Les septs commandement d'une tepu-Partie 1
Explication
J'ai voulu publier ce livre dans un premier temps sous format web sur ce blog que j'aime tant pour en avoir été un·e fervent·e lecteurice. En plusieurs parties, comme les vieux roman. Je suis aussi un·e geek depuis toujours et je crois que je suis plus à l'aise de travailler via internet en attendant de pouvoir faire autre chose peut être. Je trouve les livres le plus souvent trop gros et trop indigeste que ce soit à lire ou à écrire et les découper en plusieurs morceaux me les rend plus sympatique. Bref j'espére que ça vous parlera, je vous laisse me découvrir.
Avant propos
J’utiliserais parfois “Iel”ou “elleux” afin de remplacer “ils” ou “elles” ainsi que “celleux” pour remplacer “Ceux” ou “Celles” pour désigner des groupes de personnes de genres différents. Je ne le ferai pas vraiment par volonté politique ou émancipatrice mais juste parce que c’est l’usage chez les personnes auxquelles je fais référence. L’habitude crée le langage et de manière générale si j’utilise un mot ou un terme c’est principalement par habitude.
La plupart du temps je parlerais des “client.e.s” au masculin. C’est une grosse généralité de faire ça je le concède mais vu le sujet de cette livre je pense qu’on parlera principalement “d’eux” plutôt que “d’elles” ou “iels” ou “ual” ou que sais je. Ceci dit je ne manquerai pas d’apporter de la nuance lorsque cela s’y prête.
J’utiliserais parfois le terme “cisgenre” pour désigner des personnes assigné homme ou femme à la naissance et n’ayant jamais ressenti le besoin de changer de genre. J’utiliserais parfois le terme “trans” pour des gens ayant emprunté ce chemin même s’il n’est qu’intérieur. J’utiliserais le terme “hétérosexuel·le” pour des gens ayant souhaité s’identifier comme sexuellement dans les normes attendues.
Vous trouverez aussi sûrement beaucoup de “Tepu” ou “pute” qui sont des termes affectueux dans ma bouche pour parler de travailleureuse du sexe c’est à dire des personnes pratiquant l’escorting, la domination proffessionelle, les personnes travaillant dans la rue, les camgirl/camboy, les actrices et acteurs pornos, les vendeurs et vendeuses de nudes et autre michto de tous bords ayant trouvé utile d’user de leur cul pour avoir accés à des biens matériels qui nous sont hélas indispensable à nous pauvres mortels. Le terme peut faire débat, oui j’ai bien ça en tête mais je me suis dis que un peu de réappropriation du stigmate rajouterais un peu de sel sur le discours consensuel habituel.
Introduction
Ce texte n’émane d’aucun collectif même si j'utilise des expériences collectives pour essayer d’expliciter certaines choses. Ce texte n’est pas un texte religieux même si j’ai puisé dans mon amour de dieu pour l’écrire. Ce texte n’est pas non plus un plaidoyer ou un guide, c'est juste une empreinte destinée à marquer les esprits. Grandir en zone rurale m’a appris cette chose : lorsque l’on est perdu, marcher dans les empreintes des autres c’est souvent le meilleur moyen de sortir des marécages et des sous bois. Quand tout est poisseux et humide et qu’il commence à faire sombre, suivre les errances des autres c’est parfois le seul moyen de trouver un horizon. Car ceux qui se sont perdus un jour nous donnent beaucoup à apprendre sur les erreurs à ne pas commettre.
“Tu ne te feras point d'image taillée, ni de représentation quelconque des choses qui sont en haut dans les cieux, qui sont en bas sur la terre, et qui sont dans les eaux plus bas que la terre. Tu ne te prosterneras point devant elles…”
Exode 20-4
Ces passages ont marqué mon enfance. C’est l’histoire de gens qui sont en quête d’un monde meilleur. Ça revient sous différentes formes dans les textes bibliques. Ça parle de à qui donner son amour, de qui est légitime à ça. Ca parle de pourquoi il est important de ne pas donner son amour à des choses futiles ou illusoires car l'âme s'abîme à cela. On doit donner son amour à ce qui est sincère, à ce qui est légitime, à ce qui n’est pas suffisamment écouté.
