importe si peu avant cette dernière décennie, et puis soudain acquiert rapidement une abondance de signification, démontre premièrement qu’elle est devenue pertinente culturellement et intelligible et deuxièmement, que cette intelligibilité est dépendante d’un nœud culturel. L’inclusion peu enthousiaste par la science précoce de l’asexualité dans les modèles de l’orientation sexuelle, à la lumière de l’intérêt scientifique moderne plus avide pour l’asexualité, fournit une trace vivante de la construction de la sexualité.

Les premières représentations de l’asexualité dans une source scientifique intéressée par l’étude du sexe humain trouve son foyer dans les écrits du psychologue Michael Storms. Deux œuvres en particulier, son chapitre « Orientation sexuelle et auto-perception » de 1979, et son article « Théories de l’orientation sexuelle » de 1980, s’engagent dans une remodélisation de l’échelle sexuelle de Kinsey, produisant l’orientation sexuelle de l’asexualité comme sous-produit. Le modèle révolutionnaire de l’orientation sexuelle d’Alfred Kinsey proposé dans les années 1950, bien que fortement innovant, est, comme Storms l’affirme, « unidimensionnel » et insuffisant pour les études sur la sexualité de la fin des années 1970 (Storms 1980, 784-785 : Kinsey et al. 1948, 1953). L’échelle notoire de Kinsey en 7 points, bien que fluide dans son insistance que « l’hétérosexualité ou l’homosexualité de beaucoup d’individus n’est pas une affirmation tout-ou-rien » et que « la réalité est un continuum », repose néanmoins sur un unique axe de la sexualité – le continuum hétérosexuel-homosexuel sur lequel chaque personne doit se placer (Kinsey et al. 1948, 638, 647). A cause de cela la bisexualité est, comme l’observe Storm, décrite par Kinsey comme un compromus entre les fantasmes érotiques et les pratiques sexuelles hétérosexuelles et homosexuelles, et « les bisexuel-le-s sont vu-e-s comme à moitié hétérosexuel-le-s et à moitié homosexu-el-le-s » plutôt que comme « ayant des degrés élevés à la fois d’homosexualité et d’hétérosexualité » (Storms 1980, 785). En d’autres termes, il est impossible sur l’échelle de Kinsey d’avoir un grand ou un faible désir pour les femmes et les hommes simultanément.

Aussi, le modèle de continuum de Kinsey ne fournit pas de réel territoire à l’asexualité ; en effet, les individus que Kinsey identifié comme n’ayant « pas de contact ou de réaction socio-sexuel », et qui « ne répondent pas érotiquement ni aux stimuli hétérosexuels ni aux stimuli homosexuel, et qui n’ont pas de contacts physiques manifestes avec des individus de n’importe quel sexe dans lesquels il y ait la preuve d’une réponse quelconque », sont étiquetés simplement comme « X » et en attente d'une place dans le graphe érotique (1948, 656 ; 1953, 472). Bien que Kinsey fournissent un espace textuel, sinon graphique, pour un groupe « X », indiquant que après l’âge de 25 ans environ 2% des hommes sont caractérisés par un manque de réponse sexuelle, et que « un bon nombre de femmes appartiennent à cette catégorie dans tous les groupes d’âge », il n’enquête ni n’emploie effectivement le terme « asexualité » (1948, 640 ; 1953,472). En effet, puisque son projet est si implicitement concentré sur la rupture avec les vues conservatives de la sexualité humaines, il n’est pas probablement pas contraint d’enquêter l’absence de réponse sexuelle. Comme l’affirme Irvine, « Kinsey transmet sa croyance, camouflée sous le motif que ce qui est « naturel » est bon, que le sexe est bon et que plus est mieux. » (20). Par exemple, Kinsey ne pense pas à inclure les prêtres ou les nonnes, ou d’autres groupes célibataires dans son échantillon de données, vraisemblablement parce que cela affecterait ses résultats globaux (il n’inclut pas non plus, pour ce que ça vaut, plusieurs groupes pour d’autres raisons, y compris non-blancs de façon la plus problématique) (voir Irvine 24). Comme Vern Bullough (1998) l’indique, le livre de Kinsey de 1953 sur la « femme humaine » avait l’intention de mettre au défi « l’asexualité des femmes » présumée (130). Ainsi, le haut taux de « Xité » des femmes (ou, potentiellement, leur asexualité), est expliqué par Kinsey comme ayant besoin de plus d’analyses, puisque « ces individus peuvent montrer qu’elles répondent parfois aux stimuli socio-sexuels » (1953, 472). Pour récapituler, donc, les données rassemblées par Kinsey, qui ont conduit à l’étude scientifique du sexe, suggèrent la présence d’une catégorie, qui pourrait servir de précédent à la désignation contemporaine de l’asexualité ; cependant, elle n’est pas accueillie dans son échelle à 7 points, et Kinsey ne l’explore pas en profondeur.

Quant à Storms, nous voyons l’infime possibilité d’un espace pour l’asexualité. Bien qu’il n’analyse pas l’asexualité en profondeur, Storms crée un espace pour elle dans le discours scientifique, la présentant comme le quatrième quadrant de sa « carte de l’orientation érotique » - de laquelle les trois autres quadrants sont l’homosexualité, la bisexualité, et l’hétérosexualité, ou dans ses chapitres plus anciens hétéroérotique, homoérotique, ambiérotique, et anérotique (Storms 1980, 784-785 ; 1979, 172). L’action subtile de cartographie de Storm, remodélisation du modèle de Kinsey en une carte à deux dimensions permet à l’asexualité de faire sa marque, mais Storms n’est pas préoccupé avec la catégorie de l’asexualité du tout. Bien qu’il reconnaisse qu’un modèle bidimensionnel aura comme avantage la possibilité d’une catégorie asexuelle, ses écrits se concentre principalement sur le deuxième avantage d’un tel modèle, c’est-à-dire une « vue différente de la bisexualité » qui ne serait pas un compromis entre les fantasmes hétéroérotiques et homoérotiques mais permet plutôt « de hauts degrés à la fois d’homosexualité et d’hétérosexualité » (Storms 1979, 172 ; 1980, 785). En d’autres mots, bien que l’asexualité soit scientifiquement nommée par Storms, il reconnait à peine cet acte de nomination. Malgré le manque d’engagement de Storms avec l’asexualité, il est souvent célébré par les asexuel-le-s pour son introduction du terme dans la discussion contemporaine de la sexualité. Par exemple, sur le blog Apositive.org, Storms est commémoré par un-e blogueureuse ouvertement asexuel-le comme « ayant créé la grille entière de l’orientation », et un-e répondant-e améliore son modèle en effaçant les frontières qui séparent les quadrants et en ajoutant quelques effets graphiques son son cru (« The Storms Model »).

L’étude de 1983 de la psychologue Paula S. Nurius, comme le travail de Storms, donne également accessoirement un nom à la catégorie de l’asexualité. Résolue à réfuter les présomptions traditionnelles que les hétérosexuel-le-s sont plus « sain-e-s » psychologiquement et sexuellement que les homosexuel-le-s, Nurius emploi une « typologie à quatre groupes de l’orientation sexuelle », qui inclut l’asexualité comme l’une de ses catégories (119). Elle développe cette typologie à quatre groupes des orientations sexuelles à partir des résultats de l'Sexual Activity and Preference Scale ou SAPS (l’Echelle de l’Activité et de la Préférence Sexuelle), que ses 689 participants non-aléatoires (volontaires) d’université provenant des Etats-Unis ont complété dans le cadre de leur « crédit »5 de questionnaires. Bien que Nurius ne discute pas de l’asexualité en profondeur, nous apprenons que parmi ses 689 participants, 5% des hommes et 10% des femmes ont une « orientation principalement asexuelle », basée sur leurs faibles scores sur le test SAPS (127). Elle classifie donc les asexuel-le-s comme « celleux qui préfèrent largement ne pas être impliqué-e-s dans tout activité sexuelle ». (122).

Comme Storms, Nurius reprend l’asexualité inconsciemment, prenant pour acquis sont statut comme orientation sexuelle. Bien que son article montre un manque d’intérêt envers l’asexualité, elle suggère néanmoins la proximité de l’asexualité avec la pathologie. Ainsi, bien que Nurius conteste les notions de pathologie homosexuelle, sa recherche parvient à forger un lien entre asexualité et pathologie. Les résultats des échelles de bien-être que Nurius implémente dans le cadre de son « forfait » de questionnaires pour les participants suggère que les asexuel-le-s représentent un plus grand risque de « dysfonctions cliniques » comme la dépression, une estime de soi plus faible, et une satisfaction sexuelle plus faible, que les hétérosexuel-le-s et les homosexuel-le-s (128). Mais bien que nous devrions à juste titre être suspicieuxse de cette alliance ancienne entre asexualité et maladie, Nurius questionne rhétoriquement : « à quel degré est le problème individuel ancré dans sa préférence sexuelle en soi et dans quel degré paie-t-iel le prix de la rupture de la norme via des sanctions sociales ? » (133).

