Les septs commandement d'une tepu - Partie 3
Tu devras honorer tes adelphes en ne les considérant pas comme des client.e.s
Je pense que je fais que répéter les mêmes choses depuis le début mais sincèrement le coeur de la putophobie pourrait se résumer à ça : accepter un découpage clair entre les client.e.s et les autres. J’ai longtemps pensé que c'était possible car c’est un peu ce que tout le monde a en tête sur le sujet. Sucer des bites contre de l’argent ne m’a magiquement pas apporté une vision lucide du job, c’est plutôt le temps et les expériences bonnes comme mauvaises qui m’ont appris. Je peux comprendre que beaucoup ici auront du mal à l’accepter mais je ne pense pas que les vérités importantes sur le monde s’obtiennent facilement. Savoir une chose c’est un début oui mais la comprendre c’est un long processus.
Le travail du sexe c’est l’exercice d’une solitude partagé entre nous et notre clientéle. Plus qu’un rapport intime c’est l’invention d’un monde qui n’appartient qu’à nous. Et avoir dû parfois côtoyer des client.e.s en dehors de ce monde m’a un peu obligé à avoir une très longue réflexion sur ce qui permettait de reconnaître un.e client.e de quelqu’un qui ne l’était pas. Comme beaucoup de questions difficiles dans l’histoire de l’humanité, cela mène à des réponses plutôt désagréables.
Mes clients ont des profils assez communs à ce que peuvent vivre beaucoup de TDS. Ils se sentent parfois seuls, agissent bien souvent sous l’effet d’une pulsion et ressentent l’envie d’assouvir un fantasme. C’est une description qui pourrait s’appliquer à beaucoup de monde. Y compris à tous ces gens qui passent leur temps à leur vomir dessus. C’est assez compréhensible en réalité on fuit parfois ce que l’on désire. Rejeter quelque chose permet de mettre de la distance entre notre désir et nous même.
Aux communautés qui ne cessent de voir notre clientèle comme un amas de gens violents, cruels et avec des désirs innommables, j’aurais envie de les interroger sur leurs propres pratiques dans les jeux de séduction. Qu’est ce qui fait que ces personnes vont trouver d’autres personnes désirables ? Sur la base de quoi elles auront envie de tisser un lien ? Désirent-elles vraiment une personne dans ses fragilités et ses contradictions ou désirent-elle juste un fantasme?
Dans quelle mesure nous pouvons nous retrouver à être attiré.e par une apparence et non une substance, par une projection qu’on se fait de quelqu’un que parce qu’il est réellement. Si la personne qui nous fait mouiller nos draps avait un corps différent, un visage avec une symétrie différente, si elle se désintéressait soudainement de tel ou tel sujet ou si elle cessait de flatter notre égo, que ressentirions- nous ?
Partout et tout le temps, à chaque instant du monde, nous décidons plus ou moins consciemment d’être attiré par des choses et des gens qui nous aident à nous sentir confortable. Nous sommes attiré par le sentiment de puissance ou au contraire de protection que nous offre l’autre, par sa beauté ou au contraire ce sentiment qu’il nous donne d’être plus attirant physiquement, par sa tendance à nous valoriser dans chacune de nos actions même les plus anecdotiques ou au contraire à nous faire comprendre comment nous pouvons accomplir des choses extraordinaires.
Ca c’est le travail d’une pute. Notre taff n’a jamais été de prendre ou se faire prendre. Ca c’est une conséquence mais ça n’a rien à voir avec le cœur du taff. Désolé.e si vous avez pas eu l’info mais non le cœur de notre taff c’est d’assouvir un fantasme, nourrir une émotion, combler un besoin. Tu veux être désiré ? Ok. Tu veux sentir quelqu’un de magnifique entre tes bras ? Ok. Tu veux qu’on construise un monde ou tu peux être quelque chose d’insignifiant voire d’un peu pathétique ? Ok. Tu veux une histoire ou je ne suis que désir sans jamais exprimer autre chose ? Ok. Tu veux que je pleure d’émotion la première fois que tu me touches comme si je n’avais jamais ressenti ça de mon existence ? Ok.