Dans ce texte j’avais envie de parler depuis le statut de pute et de chrétien·ne, deux statuts à priori incompatibles et pourtant si proches. Les chretien·ne·s ont oublié je crois leurs valeurs d’écoute, de compréhension et d’amour, les putes parfois aussi peut être mais travail oblige on ne peut vraiment durer dans le métier sans avoir ça en nous au moins un petit peu. Je parle aussi depuis un vécu de femme trans handicapée et un vécu de personne blanche. Dans ce texte spécifiquement cela n’aura pas forcément une très grande importance je pense mais cela pourra parfois être utile pour comprendre une partie de ce que je dis.
Dans nos milieux militants, ou en tout cas dans les milieux ou j’ai mes habitudes qui sont plutot des mouvances d’extrême gauche, de culture syndicale, souvent queer, parfois féministes les putes sont des personnes qu’on entend même si ce ne sont pas des personnes qu’on écoute beaucoup. Iels sont également défendu·e·s et protégé·e·s même si pas forcément toujours comme iels le voudraient. Pourtant un certain nombre d’injonctions leur sont faites. L’amour et l’aide qu’on est susceptible de leur porter est conditionnel. Il faudra obéir à un certain nombre de règles afin de ne pas remettre en question les croyances qui sont attachées à nos milieux. Ce qu’on accepte des putes ce sont des éléments vaguement cool et badass en oubliant tout ce que nos histoires peuvent avoir de transgressives. En oubliant la singularité de nos vécus ou en essayant juste de les corrompre. Dans les récits de mon enfance, il y avait dix commandements, dix commandements pour essayer de comprendre comment et où diriger son amour. Des commandements et des injonctions que nous pouvons vivre en tant que pute je n’en ai retenu que sept. Sept barrières, sept douleurs, sept questions auxquelles trouver des réponses.
Ici je vous proposerais de m’accompagner dans ce que les vécus putes peuvent offrir en termes d’incendies salvateurs. En essayant de défaire ensemble les commandements qui nous ont été imposés. En tentant d’en proposer d’autres qui nous permettent de comprendre comment et où diriger notre amour.
Le client aura le droit de te porter de l’affection mais tu n’auras pas le droit de faire de même
Les commandement appliqué aux putes nous disent souvent quoi faire, ça a quelque chose d’agaçant. Qui aimer, qui ne pas aimer et surtout comment se comporter. Je ne sais pas pourquoi et je ne sais pas qui a dit ça en premier. Peut être parce que quelqu’un ou quelque chose a mis en nous cette croyance qu’il y avait un truc répugnant dans ce que l’on faisait. Peut-être ont-ils raison oui… Surement que quelque part l’argent est pourri. Un organe, c’est fait pour fonctionner. Ca pompe du sang, chie de la merde, crache de la morve et ejacule d’étranges lettres afin de former des mots dont on a rien à carrer mais qu’on se met à prononcer sans s’en rendre compte. Ces mots forment des phrases afin de nous faire penser que les clients sont une entité extérieure, d’une âme différente, d’un sang différent, avec leur propre langage et leur propre violence. Oui c’est ça leur propre violence. Pas la nôtre. Surtout pas la nôtre.
Nous les avons érigé en monstre pour mieux les détester. C’est d’autant plus étrange qu’au sein des espaces queer où les putes sont souvent présente nous avons beaucoup souffert d’être traité·e·s comme des monstres. Même si nous avons fini par ériger ce stigmate comme une fierté ou un drapeau, nous sommes toujours à la recherche de monstruosités plus fortes que nous. Nous sommes les monstres à aimer et ils sont les monstres à haïr. On dirait un vieux dessin animé chelou qu’on se raconte pour se rassurer. Danse, chant, le genre de truc un peu artificiel pour faire avancer l’histoire.