D’une façon similaire les sexologues William Masters, Virginia Johnson, et Robert Kolodny s’engagent dans une pathologisation de l’asexualité dans l’œuvre « Masters and Johnson on Sex and Human Loving » (1986). Comme les autres auteurs considérés ici, ils utilisent l’asexualité comme une composante d’une typologie sexuelle, dans leur cas une « typologie des homosexuel-le-s » (364). Soulignant que les homosexuel-le-s, comme les hétérosexuel-le-s, vivent leurs sexualités de façon diverse, ils identifient les « asexuel-le-s homosexuel-le-s » comme ceux « ayant un intérêt et une activité sexuelle faible et […] pas en couple » (365). Examinant une étude par Bell et Weinberg (1978), ils déduisent que 16% des hommes gays et 11% des femmes lesbiennes sont « asexuel-le-s » (365). Comme Nurius, ils lient cette homosexualité asexuelle avec des traits explicitement négatifs comme « étant plus secrets sur leur homosexualité », « étant les moins heureuxse de tous les homosexuel-le-s (avec les « homosexuel-le-s dysfonctionnel-le-s ») », comme « en pire état psychologique », ayant « des difficultés considérables à faire face à la vie », et étant « généralement des solitaires » (365). Ainsi, Masters et Johnson pathologisent les asexuel-le-s, en les évaluant comme psychologiquement inadaptés et solitaires, ajoutant également que les hommes homosexuels asexuels ont le plus haut taux de suicide parmi tous les groupes. Mais, comme Kinsey, ce n’est peut-être pas si surprenant puisque leur projet continu était concentré largement sur la « libération » du sexe et la documentation de l’existence physiologique de l’excitation sexuelle et de l’orgasme, et toute interrogation de l’asexualité aurait pu être antithétique à de tels objectifs (Irvine 59).

Enfin, un autre article, « The Multidimensional Scale of Sexuality », publié en 1990 (Berkey et al.) prend en compte l'asexualité. Préoccupé, comme Storms, avec les expansions et la définition de la bisexualité, Braden Berkey et al. Introduisent une Echelle Multidimensionnelle de la Sexualité (Multidimensional Sexuality Scale, MSS) pour l’utiliser en conjonction avec l’échelle de Kinsey et les descriptions par les participant-e-s de leurs orientations, testant l’exactitude de l’auto-évaluation. De façon intéressante, leur échelle accueille l’asexualité, avec 5 affirmations construites spécifiquement pour son analyse (voir Table 1 sur 73-77). Bien que ces affirmations soient plutôt convaincantes et sans précédent dans leur approche multifacette de l’asexualité, aucun des 148 participanx ne se décrit effectivement comme « asexuel-le», et donc de manière regrettable l’article n’analyse pas au final l’asexualité, ou les résultats de l’MSS plus en détails. Les auteurs spéculent que « aucun sujet ne s’est catégorisé-e comme « asexuel-le » [et que] ce n’est pas surprenant à cause de sa faible fréquence signalée » (83).

Ainsi l’asexualité, bien que suggérée comme « orientation sexuelle » déjà à la fin des années 1970 et début des années 1980 par les chercheurs en sexualité Michael Storms et Paula Nurius, et plus tard en 1990 par Braden Berkey et al., est utilisée de façon instrumentale mais pas explorée en profondeur. Les résultats anciens sur le taux d’asexualité varient d’une tranche haute de 14 à 19% comme suggéré des femmes non-mariées par Kinsey, au 0% indiqué par Berkey et al. (Kinsey 1953, 474 ; Berkey et al. 77). Plus qu’autre chose, ces taux variés, couplés avec la rareté de quelconques explorations engagées de l’asexualités, manifestent un désintérêt pour la catégorie asexuelle. Il apparait plutôt que l’asexualité est intégrée à des modèles de sexualité pour d’autres buts que sa propre existence. Qu’elle ne soit pas abordée d’une quelconque manière engagée démontre aussi qu’elle n’est pas, au moment de ces écrits, un terrain de construction de sens, interrogation intellectuelle, ou formation identitaire.

C’est particulièrement intéressant pour les considérations contemporaines de l’asexualité car cela sert à signaler la grande contingence et construction de la sexualité en tant qu’idéaux sexuels et pratiques sexuelles. En d’autres mots, la négligence de ces études envers l’asexualité nous rappelle que l’asexualité, comme toutes les sexualités, n’est pas immuable ni toujours présente dans une même forme. Le développement actuel de l’intérêt et construction de sens pour l’asexualité, comme je l’explorerai dans la section suivante, met en relief prégnant l’absence de telles conversations dans le passé. Bien que l’asexualité ait fait son apparition dans ces textes scientifiques précoces, c’est avec une certaine apathie, désintérêt, incidence, et manque d’engagement. Mais si l’asexualité est contingente, et si sa signification dépend d’autres discours et dynamiques culturels, pourquoi l’asexualité n’était-elle pas intelligible pour les auteurs de ces études scientifiques que j’ai discutées ? Et, alors, pourquoi devient-elle intelligible maintenant ? Peut-être est-ce, comme l’explique Eve Kosofsky Sedgwick, que « les ignorances […] sont produites par et correspondent à des connaissances particulières » (8).

II – Cartographie asexuelle : la « découverte » de l’asexualité

Quand, au nouveau millénaire, l’asexualité est considérée comme un sujet d’enquête à part entière, par des chercheureuses comme Anthony Bogaert (2004, 2006, 2008), Nicole Prause et Cynthia Graham (2007), et Lori Brotto (2010, 2010), il y a un remaniement du territoire, d’une cartographie pertinente, de la production d’une connaissance scientifique. Ici je m’appuie que le déploiement par Jeffrey Weeks d’une cartographie dans ses discussions de l’histoire de la sexualité : la sexualité comme un « champ vierge », un « continent de connaissance, avec ses propres règles d’exploration et ses propres géographes experts », avec les sexologues comme « aspirants colonisateurs » (1981, 1, 12 ; 2010, 13). Weeks décrit aussi la pluralisation des identités sexuelles actuelle dans un langage similaire : « dans cette nouvelle économie érotique […] nous pouvons désormais assister à des énormes groupes d’îles […] chacune avec sa propre végétation et géographie uniques » (2010, 88). Mémorablement, pour Freyd, la sexualité des femmes était aussi un « continent sombre », un inconnu énigmatique, un silence qui valait la peine d’être « pénétré » (cité dans Weekd 2010, 29 ; Freud 1926, 38). Pour Bogaert également, sa première « étude [est] une tentative d’ouvrir le champ et commencer à explorer les facteurs associés à cette zone relativement inexplorées de la variabilité sexuelle » (2004, 279, emphase ajoutée).

Soulignant que ces écrits sur l’asexualité sont une forme de cartographie, je suggère qu’ils ne sont pas neutre, indépendants de toute valeur, et apolitiques. En d’autres mots, la revendication de territoire et la construction de frontières commençant tout juste à prendre forme autour de l’asexualité est une forme de colonisation sexuelle qui prétend labelliser, identifier, et inventer des réalités sexuelles entières pour certains groupes de personnes. L’asexualité devient découverte (plus résolument qu’elle ne l’était auparavant) ; elle est tirée de l’obscurité et du silence et transformée en un lieu digne d’interrogation scientifique. Comme Tiefer (2000) l’atteste, « le paradigme scientifique [mène] les sexologues à présumer qu’une fois que des lois générales [sont] établies […] la sexualité [sera] soigneusement cartographiée » (92, emphase ajoutée).

Bogaert, suivi par d’autres, se demande principalement, l’asexualité est-elle réelle ? Cest-à-dire, se qualifie-t-elle en tant qu’ « orientation » ? A-t-elle (devrait-elle avoir) son propre territoire unique, avec ses frontières distinctes, ses caractéristiques particulières, un sous-système de typologies ? Ou l’asexualité se chevauche-t-elle avec ces aspects de notre sexualité que nous savons déjà exister (c’est-à-dire, pour lesquels nous avons une preuve scientifique) – avec certaines autres orientations, avec des pathologies particulières ? C’est, bien sur, cohérent avec la grande tradition de la découverte scientifique.

Plusieurs thème reviennent dans ce nouveau travail scientifique sur l’asexualité. Premièrement, et de façon la plus marquée, il y a un véritable lien construit entre l’(a)sexualité, le corps biologique et le corps de la biologie. C’est risqué puisque, comme le montre Rubin, “la sexualité est imperméable à l’analyse politique dès lors qu’elles est principalement envisagée comme un phénomène biologique ou un aspect de la psychologie individuelle » (Rubin 277). Deuxièmement, l’asexualité devient un lieu de conflit autour des compréhensions de la soi-disant orientation et pathologie, légitimité et désordre. Troisièmement, dans de nombreux cas, l’asexualité devient une occasion d’édifier la naturalisation de la différence sexuelle.