Ca c’est du taff. Ca c’est la puterie. Ce n’est rien de plus rien de moins. Et oui je peux comprendre que ce soit super difficile à entendre mais résumer des relations humaines et complexes à du “Je nourris un besoin en toi/ tu nourris en besoin en moi”, c’est pas de l’amour c’est du taff. C’est se traiter en prestataire de service et par défaut c’est se comporter en client.e.s.
C’est peut être ce qui rend le job si difficile. Pas de comprendre et d’entendre jusqu'où les clients pourront aller mais plutôt de percevoir enfin jusqu'où peuvent aller les gens qui nous entourent. Que ce qu’ils nous demandent chaque jour à un prix qui est loin d’être négligeable. Pourquoi tant de relations humaines se résument ainsi à sisyphe qui pousse son rocher ? A chaque instant on pense atteindre notre but mais nos mains finissent par s’épuiser par l’ampleur de la tâche.
Je n’ai pas connu un monde sans capitalisme. Je n’ai pas connu de monde ou la valeur d’un individu ne se résumait pas à sa capacité à produire des choses pour des gens dont il ne connait même pas le visage, à qui il n’a jamais parlé, avec qui il n’a jamais respiré le même air. Bref je n’ai pas connu de monde ou on nous propose autre chose que de la voracité. Je ne peux donc ne serait ce qu’imaginer un autre monde que celui ci. En revanche il y a une chose que je sais : en matiére de sexe comme en matiére d’amour je n’ai jamais reçu de pire crachat que par des gens qui méprisaient ma clientéle.
Iel les imaginaient sinistre et pathétique. Comme un truc glauque et puant. C’est ça en fait n’est-ce pas ? Si vous m’avez lu jusqu’ici vous pouvez me dire la vérité… Vous avez décidé arbitrairement de voir mon travail comme quelque chose de sale ? Viendra surement un jour ou vos courbettes pour célébrer les tepus ne fonctioneront plus. Vous ne pourrez pas indéfiniment vous contenter de dire “nous soutenons les tds, des droits pour les putes” et repartir en soirée traiter chaque âme qui vive comme un partenaire potentiel que vous jaugez comme un morceau de bidoche. Si vous voulez qu’on vous respecte mieux que notre clientèle, commencer déja par essayer de vous hissez à leur niveau. Ils ont au moins la décence de nous payer et de respecter nos créneaux horaires alors je ne sais pas commencer par ne pas voir en nous un réceptacle à vos fantasmes ? En tout cas si vous voulez continuer à relationnez avec nous gratuitement, cela me semble être le strict minimum.
En tant que tepu on devient vite claustro… On nage entre plusieurs postures et nos corps finissent par agir par réflexe. De tendre confidente à salope gracile, de chienne sauvage à poète inspirante, c’est un peu comme à l’usine ton corps finit par agir sans s’en rendre compte. Même dans tes rêves tu reproduit certains gestes et tu sens une espéce de sensualité sauvage qui te dévore de l’intérieur. Et si nos adelphes pensent avoir quelque chose à offrir très honnêtement nous n'attendons que ça. Nous n’attendons que ça d’arriver à vivre avec les autres en dehors des fantasmes qu’on a toujours projeté sur nous. Je ne parle évidement pas que de sexe quand je dis ça, si c’étais que le sexe encore ce serait simple. Il y aurait surement quelque chose à explorer dans ce que la curiosité, le silence et l’ennui ont à offrir mais ça pour l’instant seul certains de nos clients sont en mesure de nous l’apporter car vu qu’ils payent cher ils ont appris à reconnaître depuis bien longtemps l'extrême valeur du temps que nous partageons avec eux.
Tu te respecteras en imposant des prix minimum
La question du prix de nos prestations dans un monde ou ce qu’on fait n’est pas considéré comme un travail c’est toujours un peu remuant. Beaucoup d’entre nous aussi ont un vécu qui nous a fait voir nos jobs passés, présents ou futurs comme interchangeable. Il y a plein de personnes qui peuvent faire ton job et si tu n’es pas content.e eh bien la porte est grande ouverte. On l’a souvent senti dans nos entretiens d’embauche, quelque part il y a cette respiration de l’autre qui nous fait dire qu’il faut à tout prix nous démarquer de la concurrence. Toujours ce souffle rauque derrière notre épaule qui nous fait comprendre que derrière d’autres attendent un instant de fragilité pour te remplacer par un corps plus jeune, plus performant, plus obéissant.