Je suis navrée de vous l’apprendre mais les clients sont des êtres humains. C’est toujours plus ou moins ça l’humanité, quelque chose d’imparfait et de trouble, oscillant entre le mauvais et le bon sans arriver à se décider. Homme ou femme, non binaire ou neutrois1, fluidité foutraque ou sentiment d’errance, le genre n’y change rien. On est les jouets de nos peurs et de nos doutes, il est toujours difficile d’échapper à notre aptitude à faire du mal à autrui.
Des êtres humains inaptes à la violence je n’en connais pas même chez les meilleurs d’entre nous. Les gens qui m’ont abusé par exemple n’étaient pas très différent de vous qui me lisez ou de vous qui célébrez ma résilience car oui en effet “ce n’est pas un métier facile”. Non, ce qui fait la différence entre tepu et client.e c’est juste une chose : nous nous mettons à disposition. Nous faisons en sorte d’être au service des désirs de l’autre quand en face la personne fait en sorte d’exprimer ses envies et ses fantasmes. C’est un rituel assez pur en définitive, juste un échange honnête entre deux êtres humains. C’est devenu quelque chose de rare en ce bas monde, c’est peut être pour ça qu’il est si difficile d’arrêter durablement ce job. Les règles peuvent paraître parfois si claires et si limpides et même les actes de violences sont en définitive assez mesurables. La violence se limite à un espace temps précis, on peut s’y préparer et même si c’est parfois hardcore, en dehors de cet espace les choses finissent par devenir plus calme.
Les violences du monde ne permettent généralement pas ce luxe. La violence y est souvent invasive et quand on pense que la douleur s’est arrêtée, elle se poursuit. Les interactions avec le monde sont pleines de grandes promesses et comme tout ce qui est grand cela manque vite de substance. Il y a quelque chose de petit dans la puterie2, c’est une activité locale et clandestine et si ça en a les travers ça en a aussi tous les bienfaits. Certe oui parfois on nous fera des trucs qu’on veut pas, on sera harcelé·e·s sur nos messageries, on devra se méfier de chaque interaction, on devra pleurer dans les ténèbres, la douche aura une odeur d’urine et nos vies sexuelles ne seront surement jamais plus comme avant. Pour autant, au final, on a plus ou moins signé pour en chier. Yep on a signé et au bout d’un moment on a appris à flairer les mauvais coups3. Cela devient un espace restreint avec des règles que l’on connaît et même quand ça cogne fort, ça a presque un côté rassurant. La puterie c’est de la gestion des risques et plus tu t’améliore en ce domaine plus tu te préserve des trucs nazes.
J’imagine que ce que les gens veulent dire quand ils disent que même si les clients s’attachent à nous cela ne doit pas être réciproque, c’est qu’iels s'estiment comme étant à même d’offrir quelque chose de mieux. C’est intéressant comme point de vue… La plupart d’entre nous pensons sûrement avoir quelque chose de mieux à offrir. C’est toute la base de notre société d’ailleurs : être mieux que l’autre ou en tout cas être moins mauvais. Ne surtout pas être en bas, dans la fosse, avec les ordures. Ça sent mauvais et les gens vous regardent chelou. Quand les gens vous regardent chelou vous finissez souvent seul·e et vous avez connu ce sentiment si souvent que vous êtes prêt·e·s à tout faire pour éviter que ça se reproduise. Ne pas être la personne qu’on regarde mal, qu’on méprise, dont on parle dans son dos. La chute comme horizon nous est devenue insupportable. On ne veut pas descendre dans l'abîme même si on y a laissé des choses importantes. Alors on fait ce qu’on fait toujours : on catégorise. Des gens en bas puis des gens en haut. En essayant de s’éviter d’avoir le mauvais rôle. Pour cette fois-ci peut-être.
Oh bien sûr j’ai pleinement conscience que mes clients, parfois cinquantenaire ou soixantenaire quand ce n’est pas davantage, se tapent des collègues d'à peine vingt ans, voir moins, voir beaucoup moins. C’est une réalité difficile mais pas trop dure à encaisser du moment que l’on n’en a pas trop conscience. Je sais que certains traitent mal leurs femmes, j’en ai eu plusieurs au téléphone et c'était une expérience difficile. Parfois j'apprends des choses sur un de mes réguliers et je le bloque mécaniquement. J’imagine que dans un contexte ou notre travail se déroulerait moins dans la clandestinité les gens feraient moins de la merde. C’est une vérité générale dans beaucoup de métiers, cela prend juste des formes particulières dans le nôtre.