Bien que je groupe mon analyse autour des travaux du psychologiste Anthony Bogaert de l’université de Brock (notre premier pionnier contemporain de l’asexualité) en particulier, beaucoup des thèmes qui apparaissent dans son travail sont aussi évident dans les travaux d’autres chercheurs contemporains. J’ai choisi de construire mon analyse autour de Bogaert parce que son voyage était le première voyage de découverte et ce qui suit, de plusieurs manières, soit développe son travail, clarifiant des détails et découvrant ces causes-mystères qu’il n’avait pas réussi à découvrir, ou est une réponse directe. La recherche de Bogaert est souvent considérée comme la véritable preuve de l’asexualité, les effets de laquelle sont à la fois la légitimation et la dépathologisation de l’asexualité. Evidemment, ces deux aspects sont très significatifs pour beaucoup, et offrent une bonne base pour des explorations plus profondes de l’asexualité, scientifique et autres. Mais si je n’affirme pas que son travail est dépourvu de valeur, j’aimerais fournir une lecture plus complexe de ses courts textes sur l’asexualité. Les publications de Bogaert elles-mêmes, comme d’autres écrits portés sur l’examen scientifique de la sexualité, se présentent comme indépendantes de toute valeur et neutres dans leur science. Et pourtant, comme nous le verrons, ce travail scientifique manifeste souvent des perspectives limitantes et limitées sur le genre et la sexualité.

Spécifiquement, donc, je commence par cadrer cette discussion autour des effets de la recherche de Bogaert, notamment la légitimation et la dépathologisation de l’asexualité. Puis je discute des explications « biologiques et psychosociales” de l’asexualité que Bogaert, et d’autres à sa suite, fournissent (2004, 284). Cette quête des causes de l’asexualité est entachée et limitée par une dépendance aux explications biologiques pour l’asexualité et par une réaffirmation de rôles sexuels/genrés restreints, de même que des présomptions classistes et hétérocentrés (ancrées dans la preuve scientifique comme elles le sont toutes). En d’autres termes, il semble que le prix payé pour la légitimation et la dépathologisation est fort – la réaffirmation de standards limitants et normatifs de genre, classe, sexualité, de même qu’un lien de l’asexualité avec le corps biologique.

Légitimation. L’œuvre majeure de Bogaert « Asexuality: Prevalence and Associated Factors in a National Probability Sample » (2004), étudie les données du sondage national du Royaume-Uni sur les attitudes sexuelles et modes de vie, une étude nationale des résident-e-s britanniques publiée en 1994 et qui, fortuitement, avait pour l’une des choix de réponse à la question déterminant l’orientation sexuelle, « je n’ai jamais ressenti d’attraction sexuelle pour personne » (281 ; Johnson et al. 185). Après que l’article de Bogaert ait été publié, il a été repris par AVEN (la communité asexuelle en ligne) et entouré d’une nuée d’attention médiatique. L’une de ses attractions majeures, pour les personnes s’identifiant comme asexuelles et pour les médias, était qu’il fournissait une certaine crédibilité à cette nouvelle orientation sexuelle. La revue des données par Bogaert de l’étude britannique suggérait que 1.05% des participants étaient en effet asexuel-le-s, comme indiqué par leur choix de réponse qu’iels n’avaient « jamais ressenti d’attraction sexuelle pour personne » (Bogaert 2004, 281). L’étude nationale elle-même était conduite en Grande-Bretagne en réponse à un besoin perçue d’accumuler de l’information sexuelle pendant l’émergence de l’épidémie de SIDA (Johnson et al., par exemple p.5).

Dans « Asexuality: Classification and Characterization » (2007), qui était financé en partie par l’Institut Kinsey et est la première étude conçue spécifiquement dans le but d’explorer l’asexualité, Nicole Prause et Cynthia Graham insinuent que ce pourcentage pourrait ne pas être exact à cause de certaines limites du projet de recherche de Bogaert, par exemple qu’elle n’utilise qu’un item pour tester l’asexualité et manque de robustesse puisqu’elle se base sur des données préexistantes ne portant pas spécifiquement sur l’étude de l’asexualité (342, 349, 353). Leur étude, une considération plus délibérée et soigneuse de l’asexualité que celle de Bogaert, démontre que l’item unique qu’il utilise pour tester l’asexualité pourrait échouer à identifier de nombreux individus qui pourrait s’identifier par ailleurs comme asexuel-le-s. De même, CJ DeLuzio Chasin, qui se définit comme asexuelle, dans « Theoretical Issues in the Study of Asexuality » (2011) questionne aussi justement la validité du 1% de Bogaert, puisque les données furent collectées avant l’existence de la communauté asexuelle et l’autodétermination asexuelle. Par conséquence, le pourcentage qu’identifie Bogaert n’est probablement pas très correct ni représentatif.

Aussi, comme Andrew Hinderliter (2009) le souligne dans une lettre perspicace au journal Archives of Sexual Behavior, l’affirmation « je n’ai jamais ressenti d’attirance sexuelle pour personne », que Bogaert adopte pour être la condition qua non de l’asexualité, présume une permanence, un absolu, et un manque de flexibilité autour de la catégorie de l’asexualité qui est irréaliste et peut dissuader plusieurs personnes de choisir cette réponse (Hinderliter 620 ; Przybylo). Elle ne satisfait pas, par exemple, ces individus qui étaient à un moment de leur vie attiré-e-s sexuellement pour quelqu’un mais qui n’éprouvent plus de désir sexuel. Aussi, Hinderliter affirme que la définition est « fonctionnellement problématique » car « les personnes qui n’ont jamais ressenti d’attraction sexuelle ne savent pas à quoi ressemble l’attraction sexuelle, et savoir s’iels l’ont déjà ressenti peut être difficile » (2009, 620). Et cela ne prend certainement pas en compte la diversité des styles vécus de l’asexualité, allant de la préférence pour les câlins et les baisers à l’aromantisme, de même que l’identification additionnelle comme gay, hétéro, et bi (Scherrer 2008, 634 : voir aussi Chasin). Comme le site internet AVEN l’indique, « il y a une diversité considérable au sein de la communauté asexuelle ; chaque personne asexuelle vit les choses comme les relations, l’attraction, et l’excitation quelque peu différemment » (« aperçu »).

Mais l’intérêt principal de cette discussion est moins l’exactitude des taux de fréquence indiqué par Bogaert que la suggestion de validation qu’ils fournissent. Parce qu’il fournit une analyse de données empiriques, et parce qu’il a été publié dans le très considéré Journal of Sex Research, qui comme je l’ai déjà mentionné se prévaut de son « étude scientifique de la sexualité », l’article de Bogaert s’est trouvé mobilisé par diverses sources médias, et par les asexuel-le- elleux-mêmes, comme « preuve » de l’asexualité (The Journal of Sex Research, voir par exemple « Research Relating to Asexuality » sur AVENwiki). De même, il a alimenté l’imagination culturelle, suggérant que de nouveaux terrains sexuels inexplorés attendent pour être découverts par les chercheurs en sexualité. L’exploration de l’asexualité par Bogaert, comme celle des autres chercheurs, est très différente de l’emploi occasionnel de l’asexualité qui apparaissait dans la recherche précédente. Il semblait qu’enfin, l’asexualité était sortie de l’ombre de l’indifférence et était entrée sous les projecteurs de la préoccupation scientifique et sexuelle.

Dépathologisation. Une autre raison pour laquelle le travail de Bogaert est si souvent et si largement repris en relation avec l’asexualité est parce qu’il argumente contre une pathologisation de l’asexualité. Par exemple, dans son article de 2006 « Toward a Conceptual Understanding of Asexuality », dont le but est « la clarification de certains soucis conceptuels et définitionnels » de l’asexualité, Bogaert soutien la catégorie identitaire de l’asexualité et justifie sa dépathologisation (241). Il écrit :

« Une majorité notable choisit de s’identifier à un terme qui ne fait pas partie du discours traditionnel académique et clinique sur la sexualité et l’identité sexuelle […] Donc, les communautés académiques et cliniques doivent être sensibles à ces problématiques[…] il est raisonnable et pratique d’utiliser les désignations que les individus préfèrent (par exemple asexuel-le, gay, lesbienne, bisexuel-le) lorsque l’on réfère à l’orientation sexuelle. » (246)

Aussi, Bogaert distingue l’asexualité des désordres du désir sexuel comme le Trouble du désir sexuel hypoactif (TDSH), par le simple fait que les asexuel-le-s ne sont pas nécessairement caractérisés par « une détresse marquée » et « des difficultés interpersonnelles » - les deux étant nécessaire pour diagnostiquer actuellement le TDSH (2006, 241). Dans son affirmation que l’asexualité n’est pas une pathologie, il n’est pas seul ; l’article de Prause et Graham affirme également le potentiel préjudiciable d’assigner le statut de pathologie à une identité sexuelle en formation récente. Ils dépassent même les revendications de Bogaert en complexifiant la notion de détresse, par la reconnaissance qu’elle peut résulter d’attentes sociales plutôt que d’un problème inné, et si c’est le cas, « alors le diagnostic psychiatrique impliquant l’anormalité peut exacerber les inquiétudes chez l’individu asexuel-le » (353).