Partant de là essayer de maintenir des tarifs décents, c’est forcément se confronter à une douleur qui est en nous qu’on est jamais vraiment pret.e à affronter. Dans un monde sans hiérarchie ou avec moins de hiérarchie en tout cas ce serait plus simple. Mais ce n’est pas le cas, ce n’est pas comme ça qu’on a choisi de fonctionner. Les espaces militants, plutôt à gauche par exemple, ont choisi de dénoncer les hiérarchie en évitant de trop questionner les leurs.Alors oui bien sûr, il y a des phrases qu’on a appris par coeur afin de cibler un ennemi commun. En se disant que tout ce qui pourrait arriver de l’extérieur était mauvais quand tout ce qui est à l’intérieur est forcément bon. C’est la logique séparastiste qui nous pousse à penser qu’en vivant qu’entre nous tout fonctionnerait mieux.
Peut être qu’on croit à ces phrases quand on les prononce je ne dis pas. Ou peut être pas, peut être qu’on s’en branle aussi et que de toute façon dans des milieux aussi structuré par l'obéissance ces discours n’ont pas de sens car nous finiront toujours par idolatrer certaines personnes et en condamner d’autres.
Et puis souvent il suffit d’une personne noire influente ou d’une femme trans un peu populaire pour que le probléme soit réglé. Les politiques de l’identité ont voulu tout résumer à des trucs qu’on subirait ou à des trucs qu’on ne subirait pas et non ce qui fait que ce sont un peu toujours les mêmes attitudes, les même comportements qui sont récompensés.
Je m’épuise à le répéter mais il y a une certaine image de la pute qu’on s’est plu à célébrer dans nos milieux. Alors oui elle n’est pas forcément blanche, ni cis, rarement hétéro et bien souvent ne vient pas d’un milieu bourgeois mais on pourrait voir d’autres caractéristiques. Je veux dire une domina par exemple qui chie sur le consentement de ses clients, les fait saigner lors de la pénétration peut être totalement accepté car “men are trash” et que c’est que des mecs de droite qu’il ne mérite que ça. Un.e tds peut collectionner les relations comme des putains de porte clés et les oublier au coin d’une table dès qu’iels cessent d’être distrayant tant que cette personne est vue comme désirable cela ne va certainement pas choquer grand monde. Une escort qui crie à la défense du peuple palestinien d’une main tout en contribuant au call out de personnes racisés, tox ou trans ne rencontrera probablement pas vraiment de grande difficulté dans la communauté.
Mais tout le monde n’a pas toujours les bons codes sociaux en tête pour avoir derrière soi toute une communauté qui la soutient. La plupart d’entre nous sommes seul.e et oui tout le monde ne peut pas s’offrir le luxe de réseau de solidarité qui donnent du baume au cœur et réchauffent l’égo. Seul.e pour réfléchir notre taff, seul.e pour le respirer et surtout seul au moment d’exposer nos tarifs…
“Ceux qui veulent à tout prix s’enrichir s’exposent eux-mêmes à la tentation et tombent dans le piège de nombreux désirs insensés et pernicieux qui précipitent les hommes dans la ruine et la perdition.”
Timothée 6:9
Dans le livre de mon enfance, Timothée était un proche de Paul, celui qui ne s’aime pas que j’évoquais plus haut. Tous deux avaient une certaine manière de voir la pauvreté comme une performance. Un peu des logiques de bourges qui partent dans la cambrousse pour élever des chèvres vous voyez le délire ? Dans les textes de mon enfance, les pauvres et les démunis ont porte ouverte vers le royaume de dieu… Ou pour parlez simple aux personnes que la notion de divinité saoule c’est un chemin vers la lumière quand dans certaines périodes de ta vie les choses te semblent un peu sombres. Mais le problème avec ces deux loustics que sont paul et timothée c’est qu’ils ne suivent pas les pauvres et les démunis, ils les fantasment….