Pourtant vous voyez j’ai vu des clients trembler que je les regarde comme une amoureuse. Que je leur dise que je n’avais jamais rien vu rien de plus beau qu’eux. A chaque personne je me dis que c’est la plus belle chose. Je ne peux penser autrement et je ne peux ressentir autrement. Je suis là pour les rendre magnifiques, pour les pousser à croire en leur beauté. Même si ça n’est pas vrai, ça le sera peut être un jour. C’est une promesse sur l’avenir. Ils sont peut être glauques parfois, ils sont peut être chelou de temps en temps mais dans mes bras ils retrouvent une certaine forme d’humilité et d’innocence que j’ai peu retrouvé ailleurs. Ils ont les jambes qui tremblent d’explorer autre chose. Ils sont dans l’oubli d’eux même afin d’accueillir l’autre. Ça les rapproche de dieu je pense même si en dehors de ces moments ils s’en éloigne de nouveau. On va surement m’accuser de blasphémer mais j’ai toujours vu mon rapport à dieu comme un être énigmatique qui, s'il semble donner des réponses simples, nous pousse souvent à partir de là à formuler des questions complexes. Les questions sont toujours plus intéressantes que les réponses je trouve. Et c’est ça qui me pousse à aimer mes clients.
J’ai vraiment ce sentiment de plus en plus fort chaque jour que si on souhaite parfois nous empêcher avec autant de force de s’attacher à nos clients, c’est surtout ça qu’on veut empêcher. On veut nous empêcher de poser des questions. Ou en tout cas essayer de les retenir au maximum, que nos lèvres ne s’attardent pas trop longtemps sur ce genre de chose. Ou d’une manière qui ne soit pas trop dérangeante. Il y a de ces questions qui grattent et qui démangent. On est obligé de réfléchir à qui on est et où on va, c’est relou. C’est souvent mieux de rester groupé, on avance à la cadence du groupe et le bruit de nos pas qui concorde avec celui des autres nous rassure sur nous même. On est à la bonne place, au bon moment, au bon endroit, on ne se sent plus seul·e, on peut enfin respirer.
Je crois qu’il y a une part de ça aussi dans l’amour que j’ai pu porter à ma clientèle. Une volonté de faire bande à part. Tout ce monde qui avance au même rythme cela m’angoisse plus qu’autre chose. C’est peut être en lien avec de mauvais souvenirs d’enfance mais je reçois toujours cette pression à être évalué·e en fonction de ma capacité à effectuer des mouvements précis comme profondément agaçante et absurde. L'obéissance me semble être comme une gaine qui m'amène dans des directions que je n’ai jamais vraiment souhaité, comme une loi physique dont je n’aurais pas conscience. Et parfois, en essayant de lutter contre, en nous pensant en dehors, on baisse notre garde et on se laisse emporter.
Les putes sont des marcheuses. Depuis toujours, on piétine en attendant que ça arrive. J’ai parfois ce sentiment qu’on pourrait marcher indéfiniment à la recherche de réponses. J’imagine qu’il y a un lieu quelque part en dehors du mépris, de la peur et du ressentiment ou l’air serait plus respirable.
En attendant, j’ai l’impression que notre statut nous donne une étrange lucidité sur les relations humaines. Chaque jour le taff nous pousse à décortiquer ces phénomènes. Désirs, affects, réconfort, egos qui s’entrechoquent, amour, peurs, hésitations…
Chaque jour on épouse le chaos et les tourments, on répare des choses abîmées, on bricole, on réveille parfois… Tout ceci est un travail bien solitaire. Voire c’est un travail de recueillement. C’est oublier pendant quelques instants tout le bruit autour et se concentrer sur ce que le silence nous dit. On écoute pas assez le silence. Après oui c’est pas le meilleur des potes et il est clairement pas team extraverti.