Au contraire de son travail plus ancien, comme nous le discuterons bientôt, Bogaert ne défend pas la primauté de la preuve biologique de l’asexualité, mais commence plutôt à faire plus confiance à la validité de l’autodétermination des asexuel-le-s, argumentant contre une approche ou « l’attraction/le désir physiologique l’emporte sur l’attraction sexuelle subjective pour déterminer l’orientation sexuelle de quelqu’un » (244). Bogaert démontre, alors, que considérer l’asexualité comme une pathologie serait incorrect et dangereux pour celleux qui se définissent comme asexuel-le-s. Ainsi, il est compréhensible, qu'avec de tels extraits de ses écrits, il soit considéré comme preuve sympathique de l’existence de l’asexualité et de la catégorie de l’identité asexuelle.

Plus récemment, la psychologue Lori Brotto de l’Université de Colombie Britannique, qui se spécialise dans les problèmes de faible désir chez les femmes, renforce la dépathologisation de l’asexualité via des méthodes qualitatives, quantitatives, et physiologiques dans deux études récentes sur l’asexualité : « Asexuality: A Mixed-Methods Approach » (2010) et « Physiological and Subjective Sexual Arousal in Self-Identified Asexual Women » (2010). La première de celles-ci conclut que que bien que “la frontière entre TDSH et asexualité n’est pas claire », toutefois « Comme le propose Bogaert (2006) […] les asexuel-le-s sont un groupe sain mentalement qui continue à rechercher et s’engager dans des relations enrichissantes et émotionnellement liées » (Brotto et al. 614, 615). Comme Bogaert, elles sapent les affirmations que l’asexualité est une pathologie sur la base que les asexuel-le-s ne sont pas en détresse (607). La seconde étude de Brotto (2010), co-écrite avec Morag Yule, ancre l’asexualité comme non-pathologie via le test physiologique qui suggère que la réponse d’excitation sexuelle est intacte chez les femmes asexuelles, prévenant même les médecins de thérapie sexuelle contre une « tentation prématurée […] de chercher des traitement pharmaceutiques et/ou hormonaux » pour l’asexualité (2). Mais malgré ce travail dépathologisant significatif, Brotto, surtout dans la première de ses études (Brotto et al.), mène ce travail en testant d'autres troubles chez les participant-e-s asexuel-le-s, comme la dépression, l’alexithymie (déficience émotionnelle), et la suppression sociale (ou Trouble de la Personnalité Schizoïde). Brotto et al. forgent ainsi des liens potentiels entre l’asexualité et le Trouble de la Personnalité Schizoïque/suppression sociale – un lien qui pourrait, de façon problématique, devenir fondateur dans les compréhensions de l’asexualité et peut-être même dans la conception d’elleux-mêmes des asexuel-le-s.

Similairement, Bogaert, malgré toutes ses affirmations que l’asexualité n’est pas une pathologie, dans un court chapitre de 2008 médite sur le fait que les asexuel-le-s qui se masturbent n’aient pas « une attraction sexuelle envers elleux-mêmes, une paraphilie connue comme « automonosexualisme », ou « troubles directionnels/de cible[…] des disruptions dans les mécanismes de reconnaissance des partenaires » (12). Par conséquent, même si Bogaert et Brotto arguent que l’asexualité n’est pas une pathologie, ils le font d’une façon qui n’est pas particulièrement enrichissante pour les asexuel-le-s et l’asexualité.

Biologie. Dans la discussion des résultats de sa recherche, Bogaert décrit « les facteurs de développement physiques », comme une santé averse, des premières règles tardives pour les femmes, une stature plus petite, et un poids plus faible, arguant que ces résultats suggèrent que l’attraction sexuelle « pourrait être [pas seulement] basée partiellement sur la biologie [mais aussi] déterminée avant la naissance » (2004, 284). Dans son article plus récent, il souligne de nouveau ses résultats que l’asexualité pourrait être déterminée avant la naissance, « que l’asexualité a certaines corrélations biologiques qui suggèrent une origine prénatale (par exemple, une potentielle altération de l’hypothalamus) » (2006, 245-246).

Bogaert spécule de façon insistante que l’asexualité réside à la fois dans et sur le corps. Il argue que l’asexualité est rendue visible sur la surface du corps par des caractéristiques comme une stature plus petite et un poids plus faible, illustrant le travail de détective allant avec la découverte de la vérité de nos sexualités. Sur la sexologie du XIXè siècle Foucault écrit, « puisque la sexualité était un objet médical et médicalisable, on devait essayer de le détecter – comme une lésion, une dysfonction, ou un symptôme – dans les profondeurs de l’organisme, ou sur la surface de la peau, ou parmi les signes du comportement » (Foucault 44). Rubin critique également cette quête du sexe dans les hormones ou la psyché, dans le physiologique ou le psychologique comme une forme d’ « essentialisme sexuel » (276). L’étude scientifique du sexe décrète donc le corps comme une carte de la sexualité d’une personne, promouvant dans le même temps la normalité de certains types et caractéristiques corporelles (comme, pour Bogaert, ceux d’une taille moyenne et d’un poids moyen). Plus tôt dans l’article de 2004, Bogaert ouvre la voie de sa considération de l’asexualité en faisant l’hypothèse de facteurs biologiques qui pourraient prédire l’asexualité, comme la « maladie, l’indisposition, le handicap […] des caractéristiques de développement physique inhabituelles – par exemple, la courte stature, l’obésité ou le poids extrêmement faible, ou le déclenchement tardif de la puberté » (280, emphase ajoutée). Transférant l’asexualité sur le corps, Bogaert limite dans les faits la mobilité des compréhensions culturelles de celle-ci, nous encourageant à en faire sens pas en termes d’analyses interpersonnelles et sociales, mais plutôt en termes de lecture du corps en isolation. L’apparence du corps est ici à la fois le diagnostic de l’asexualité, et sa raison d’être, puisque « ces caractéristiques pourraient être des marqueurs d’une santé et d’un développement pauvre, qui pourraient affecter le fonctionnement sexuel et ainsi mener à la perception par d’autres et soi-même qu’iels ont peu ou pas d’attraction pour un-e partenaire d’un sexe particulier » (280). Bogaert continue sa discussion en défendant la nécessité d’une recherche « psychophysique » qui « évaluerait l’excitation physiologique et les schémas d’attraction des personnes asexuelles » avec l’intention de discriminer entre ces asexuel-le-s qui perçoivent ou témoignent seulement de leur asexualité, versus ceux qui sont de vrais asexuel-le-s (2004, 286). Vraisemblablement, les vrai-es asexuel-le-s manifesteraient « un vrai manque d’attraction physiologique envers un-e partenaire de n’importe quel sexe » et « ne montreraient pas de réponse physiologique aux stimuli », tandis que les asexuel-le-s perçus « montreraient une attraction et des schémas d’excitation typiques et pourtant déclareraient, labelliseraient, ou se percevraient comme étant asexuel-le-s pour diverses raisons (par exemple, inconscience de sa propre excitation, déni de son excitation) » (286). Encore une fois, Bogaert semble incapable de considérer l’asexualité comme quoi que ce soit d’autre qu’une vérité du corps. Pourtant dans ce cas, cette vérité n’est pas facilement perçue sur l’extériorité du corps, mais est dissimulée, intégrée dans les mécanismes cachés du corps, et en recherche d’une recherche psychophysique pour la découvrir. De façon intéressante, cependant, Bogaert adoucit quelque peu ses vues d’asexualité perçue versus vraie asexualité dans son second article, reconnaissant que « l’attraction/l’excitation physiologique » ne devrait pas l’emporter sur « subjective sexual attraction in determining one’s sexual orientation » (2006, 244).