Dans nos milieux de gauche aussi anticlérical fussent-ils nous avons hérité de cela. On performe de la pauvreté par gêne ou juste par volonté de coller à l’ambiance. Partant de là on oublie, si on l’a jamais su, ce que c’est d’être pauvre et ce que ça peut faire de baver autant pour un billet de vingt balles. Nous n’avons pas appris à demander des tarifs décents et c’est un piège dans lequel on tombe souvent. Nous juger pour cela c’est juger notre histoire et il serait surement plus utile d'éviter les injonctions et nous montrer par vos actes que nous méritons mieux.Et puis on est quantité de personne à être un peu trop les moches de l’histoire, les plus zarbi, les plus affamés pour s’offrir le luxe d’aligner nos tarifs sur les plus privilégiés. C’est triste mais le tds, c’est de la beauté. Enfin je veux dire c’est de la beauté dans le sens c’est de la normativité. Plus tu corresponds à la demande client, plus c’est easy de choper du client. Pour les personnes qui n’y arrivent pas, ben tant pis… C’est vrai ici, c’est vrai ailleurs mais si tu rentre pas dans les clous oui ça risque fortement d’être plus compliqué pour toi.
Alors vraiment ne nous jugez pas trop durement si ‘on fait baisser les tarifs” comme on dit dans le milieu. On fait au mieux avec les maigres armes que dieu nous a donné. Et dans un contexte où le travail est de plus en plus dur et les hivers de plus en plus rude nous faisons ce que nous pouvons.
Conclusion : les nouveaux commandements
Je n’ai pas la prétention de donner des réponses, le plus souvent je n’ai que des questions. Néanmoins je pense que le moment est venu de proposer des actions concrètes. Des choses qu’on pourrait faire ou qu’on pourrait arrêter de faire pour rendre la vie des putes plus paisible dans nos communautés.
- Arrêter de fantasmer les putes, arrêter de fantasmer les gens
C’est toujours difficile de faire des généralités mais je pense que l’une des charges les plus lourdes pour les putes c’est de ne pas arriver à sortir du fantasme que l’on se fait de nous. Ça nous suit partout et tout le temps, cette tendance qu'ont les gens à nous évaluer à partir de notre aptitude à inspirer du désir ou non. Jusque dans nos relations intimes, où chaque geste et chaque respiration nous rappelle le taff. Malgré nous, notre corps reproduit des habitudes et des schémas, comme des gestes robotiques que le corps a intégrés et dont il n’arrive pas à se détacher. Mais les autres ne remarquent rien, ils ne font jamais attention et tout leur parait normal. Il y a souvent quelque chose qui s’est abimé en nous ou peut être quelque chose qui s’est réveillé je ne saurais dire mais les gens ne remarquent rien.
Vous ne remarquez rien car vous ne désirez pas des personnes mais des projections que vous vous faites d’elles. Vous nous voyez sans cesse comme de petites sucettes sucrées à engloutir sans vraiment vous demander si on a jamais envie d’autre chose. Envie de voyages, d’hésitation, d’ennui peut être mais vous ne voulez pas vous ennuyer avec nous, vous êtes toujours à courir après quelque chose à grignoter pour fuir cet ennui que nous recherchons tout le temps. A en croire que vous êtes incapable de voir vos rapports aux autre comme autre chose que des articles dans un magasin sur lequel vous choisissez de coller un oui ou un non.
Mais nous pensons mériter mieux, surement que nous méritons mieux. Dans un monde ou tout est autant centré sur le cul et la romance peut-être n’est-il pas absurde de demander à ne pas bosser pendant nos jours de congés. Si les asexuel.les les plus chieuse et les plus vénére se trouvent la plupart du temps parmi nous ce n’est pas un hasard. Répéter tous ces gestes et tous ces mots à longueur de journée nous ont fait comprendre leurs vacuité. En attendant que vous puissiez comprendre, commencez déjà par nous écouter.
Venez observer les silences en notre compagnie. Appréciez les, ressentez les, comprenez les. Votre bruit nous épuise et il nous empêche de nous épanouir. Nous aimerions vraiment ne rien avoir à performer en votre compagnie.