Pourtant il raconte beaucoup sur les illusions qui se cachent derrière les rapports entre les gens. Pas que l’on s’en réjouisse mais c’est ainsi. En tant que taré·e4 je le comprends, le délire5 est souvent un moyen de protection. C’est littéralement notre job d’aider les gens à se sentir bien, jolis et intéressants. Partant de là, il devient parfois compliqué de continuer à le faire lorsqu’on est pas payé pour ça. Quelque part les gens nous juge fort quant à l’amour que l’on porte à nos clients mais aimerait sûrement qu’on leur offre la même chose gratuitement. Une sorte de bénévolat relou auquel on nous renvoie constamment.
En vérité je ne suis même pas sur·e qu’aimer mes clients soit la solution même quand ils le méritent. Juste j’aimerais pouvoir le faire si ça me chante. Et personne ne devrait pouvoir nous dire qui aimer ou non. Surtout quand les relations gratuites sont parfois moins épanouissantes que les relations payantes.
Chaque jour tu devras exprimer ton dégoût pour ces corps vieux, gros et difformes
Oui la laideur c’est intéressant comme idée. Il y a des gens qui sont laid et des gens qui sont beaux. Enfin plus ou moins. C’est une esthétique de gare de triage, on s’efforce de faire rentrer chaque personne sur le bon rail. Parfois il y a des accidents et ça perturbe le trafic… La direction n’est pas contente et cherche des responsables. Sa propre responsabilité n’est évidemment pas posée. Vous savez les employés, c’est toujours tout un travail pour les empêcher de faire des bêtises. Beaucoup de personnes queer, une bonne partie des femmes, la plupart des personnes vivant un handicap et surement une infinités de tepus ont grave morflé·e d’être percu·e comme moche ou en tout cas de ne pas trop arriver à être joli·e. C’est un parcours classique et je n’apprend rien à personne je pense. C’est surtout la suite de l’histoire qui est moins bien connue. Comment on survit à ça. Comment survit-on à la douleur en fait ? C’est la question d’une vie en vrai. Les itinéraires pour y arriver sont tortueux. On marche sur un sol spongieux et nauséabond. Il n’y a pas de chemins propres pour sortir des égouts.
Les prolétaires savent que les patrons sont pas leurs potes, les taré·e·s reluquent les psy avec la plus grande méfiance, les femmes se méfient des hommes, les faggot observent les hétéros avec circonspection et les personnes non blanche savent pertinemment que la confiance à accorder aux blancs n’est souvent que de courte durée et tout le long de la chaîne alimentaire il y a une sorte d’instinct qui se développe pour apprendre à se préserver. Pourtant juger des corps qui sont désirable ou non, mettre une étiquette sur d’autres humains et juger des interactions qu’on pourrait avoir avec elleux en fonction de l’aspect de leur peau, de leurs cheveux, de la taille de leurs muscles, de la forme de leurs os ou le son de leur voix n’est pas forcément remis en question. Au global, on pourrait se dire que les moches se révoltent peu.
Non car l’important, la seule chose vitale c’est de s’éloigner du laid et de se hisser vers quelque chose d'autre peu importe quoi. Fuir. Fuir le passé angoissant et les rires qui nous ont hanté tant de fois. Ou juste oublier. Oublier qu’on a eu du pouvoir, potentiellement beaucoup et qu’on pourrait en avoir de nouveau. Nos milieux nous ont connu et accompagné en tant que victime et c’est ça qui nous rapproche. Remettre en question cela c’est remettre en question ce qui nous lie. En vrai je n’ai pas de réponses à mes interrogations, je constate juste des choses. Je constate la différence de traitement et le fait que les rapports de pouvoir et les hiérarchies existent même entre nous. Il existe une certaine attirance pour une sorte de régime féodal avec un seigneur à qui plaire et des gens à asservir. Des gens à aimer inconditionnellement et des gens à mépriser par nature. On reprend de la distance de peur de choper une infection. Les lépreux ont infecté l’eau du puits, c’est ce qui se disait en tout cas. Un vieux récit dont on peine à se débarrasser.