Bogaert n’est pas seul dans sa croyance que l’asexualité pourrait être découverte quelque part dans le corps. Brotto et al. (2010) commentent la possibilité d’une maturation défectueuse des glandes surrénales pendant l’adrénarche6 , qui affecterait ensuite le relâchement ou l’assimilation de certaines hormones et ainsi altèrerait le développement sexuelle, menant peut-être à l’asexualité (616). Bogaert n’est pas non plus le seul partisan de la recherche physiologique comme moyen de découvrir la vérité sur l’(a)sexualité. En effet après Masters et Kinsey, la valeur de preuve de la recherche physiologique semble être convaincante. Ainsi Prause et Graham recommandent aussi que la recherche future sur l’asexualité devrait entreprendre le test physiologique et psychophysiologique, listant même des suggestions d’items à tester, incluant les réponses aux stimuli sexuels, des tests neurologiques, et les profils hormonaux (voir 353). Mais de façon intéressante, cela est suivi par l’admission que « les mécanismes physiologiques apparaissent peu à même d’expliquer complètement l’asexualité » (353). C’est finalement Brotto et Yule (2010) qui mènent une recherche physiologique en ambitionnant de cartographier l’asexualité des femmes via la mesure de « l’amplitude de pulsation vaginale » (APV). Les participantes regardent un film érotique tout en ayant leur APV testée via une photoplethysmographie vaginale qui « implique [d’insérer] une sonde en forme de tampon, généralement acrylique, qui émet de la lumière infrarouge et offre un indicateur de la lumière absorbée correspondant au degré de congestion génitale » - une technologie qu’Irvine décrit comme une « représentation [de] l’évolution continue de la capacité de la médecine à explorer et conquérir le corps intérieur dans sa quête de connaissance, vérité scientifique, et intervention clinique » (Brotto et Yule 3 ; Irvine 161). Brotto et Yule concluent ainsi que la recherche neurobiologique est nécessaire, de même que l’examen des « indicateurs biologiques indiquant l’asexualité […] (par exemple, la mesure de ratio mesurée) » (12).

Que la vérité de l’asexualité soient codée sur ou dans le corps n’est pas une affirmation unique à l’étude scientifique du sexe, en effet c’est un précepte de nos sexualité pris pour acquis. Un participant de l’étude de Prause et Graham recycle cette même logique : « Je pense que les personnes sont probablement biologiquement programmées pour être intéressées, pour avoir de l’intérêt pour le sexe, et ça vient juste naturellement » (345). D’autres commentaires de leur étude articulent similairement l’asexualité comme étant ancrée dans le corps – comme « quelque chose de génétiquement faux » ou un « problème hormonal » (353). Similairement, dans Brotto et al, les participant-e-s répètent aussi la notion que leur asexualité est irrévocablement ancrée dans leur biologie ou leurs gènes (610, 615). Cela permet bien sûr à l’asexualité d’être à la fois irrévocable, fournissant peut-être une certaine légitimité à leur identité sexuelle, mais solidifie aussi de façon ambivalente comme au-delà du contrôle de quelqu’un, rendant les asexuel-le-s victimes de leur propre biologie . Et « associée à cela, bien sûr, est l’implication que si l’on pouvait choisir d’être autrement, d’être hétéro [ou d’être « sexuael »], on le ferait » (Sullivan 30).

Genre. Dans sa discussion des résultats, Bogaert s’engage aussi dans une naturalisation de la différence de genre basée sur la soumission sexuelle féminine et la domination sexuelle masculine. Ayant des difficultés à justifier pourquoi plus de femmes que d’hommes s’identifiaient asexuelles dans l’étude (138 femmes et 57 hommes, sur un échantillon de 18 876 participants, basé sur ses calculs), il envisage plusieurs explications, dont celle que puisque les définitions actuelles de l’excitation sexuelle et de la réponse sexuelle sont « orientées vers une cible », elles « pourraient ne pas capter de façon adéquate la nature de la sexualité de certaines femmes » (2004, 285). Il continue en expliquant que le désir sexuel pourrait être catégorisé comme proceptif, « le désir de chercher et initier une activité sexuelle » ou réceptif, « la capacité à être excité-e lorsque l’on rencontre certaines circonstances sexuelles », et que, peut-être de façon peu surprenante, les femmes démontrent plus souvent du désir réceptif (285, emphase ajoutée). Bogaert évoque la nature active de la sexualité des hommes et la nature passive, timide, réceptive de la sexualité des femmes afin d’arguer que les femmes sont souvent pas du tout conscientes de leurs propres pulsions sexuelles, et ainsi pourraient se percevoir comme asexuelles. En d’autres mots, il arrive à corréler le plus fort taux d’asexualité chez les femmes avec à la fois leur inconscience de leurs propres corps sexuels – « elles [(les femmes)] pourraient ne pas être conscientes de leur propre excitation sexuelle comme le sont les hommes, même sous les conditions dans lesquelles les réponses génitales se produisent » - et avec leur nature sexuelle soumise, ou réceptive (284). Il établit ainsi les hommes comme à la fois observateurs mieux informés de leurs propres corps – « (s)experts » - et plus fiables dans leur asexualité (et peut-être plus à même d’être des « vrais » asexuels » (Potts 2002, 60). Malgré sa grande production dans l’explication des résultats, des études plus récentes contredisent ses conclusions que plus de femmes que d’hommes sont asexuelles (Prause et Graham 349, 352). Plutôt que de considérer quelles causes culturelles pourraient augmenter les taux de femmes dans l’asexualité, Bogaert revient à la certitude du corps biologique, expliquant les différences dans l’expression sexuelle avec les différences inhérentes dans la biopsychologie sexuelle des femmes et des hommes.

Ce qui est peut-être plus alarmant est la réalisation que les notions de femmes comme plus réceptives, plus flexibles, et moins coordonnées sexuellement que les hommes sont répétées, pas seulement dans les écrit de Bogaert mais aussi dans le travail de Brotto, comme un fait scientifiquement prouvé et prouvable. Brotto et al. (2010) citent une sélection impressionnante d’auteurices lorsqu’iels affirment que « les femmes ont été décrites comme ayant une plus grande plasticité sexuelle dans la réponse sexuelle et l’orientation sexuelle […] [elles sont] plus à même de montrer une désynchronisation entre le désir mental et physiologique que les hommes » (615, voir aussi Brotto et Yule 3). C’est exactement l’argument que fait Bogaert lorsqu’il affirme que « [(les femmes)] peuvent ne pas être conscientes de leur propre excitation sexuelle », mentionnant aussi « que la sexualité des femmes (ou tout du moins leur appétit sexuel) est plus « plastique » que la sexualité des hommes […] Ainsi, les influences culturelles peuvent avoir un effet plus profond sur la sexualité des femmes que sur celle des hommes ; en résulte que plus de femmes que d’hommes pourraient devenir asexuelles et les circonstances de la vie sont atypiques » (Bogaert 2004, 284). Brotto et Yule s’attardent sur ce point, citant des études qui suggèrent que les femmes pourraient être plus incapables que les hommes à coordonner leur désir subjectif (auto-rapporté) et physiologique (génital) parce qu’elles manquent de « conscience interoceptive » (11). Brotto et Yule déduisent de leur étude physiologique que les femmes asexuelles pourraient être moins comme les autres femmes et plus comme les hommes en ce qu’elles pourraient être capacité de « conscience intéroceptive » (définie par elleux comme « la conscience des sensations originaires du corps ») (11). Ainsi deux histoires simultanées sont racontées à propos de la réponse sexuelles des femmes, chez Brotto comme chez Bogaert. Premièrement, les femmes semblent ne pas pouvoir corréler leur désir physiologique avec leur désir subjectif (leurs esprits ne savent pas quand leurs corps sont excités). Et deuxièmement, les femmes sont plus « plastiques » sexuellement, flexibles, leurs sexualités sont plus facilement formées par « les influences culturelles » et « les circonstances de la vie [qui] sont atypiques » (Bogaert 2004, 284). Ces deux éléments, prouvés par la science, sont employés par Bogaert et Brotto pour expliquer les spéculations sur le taux de femmes plus fort dans l’asexualité.

Deux séries de questions émergent : (1) pourquoi Bogaert et Brotto, ainsi que la recherche sur laquelle iels s’appuisent, sont préoccupés par l’établissement de différences entre la réponse sexuelle des hommes et des femmes ? Est-ce la tendance générale de la sexologie actuelle (peut-être en opposition à Masters et Johnson qui avaient comme « l’un de leur pilier idéologique majeur : la similarité entre les femmes et les hommes ») (Irvine 60) ? Qu’est-ce qu’un focus sur les différences biologiques entre les réponses sexuelles des femmes et des hommes pourraient suggérer sur la sexologie contemporaine et les politiques sexuelles plus largement ? (2). Aussi, pourquoi la différence est-elle basée sur la classification des femmes comme moins conscientes de leurs corps, moins capables de coordonner leurs corps avec leurs esprits, et comme plus réceptives et flexibles sexuellement ? Masqués dans la science comme le sont ces textes, l’impression est que des questions comme celles que je soulève sont non pertinentes. Mais ces découvertes sur les sexualités des femmes, bien qu’intégrées par Bogaert et Brotto au sein d’une exploration de l’asexualité, sont néanmoins clé pour comprendre les schémas actuels au sein du discours scientifique sexologique. Meagan Tyler (2009) reconnait ainsi cette emphase relativement récente au sein des études scientifique du sexe vers la réceptivité des femmes. Comme elle le souligne, bien que le modèle de réceptivité récent démontre un effort de représenter plus correctement les expériences féminines du désire et de remettre en question le modèle de désir féminin qui serait basé sur le désir masculin (d’après Masters et Johnson), au final il « inhibe la possibilité de l’autonomie sexuelle des femmes, […] renforce les demandes sexuelles des hommes dans les relations hétérosexuelles, mine la capacité des femmes à refuser du contact sexuel non voulu, et peut même promouvoir les mythes de viol néfastes » (43). Il positionne aussi la « réceptivité » des femmes comme opposé binairement à la « spontanéité » des hommes et donne au final une naturalisation désavantageuse et potentiellement nuisible de la différence sexuelle. Finalement, il n’y a rien de particulièrement nouveau à souligner la réceptivité sexuelle des femmes, que ce soit dans les tracts scientifiques ou dans la logique prise pour acquise sur la nature des femmes et des hommes.

Un autre aspect inquiétant, et peut-être liée, qui émerge dans la recherche de Brotto et Yule concerne la suggestion que bien que les femmes asexuelles n’expérimentent pas de désir pour le sexe, on attend d’elles sous certaines conditions qu’elles prennent part à du sexe avec an partenaire. Brotto, qui est thérapeute sexologue, conseille que « le couple (sexuael/asexuel-le) pourrait être le focus d’une thérapie relationnelle ayant pour but de négocier son manque d’attraction sexuelle et quels accords pourraient être passés sur l’activité sexuelle qui apaise suffisamment les deux partenaires (par exemple, consentir que l’activité sexuelle puisse prendre part consensuellement mais sans intérêt de sa part) » (12). Brotto et Yule suggèrent que le sexe non voulu est acceptable dans un scénario spécifique ; le sexe non voulu discuté dans cette phrase est entre une femme asexuelle et un homme sexuel, au sein du contexte spécifique du couple dans lequel le sexe est considéré comme faisant partie intégrante de la santé de la relation, et est atteint avec l’aide ou les conseils d'un-e thérapeute sexologue. Le sexe accordé, mais non voulu, bien que peut-être consensuel, est potentiellement néfaste pour les femmes asexuelles, surtout lorsque intégré dans un scénario aussi limité, car cela met une pression sur les femmes qui sentent qu’elles sont obligée d’offrir du sexe à leurs partenaires. Nicola Gavey (2005), en discutant du sexe non voulu, distingue « le sexe qui n’est pas voulu seulement dans le sens qu’il prend place en l’absence de désir » et le sexe dans lequel « les femmes ne sentent pas qu’elles ont le choix ; quand le sentiment d’obligation et de pression est trop fort », se concentrant dans sa discussion sur ce dernier (136). Bien que la discussion de Gavey utilise bien cette distinction, orientant l’attention vers les limites variées que les femmes ont sur le choix sexuel dans certains contextes, j’argumenterai que le sexe non voulu suggéré par Brotto et Yule comme acceptable créé aussi des situations pour les femmes dans lesquelles elles sentent qu’elles n’ont pas le choix. Ainsi, peut-être que la distinction que Gavey identifie entre le sexe non désiré mais cependant accordé, et le sexe où il n’y a pas le choix, n’est pas nécessairement simple et évident mais plutôt ambigu et incertain. Une participante de l’étude de Brotto et al. offre un exemple de comment le sexe non désiré mais négocié peut être non seulement non voulu mais aussi exempt de choix :

« Vous savez, la seule raison pour laquelle je le fais (le rapport sexuel) est pour rendre l’autre personne heureuse. Et donc, nous étions dans une relation et vous savez, il voulait le faire et nous sortions ensemble depuis un moment et vous savez, j’étais amoureuse ou quoi que ce soit et je pensais qu’on serait ensemble pour toujours. Donc um…ouais, donc on a l’a un peu prévu et c’est… ouais…je veux dire ça n’était pas…je veux dire la façon dont il en parlait, oh c’est tellement super et tu vas adorer, bla bla bla, et ensuite ok…vous savez, je le croyais… » (Participante 14) (Brotto et al. 612).

Cette participante, bien qu’impliquée dans la préparation ou la négociation du sexe avec son petit ami, semble avoir été avidement et agressivement convaincue de sa valeur via une rhétorique « le sexe c’est génial ». Ainsi, la participante était dans un certain sens sous pression d’avoir du sexe via les actions des mêmes discours androcentriques que Gavey suggère, fait que « les femmes […] sentent qu’elles [n’ont pas] le choix » (136). En d’autres termes, il n’est pas complètement clair que le sexe non voulu qui est négocié dans le contexte d’une thérapie sexuelle entre un homme sexuel et une femme asexuelle n’est pas en réalité coercif, déplaisant, et potentiellement néfaste aux femmes asexuelles et leur sens de leurs soi (a)sexuel. Que Brotto et Yule conseille que ce type de sexe puisse être le « focus d’une thérapie relationnelle » et « apaise suffisamment les deux partenaires » soulève des questions sur la thérapie sexuelle, le consentement, et la centralité du sexe au sein des relations romantiques (Brotto et Yule 12 ; Gavey 139).

Hétérocentrisme. Dans leur étude, Brotto et Yule (2010) démontrent aussi un biais hétérosexuel. Dans leur test physiologique, les femmes, qu’elles soient asexuelles, bisexuelles, homosexuelles, ou hétérosexuelles, étaient invitées à voir un film érotique hétérosexuel pendant que leur amplitude de pulsation vaginale était mesurée. Seul un film érotique hétérosexuel était utilisé comme stimulus car Brotto et Yule se sont basées sur des preuves qui suggèrent que l’APV n’est pas affectée par l’orientation sexuelle de lae participant-e – « il y a la même (forte) magnitude d’APV parmi les groupes de différentes orientations sexuelles aux stimuli décrivant des duos d’acteurs mâle-mâle, femelle-femelle, et mâle-femelle » (10). En d’autres termes, cette recherche implique qu’un stimulus hétérosexuel est tout aussi effectif pour provoquer l’excitation des femmes hétéro mais aussi homo, bi et comme iels essaient de le prouver, des femmes asexuelles (10). Si c’est effectivement le cas, nous pouvons nous demander pourquoi un film érotique homosexuel ou un film érotique bisexuel n’aurait pas pu être utilisé, puisque clairement un film bisexuel aurait pu plaire au plus grand nombre de participantes. Cette recherche est problématique car elle écarte le besoin de tester le niveau d’excitation avec les duos d’acteurices qui sont pertinentes pour les préférences et pratiques sexuelles d’une participante. Elle implique aussi que les scénarios sexuels hétérosexuels sont les plus excitants et standards de tous les scénarios. Plus troublant, elle suggère que les individus de toutes préférences sexuelles ont un penchant physiologiques sous-jacent pour les stimuli hétérosexuels, même dans le cas d’une vision et non d’une participation, et que l’excitation est imminente pour quiconque fait face à des scènes hétérosexuelles.

Classe. Enfin, Bogart (2004), mais pas Brotto, considère l’asexualité en répétant des conclusions classistes, dommageables et simplistes. Bogart ancre l’asexualité dans la classe, décrivant la normalité de la famille de classe moyenne. Il propose que « l’un des chemins vers l’asexualité pourrait être lié à un environnement différent d’un foyer traditionnel blanc de classe moyenne ou de classe moyenne supérieure », basant cette affirmation sur les corrélations qu’il observe entre les niveaux d’éducation plus bas, la classe sociale plus basse, et l’asexualité (2004, 284, emphase ajoutée). Ainsi, « le développement sexuel typique » est d’une manière ou d’une autre, inexplicablement corrélé au foyer d’une famille de classe moyenne. Il continue :

“Cela suggère que le système éducationnel et l’environnement du foyer jouent des rôles fondamentaux dans le développement sexuel typique, et que les altérations de ces circonstances peuvent avoir un effet profond sur les processus d’attraction sexuelle basiques » (284)

Il est difficile de comprendre pourquoi Bogaert est si déterminé à dépeindre le statut économique inférieur comme concomitant avec l’asexualité. Une explication simple est que ça l’est certainement. Pourtant l’étude de Prause et Graham (2007) ne trouve pas de corrélation entre l’éducation plus faible et l’asexualité, en effet iels suggèrent que l’opposé pourrait être vrai et qu’un plus grand pourcentage des asexuel-le-s, comparément aux non-asexuel-le-s, ont obtenu un diplôme universitaire (352). Mais même si ce n’était pas le cas et que les résultats de Bogaert était reproductibles, son cadrage du « développement sexuel typique » comme ayant place dans le foyer « de classe moyenne » est gênant (2004, 284). Déjà, il pointe vers le foyer hétérosexuel, et peut-être même reproductif, comme forme originelle de la sexualité, de laquelle toutes les autres formes sont des imitations imparfaites. Mais de façon tout aussi importante, dans son couplage de la normalité et de la classe moyenne, Bogaert rabaisse les vies sexuelles de tant de personnes qui ne correspondent pas à cet idéal – dont, si les analyses de ses résultats étaient correctes, les asexuel-le-s elleux-mêmes.