En tout cas pour une raison que j’ignore encore les hommes cisgenre hétérosexuel qui constitue l’écrasante majorité de ma clientéle ont le droit d’être moqué et pointé du doigt. Peut être parce qu’ils incarnent l’ennemi dans les communautés queer féministe. Ou juste que dès qu’on parle de genre et d’orientations sexuelles, ce qui concerne au final beaucoup de milieu, c’est vite plus simple de penser comme ça. Avoir un ennemi commun contre lequel brandir des pancartes, hurler sa rage et contre lequel repenser le monde. Dans un monde idéal on se battrait pour construire quelque chose, un monde à rêver et non un monde à hair. Mais le monde est gorgé de peur, ça coule de tous les bords dès que l’on appuie un peu dessus. Cet étouffement par la peur nous pousse à réagir. Juste réagir. Pas vivre. Pas respirer. Pas penser. Juste la tu vois, essayer d’encaisser cette pression qui s’abat sur nous sans cesse. C’est de la survie. Et puis on ne sait pas trop faire autrement en vrai, on nous a tellement conditionné à réagir à ce qui se passe qu'on n’est même pas sur·e d’arriver à penser différemment. A quoi ça ressemble ? Comment ça se met en place ? Par quoi commencer ?
Alors oui j’entends. Les hommes cis hétérosexuels et leurs actions ont un impact demesuré sur le monde et sont au coeur de beaucoup d’enjeux. Ils ont une gueule de contrôleur SNCF et tu sais d’entrée que si tu ne joues pas à leur jeu, ils vont vite te dissuader de remonter dans le wagon sans avoir payé l’entrée. La nuit tu entend encore le bruit de leur pointeuse et leurs petites expressions de merde quand tu leur dis que t’as pas ton ticket. Je ne remet pas en question cette violence, je remet juste en question les difficultés de penser en dehors de ça. Oui bien sur j’ai peur de l’obscurité, quand je mange trop sucré j’ai envie de dormir, je me sens vite mal quand on se moque de moi et j’ai un rapport affectif au chocolat. On pourrait continuer ainsi très longtemps à se dire des choses que tout le monde connaît déjà plus ou moins, ça a un côté rassurant je le concède. Mais tel n’est pas ma démarche ici. Ma démarche c’est d’essayer de dire ce que personne n’a vraiment envie d’entendre. Je ne suis pas là pour être d’accord, je suis là pour essayer de penser par moi même. Je n’ai pas fui le système et embrassé la marginalité pour venir lécher les bottes d’une autre paire de pompes fut ce t-elle recouverte de paillettes et de stickers prônant la justice sociale6. Mettre un liner coloré ne t’immunise pas à la violence, je tiens à le rappeler.
Enfin je m'égare. Souvent c’est plus simple de s’égarer, de tourner autour des choses, de ne pas aller directement à l’endroit prévu. C’est une manière comme une autre de gérer son appréhension en se préparant à ce qui va arriver. Je me souviens m’être perdue un jour dans des dunes de sable (oui je sais je me perds souvent ^^). Un moment, la nuit est tombée et je pleurais de ne pas arriver à trouver mon chemin. J’ai fini in extremis par sortir de cette foret de sable et de pins avant qu’il ne fasse trop noir pourtant j’étais tellement triste de quitter ce sentiment de perte. Soudainement je savais où aller et cela avait quelque chose d’effrayant. Retourner dans les dunes n’étais vraiment pas rassurant mais en partir et me confronter à ce qui m’attendait semblait bien pire encore. Capitalisme, patriarcat, injonction genré, injonction à plaire… Bref toi même tu sais..
Mais où en étais-je ? Ah oui on parlait de mes client·es qui étaient si moche par opposition aux gens qui m’entourent et qui se battent pour accéder à la beauté.
Souvent il y a des voix dans ma tête. Quand elles me parlent, c'est souvent entre gifles et caresses. C’est une incarnation de la pulsion, j’aime bien. Quand je ne sais pas trop quoi faire je les écoute. Ça ne ment pas, ça ne triche pas. Ça dit juste…
Devons nous embrasser ces corps “laids” et “répugnants” ?