Comme j’ai espéré le démontrer dans cette section, bien que la recherche scientifique sur l’asexualité est instrumentale dans la légitimation de l’asexualité, elle le fait via la reproduction de notions normatives, essentialistes, et néfastes sur la/l’(a)sexualité, la différence sexuelle, et l’hétérosexualité. Elle prouve ainsi que « loin d’être exempte de valeur, la science incarne un impératif blanc, de classe moyenne, hétérosexuel » (Irvine 20). De même, bien que Brotto et Bogaert, ainsi que d’autres, assignent au final le statut de non-pathologie à l’asexualité, ils ne le font qu’après de grandes concaténations qui établissent l’asexualité comme lieu bordant potentiellement les désordres de la personnalité, les différences de classe, ou des conclusions inquiétantes sur la nature de la différence sexuelle. Bien que cela puisse ne pas être leur intention, les auteurices de ce travail, non seulement répètent des vues naturalisées de la différence sexuelle, mais aussi les cadrent dans ce qui peut paraitre au première regard une analyse progressiste et généreuse de l’asexualité. Et bien que leur travail, en général, légitime et dépathologise l’asexualité, il reproduit également des idées nocives et myopiques de la sexualité, la différence sexuelle genrée, et même la classe. Bien qu’ils puissent certainement être utilisés stratégiquement pour aider dans les explorations supplémentaires de l’asexualité, ces textes ne sont certainement pas – comme ils peuvent le sembler au premier regard – des tracts résolument encourageants.

III – Asexualité, science : un dialogue

Lucy Bland et Laura Doan (1998), discutant de la sexologie précoce, conseillent de ne pas faire l’erreur de conceptualiser la sexologie comme un front monolithique qui est soit invariablement progressiste ou nocif, mais plutôt qu’elle est « simultanément encourageante et décourageante, en cela qu’elle n’offre pas une idéologie homogène, mais le potentiel d’être tout pour tout le monde » (3). De même, Harry Oosterhuis (2002) informe que la sexologie n’a pas été simplement créée par des instances supérieures, mais plutôt qu’elle a été fondée sur un dialogue entre les patient-e-s et les « hommes » médicaux. Dans cette section finale, j’argue que l’asexualité, également, n’est pas simplement créée d’en haut, mais qu’elle prend forme via une série de conversations non coordonnée entre celleux qui produisent l’étude scientifique du sexe, celleux qui s’identifient comme asexuel-le-s, et, dans beaucoup de cas, « les inter-relations cycliques entre la science [et] les médias » (Nicolson 1993, 57-58). J’explorerai dans ma discussion deux cas de dialogue entre l’étude scientifique du sexe et la communauté asexuelle. Le premier d’entre eux est un tourbillon de programmes spéciaux télévisés, qui discutent brièvement de l’asexualité principalement autour de l’année 2006. Ces programmes tels que Showbiz Tonight de CNN, Dayside de Fox News, The Situation with Tucker Carlson de MSNBC, The View de ABC, 20/20 et Primetime, de même que le programme Montel Williams Show ont chacun tenté de profiler l’asexualité en invitant des membres de l’Asexual Visibility and Education Network (AVEN). En plus de cela, certains de ces programmes spéciaux ont exploré l’asexualité en invitant également des « (s)experts » scientifiques et thérapeutes, « satisfaisant le besoin de neutralité affective et de précision scientifique » (Potts 2002, 60 ; Béjin 207). Ce qui est intéressant dans ces programmes spéciaux est que, bien que la science soit mise en avant comme l’autorité sur l’asexualité, elle ne figure pas du tout dans les récits des asexuel-le-s elleux-mêmes. Deuxièmement, je considèrerai également la façon dont les asexuel-le-s sont placés en conversation avec les chercheurs en sexe pendant qu’iels participent à des études scientifiques. Dans ces cas, les asexuel-le-s repoussent avidement et de façon consistante les schémas de pathologisation et encouragent efficacement les chercheurs vers la conclusion que l’asexualité n’est pas un désordre. Avec ces deux dialogues très différents, j’argue que les scientifiques sexuels et les asexuel-le-s, ou plus généralement, la science du sexe et les populations qu’elle cherche à comprendre et classifier, ont des relations plurielles et complexes l’une avec l’autre. Reposant en grande partie sur le contexte, les sujets sexuels naviguent et utilisent la science qui leur est disponible de manière variée. La connaissance scientifique fonctionne de nombreuses manières, et peut devenir un espace d’intelligibilité et source de frustration pour celleux qui se retrouvent à occuper la position de sujet. Suivant Foucault, le pouvoir est dans ce sens productif et « peut produire des désirs, pratiques, etc. qui sont plaisantes comme déplaisantes, et qui peuvent être libératrices comme oppressives » (Gavey 87 ; Foucault 92-95).

Autour de 2006, une série de programmes télévisés spéciaux se sont concentrés sur l’asexualité, invitant à la fois des asexuaels d’AVEN et divers (s)experts. Sans grande exception, les programmes ont adopté un point de vue populiste réaliste, entrelaçant souvent des portraits de leurs invités avec des scènes d’intimité hétérosexuelle floues ou des plans de couples anonymes, principalement hétérosexuels se tenant la main dans les parcs ou les rues. Fondamentalement, ils ont chacun considéré l’asexualité à partir de positions d’incrédulité et d’antagonisme, présentant souvent l’asexualité elle-même comme une blague ou une occurrence mystérieuse. Les programmes se concentrent aussi sur le profiler d’une certaine asexualité hétérosexuelle et basée sur le couple, mettant souvent en scène David Jay, le fondateur d’AVEN, avec un couple hétéro-asexuel ayant le rôle des portes-paroles de l’asexualité. Les autres formes d’asexualité qui remettent en question plus substantiellement les limites de l’attachement romantique, du couple, du couplage dyadique, ou même de l’hétérosexualité ne se voient pas donner une voix dans les programmes que je discute ici. Le résultat est que l’asexualité est réduite à une équation de « ne pas le faire ».

Dans plusieurs de ces programmes, les (s)experts sont invité-e-s pour parler en tant que voix d’autorité, comme Anthony Bogaert et un sexologue thérapeute pour 20/20 un analyste/professeur de psychologie pour Dayside, et la célèbre sexologue thérapeute Laura Berman pour Showbiz Tonight. Bien que le degré auquel toutes ces figures sont affiliés à la « science » ne soit pas clair, elles viennent toutes faire office de (s)experts puisqu’on leur offre le pouvoir de confirmer ou remettre en question l’existence de l’asexualité. Par exemple, dans Dayside, le (s)expert offre une confirmation très sympathique de l’existence de l’asexualité, citant le 1% de Boaert comme « preuve ». De l’autre côté, le sexologue thérapeute dans 20/20 nie violemment l’existence de l’asexualité :

« Le sexe est un aspect fabuleux, énormément plaisant de la vie et vous dites qu’il ne vous manque pas, c’est comme quelqu’un dans un sens qui est daltonien qui dit que la couleur ne lui manque pas. Bien sûr que ce que vous n’avez jamais eu ne vous manque pas. […] Vous pourriez vous identifier tout aussi bien comme non curieux, non-aventureuxse, étroit-e d’esprit, aveugle aux possibilités […] neutre sexuellement. »

Mais même lorsque les (s)experts donnent de la légitimité ou dépathologisent l’asexualité, il apparait clair que les témoignages des asexuel-le-s ne sont pas entièrement crus, et les interrogations portent souvent sur les paramètres exacts de ce qui « compte » et « ne compte pas » comme de l’asexualité (par exemple, mais si vous faites ceci ou cela pouvez-vous être quand même asexuel-le ?). Cette manière dont les médias traitent l’asexualité ne parlent pas seulement à nos anxiétés culturelles par rapport à l’asexualité, mais de façon plus pertinente pour cette discussion, démontrent aussi effectivement la manière avec laquelle la science est appelée pour offrir de la crédibilité, de la preuve, et du confort. La science prend le rôle à la fois de conforter ceux qui sont « anormaux », dans ce cas les asexuel-le-s, ainsi que les hôtes et l’audience, qui pourraient se considérer « normaux », fournissant des réponses simplistes justifiées biologiquement à des phénomènes complexes culturellement contingents.

Bien que les asexuel-le-s et les (s)experts apparaissent souvent dans les mêmes segments, iels ne sont pas mis en conversation ou contact direct les uns avec les autres. Dans un cas seulement (dans Dayside) le (s)expert et le couple asexuel sont placés à distance des bras, mais même là aucun contact conversationnel réel n’est fait entre eux. Dans la plupart des cas, cependant, les asexuel-le-s et les (s)experts existent dans des espaces différents, sur des écrans différents, et à des temps différents. Les voix de l’autorité scientifique et les voix de l’asexualité, bien que présentées à nous public comme faisant partie du même dialogue ne sont pas en fait en conversation l’une avec l’autre du tout. Plutôt, elles occupent des plans contigus, mais pourtant complètement dissociés, et une division évidente apparait entre qui a le pouvoir de nommer et de cataloguer en se basant sur l’empirisme, et qui ne peut parler que par expérience personnelle. Comme les écrits sur l’asexualité de Eunjung Kim en attestent, « la connaissance médicale sur les sujets de l’asexualité et de la sexualité circulent dans la conscience publique d’une manière qui privilégie le point de vue professionnel plutôt que les expériences individuelles et leurs interprétations créatives » (167). Les programmes spéciaux télévisés sont taillés pour déposer la connaissance de la science dans les mains des (s)experts, représentant les asexuel-le-s comme inconscients de la science et non informés sur leurs propres sexualités. Aussi, en discutant leur asexualité, les membres d’AVEN ne se fient pas aux « méthodologies empiriques, langages médicaux, et taxonomies scientifiques [pour articuler leur] […] corps et plaisirs » (Irvine 243). A la place, ils semblent s’appuyer sur leurs propres métaphores, langage, et schémas de classification pour donner sens elleux-mêmes à leurs asexualités, ignorant la science. Par exemple, au lieu de s’articuler en utilisant un langage de la dysfonction -comme le font les (s)experts), ils soulignent plutôt leur appréciation des plaisirs non sexuels de la vie et leur acceptation d’elleux-mêmes. Comme David Jay le discute dans Showbiz Tonight :

“Le sexe est très central dans la façon dont on a l’habitude de penser l’intimité et de penser les relations mais si vous y réfléchissez, les personnes sexuelles ont des relations qui sont proches, qui sont intimes, qui n’impliquent pas du sexe tout le temps. On a juste l’habitude de mettre des limitations sur où ces relations peuvent aller et ce qu’elles peuvent faire et pour moi en tant que personne asexuelle une partie de ce qui est excitant est de pouvoir effacer ces limitations, pouvoir en quelque sorte explorer toutes les pistes où l’on peut aller dans les relations sans nécessairement devoir se concentrer autour du sexe. »

A la fois au travers des outils utilisés pour séparer les asexuel-le-s et les (s)experts, et au travers des auto-articulations des asexuel-le-s, on a le sentiment de ces programmes spéciaux que l’éventuel dialogue qui existe est top-down, que la science trace les paramètres auxquels les asexuel-le-s doivent adhérer.

A la lumière des recherches récentes sur l’asexualité, que j’ai discutées tout au long de ce chapitre, une conversation très différente apparait entre les asexuel-le-s et la sexologie. D’un côté, cette conversation est caractérisée par une certaine volonté de la part des asexuel-le-s de coopérer avec les chercheurs scientifiques, au nom de la connaissance scientifique et dans le but de découvrir la vérité étiologique de l’asexualité. Comme l’observent Brotto et al. (2010) dans leur étude, « les asexuel-le-s [sont] très motivés pour assurer la liaison avec les chercheurs sur le sexe pour aller plus loin dans l’étude scientifique de l’asexualité » (599). Pourtant, bien que ceci soit vrai, la participation des asexuel-le-s dans les recherches leur permet aussi de façonner les compréhensions scientifiques et les définitions de l’asexualité. Un exemple se trouve dans les efforts de la communauté asexuelle de ne pas être étiquetée comme « atteinte de troubles ». Par exemple, comme l’indique un-e bloggeureuse : « Je suis douloureusement conscient-e d’à quel point la communauté médicale veut discréditer l’asexualité et la présenter comme rien d’autre qu’une sorte de dysfonction sexuelle ou un trouble de la personnalité » (« The Activism Bug »). Ou comme l’un-e des participant-e de l’étude de Brotto et al. l’affirme :

« Tout le monde dans la communauté asexuelle veut diffuser le message que [l’asexualité n’est] pas un trouble et que ce n’est pas quelque chose qui est un problème et doit être réparé et c’est ça le gros enjeux, la raison pour laquelle on essaie de faire passer le mot. (611) »

Le trouble du désir sexuel le plus souvent discuté par les études scientifiques comme se chevauchant avec l’asexualité et le Trouble du Désir Sexuel Hypoactif (TDSH), qui est défini par l’actuel DSM-IV-TR (2000) comme « des fantasmes sexuelles et un désir pour l’activité sexuelle déficient de façon persistante ou récurrente […] ce qui cause une détresse ou des difficultés interpersonnelles marquées » (539-541, emphase ajoutée). Puisque, au moins en ce qui concerne le DSM, la classification et le diagnostic du TDSH est articulée autour de la « détresse », l’asexualité ne remplit par les conditions, tant que les asexuel-le-s ne sont pas « en détresse ». Et bien que au sein des communautés asexuelles comme sexologiques, la notion de détresse a été critiquée comme étant imprécise et nécessairement relationnelle, les asexuel-le-s se distancent de façon persistante et consistante de la détresse lorsqu’iels participent à la recherche dans le but d’éviter de se trouver – eux et l’asexualité- vulnérables aux diagnostics de dysfonction. Par exemple, Brotto et al. ont trouvé que la majorité de leurs participants (75% des femmes et 85% des hommes) n’étaient pas en détresse par rapport à leur orientation sexuelle, ce à quoi iels ont conclu « que l’asexualité et les troubles du désir peuvent être différenciés sur la base que la personne avec un faible désir expérience la détresse tandis que la personne asexuelle non » (603-607). Cependant, iels continuent avec l’affirmation suivante :

« Des retours non sollicités de la part de certain-e-s des participant-e-s du forum de discussion AVEN a été transmis par le fondateur d’AVEN aux chercheurs. Certains de ces rapports indiquaient que les participant-e-s se sont sentis obligé-e-s de sous-évaluer leurs symptômes psychiatriques dans l’espoir de minimiser toute relation entre l’asexualité et la psychopathologie que les chercheurs ont pu hypothétiser » (608).

Ainsi, les asexuels se servent de leurs rôles comme participant-e-s dans les études scientifiques pour repousser un système médical qui pourrait être incliné à les pathologiser. Bien que ces tentatives ne sont peut-être pas centralisées ni organisées, elles démontrent certainement un dialogue actif entre les asexuel-le-s et les modèles et études scientifiques qui cherchent à les définir et les classifier. Elles fournissent la preuve d’une fausse neutralité de la science, de même que les conversations complexes et continues qui, tout en constituant la création de la science sexuelle, sont complètement effacée de la face de la science. Une telle participation subversive dans le processus de production de connaissance ou de vérité montre que « La science sexuelle n’impose pas simplement un langage, des idéologies, et des stratégies interprétatives à un public passif » mais plutôt que les sexualités marginales, comme l’asexualité, « confrontent et parfois s’approprient la science sexuelle pour leurs propres buts » (Irvine 8).

Pour compléter cette méthode indirecte de manipulation des outils de la recherche que je viens de décrire, un groupe d’asexuel-le-s a formé un groupe de travail du DSM afin d’influencer le système de classification du DSM-V pour le TDSH (qui est en train de subir des révisions majeures), montrant les tentatives d’altérer la forme de la science du sexe d’une façon qui accommoderait mieux l’asexualité. A travers de tels efforts organisés, l’asexualité est en train de faire un pas significatif vers l’assertion de sa place dans le paysage sexuel et la création d’un dialogue avec la sexologie. Cependant, comme Andrew Hinderliter, un bloggeur asexuel et étudiant l’observe :

« Une question politique que doivent se poser celleux qui remettent en question la pathologisation de l’asexualité est celle de remettre en question la pathologisation de l’asexualité uniquement ou de remettre en question la pathologisation du désintérêt pour le sexe plus généralement. (2010) »

Bien que la science sexuelle joue un rôle central dans la formation de l’asexualité contemporaine, ce n’est certainement pas un simple rôle. Plutôt, l’étude scientifique du sexe offre des opportunités pour la formation, l’identification, et l’action asexuelle, mais sert aussi à limiter et restreindre la forme que l’asexualité contemporaine acquerra. Dans ce chapitre j’ai affirmé au final que les discours tissés, en partie par la sexologie, doivent être considérés avec prudence et scrutés sans relâche. J’ai remis en question la découverte de continents de la connaissance scientifiques, et finalement laissé entendre que la science sexuelle n’est jamais créée du haut vers le bas, mais consiste plutôt de luttes complexes et souvent imperceptibles entre différents groupes de personnes. Bien que les chercheurs et les sexologues, comme ceux dont j’ai discuté tout au long de ce chapitre, sont impatients de s’engager dans une cartographie de l’asexualité, il est clair qu’ils ne sont pas le seul groupe ayant l’intention de dessiner, renégocier, et contester la construction d’un continent asexuel.



5: « questionnaire package » dans la version originale

6: Déclenchement, avant la puberté, de la sécrétion androgène surrénalienne



Un grand merci à Ellyndia pour son travail de traduction sans qui cette série d'articles n'existerait pas.

Texte original disponible ici