Non pas encore, on n’est pas prê ·te·s à ça. On a encore l’espoir d’être beau, d’être belle, d’être belleau. Que se tailler enfin une place en haut de la pyramide est encore possible. Même juste d’arriver à en faire partie. Quitte à être tout en bas c’est pas grave. Juste ne pas être seul·e. Qu’on prenne soin de nous même si ça nous coûte cher. De la souffrance contre de l’attention. C’est un deal comme un autre et on on connais pas de meilleure came. Ca on sait faire. Mais autre chose c’est compliqué.
Devons nous embrasser ces corps “laids” et “répugnants” ?
J’ai tant de fois regretté et tant de fois désiré cela. Tour à tour l’un ou l’autre. Ce sont les groupes qui veulent nous faire croire que telle décision serait la bonne ou au contraire la mauvaise. Ce sont les puissant·e·s qui nous poussent à choisir et à nous dire que l’incertitude ne pourrait pas être un choix aussi. La remise en question perpétuelle de nos idées afin de former une réalité mutante, complexe, versatile et même contradictoire ne ferait pas partie de l’arbre des possibles.
Car j’aime leurs laideurs maladroites, j’aime leurs corps usés par la maladie, les épreuves, le handicap, le dégoût de soi, ou la peur d’un désir enfoui bien que palpable. Ce qui pousse les gens à les trouver dégoûtant ou répugnant, c'est ce qui me pousse à les aimer.
Puis les voix se taisent et je me calme. J’essaye d’oublier ce que les gens disent ou pensent. Je me dis aussi que ce n’est pas grave, que les gens finiront par comprendre. Que le milieu militant est habité de contradictions qui permettent à de nouvelles choses de fleurir. Que ça prend du temps et que les rapports de force mettent du temps à s’équilibrer. Mais je me dis aussi que ne pas pouvoir nommer un rapport de force quand il existe c’est se condamner à le voir perdurer.
J’ai envie d’être du côté des moches. Le plus possible et à chaque fois que c’est possible. Non pas par recherche de mon identité mais par positionnement politique. Je m’efforce de fuir les gens qui cherchent à gagner. Je préfère les gens qui cherchent à perdre, il y a en général plus de sincérité dans l'exercice. Et pour cette fois en tout cas, je serai plutôt du côté de mes clients.
1 Je fais ici une dissociation entre non binaire et neutrois. Pour moi la non binarité est un spectre ciblant des gens s’exprimant en dehors des modéles homme femme habituels même si iels peuvent parfois se définir aussi comme des hommes ou des femmes. Pour moi les personnes neutrois sont des personnes dont le genre n’a rien à voir avec le masculin ou le féminin, le genre est “neutre” dans le sens ou il ne fait pas appel aux archétypes habituels.
2 J’entend par puterie l’existence d’une classe sociale. Les classes populaire ont le prolétariat, les femmes ont le féminisme, les classes aisés ont la bourgeoisie et les travailleureuses du sexe ont la puterie comme terrain d’exploration pour comprendre leurs conditions de travail et d’existence.
3 Mauvais coup est ici bien sûr un euphémisme mais euphémiser les vécus de violence est une technique de survie assez commune dans nos métiers.
4 J’utilise tarée ici comme étiquette politique. Une étiquette qui revendique une culture et une histoire. Une histoire qui peut être utilisée en tant que critique sociale oui mais aussi accompagnée d’un devoir de mémoire. Les tarés d’aujourd’hui sont naturellement liés aux vécus tarés d'hier et probablement à ceux de demain.
5 Je trouve intéressant d’avoir une vision du délire qui est davantage politique et revendicative et pas juste pathologique. Les médecins nous ont assez volé nos mots, je pense qu’on peut se permettre de voler les leurs.
6 Sur le sujet je recommande l’excellente brochure “La gréve du date” qui aborde le sujet des fascismes intérieurs dans les milieux queer en parlant du culte de l’apparence et des rapports de séduction qui conditionnent les interactions.