Le lesbianisme en tant que positionnement politique

La négation et la condamnation des pratiques lesbiennes (comprises comme pratiques amoureuses et/ou sexuelles entre femmes) par les cultures patriarcales font que ces dernières sont sous-étudiées et déformées.

Le lesbianisme en tant que positionnement politique

[Il s'agit de la mise en forme d'un thread posté en novembre 2020 ici]

Sources utilisées :

FALQUET, Jules. Lesbianisme.
https://julesfalquet.files.wordpress.com/2011/11/entrc3a9e-lesbianisme-dictionnaire-critique-du-fc3a9minisme.pdf

WITTIG, Monique. On ne naît pas femme
https://www.jstor.org/stable/40619199?seq=1

La négation et la condamnation des pratiques lesbiennes (comprises comme pratiques amoureuses et/ou sexuelles entre femmes) par les cultures patriarcales font que ces dernières sont sous-étudiées et déformées. On fait donc en France la différence entre « homosexualité » et « lesbianisme ». Le premier faisant allusion aux pratiques sexuelles, amoureuses et affectives entre personnes du même genre, pouvant entrainer stigmatisation et répression mais aussi être revendiquées comme une fierté. Ce terme place les pratiques des hommes et des femmes sur le même plan alors qu’elles sont structurellement différentes vis à vis du système patriarcal.

On parle alors de « lesbianisme » comme de l’ensemble des pratiques entre femmes mais également comme ensemble de doctrines et de positionnement politique.

Globalement, le lesbianisme au sens politique peut-être considéré comme une critique en actes et une remise en cause théorique du système hétérosexuel obligatoire d’organisation sociale. Celui-ci repose sur la stricte division de l’humanité en deux sexes, supports de deux genres obligés à maintenir de très inégales relations de “ complémentarité ” dans le cadre d’une rigide division sexuelle du travail. En ce sens, le lesbianisme bouleverse le système dominant, il représente une rupture épistémologique fondamentale et invite à une profonde révolution culturelle.

Lesbianisme - Jules Falquet

Le « lesbianisme politique » se présente sous des formes variées, parfois entremêlées.

Le lesbianisme féministe, qui tout en critiquant l’hétéro- féminisme, insiste sur la nécessaire solidarité de la classe des femmes (Green, 1997). L’analyse de la lesbophobie comme une arme contre toutes les femmes s’y rattache. En effet, extérieurement focalisée sur les “ manières ” et l’apparence, la lesbophobie défend des intérêts économiques précis dans le cadre d’une certaine division sexuelle du travail. Elle sert par exemple contre toutes les femmes, indépendamment de leurs pratiques sexuelles, qui aspirent à des professions “ masculines ” (lire : mieux rémunérées ou de pouvoir), et qui peuvent être accusées à tout moment d’être lesbiennes et livrées de ce fait à un véritable ostracisme social (Pharr, 1988).

Lesbianisme - Jules Falquet

Sont donc victimes de lesbophobie, les femmes qui dérogent à l’apparence de ‘La Femme’.

Wittig a de particulier que dans la logique de la « pensée straight », les lesbiennes ne sont pas des femmes car elles s’en extraient. Son analyse se centre donc sur le système hétérosexuel plus que sur le patriarcat, permettant l’apparition d’un mouvement lesbien autonome qui ébranle le féminisme de l’époque sur ses bases (et aboutira à une scission vis à vis des féministes hétérosexuelles dans les années 1980).

Dans le texte On ne nait pas femme, publié en 1978, Wittig explique que les catégories basées sur le sexe, qui nous apparaissent comme naturelles, constituées avant tout raisonnement, ne sont qu’une construction mythique et sophistiquée, une « formation imaginaire » donnant à des traits physiques aussi indifférents que d’autres mais marqués socialement, une importance au travers de leur perception (« elles sont vues femmes, par conséquent elles sont femmes »). Pour elle, avoir une conscience lesbienne c’est ne jamais oublier que La Femme (l’idée de la femme dans une société hétéropatriarcale) est contre-nature. Être accusée de ne pas être une femme par l’oppresseur est un aveu qu’être « femme » ne va pas de soi, il y aurait les « vraies » et les autres. Certain·es ont poussé l’accusation jusqu’à dire qu’elles voulaient être homme, poussant certaines féministes - dont des lesbiennes - à revendiquer comme tâche politique d’être de plus en plus féminines (débat toujours d’actualité au sein des divers mouvements féministes notamment à propos des injonctions autour des poils et des soutiens-gorges).



Mais c’est par cette séparation sociale entre homme et femme, que les lesbiennes subissent une oppression. Les femmes sont la propriété ‘naturelle’ des hommes dans notre société et doivent être mises hors d’atteinte des lesbiennes.

 En échappant individuellement à la possession de l’homme, la lesbienne n’est pas une femme, mais elle ne saurait être un homme. Refuser de devenir (cis)hétérosexuel (ou de le rester) a toujours voulu dire refuser, consciemment ou non, de vouloir devenir une femme ou un homme (pour les hommes homosexuels).



Apparait alors une transformation de l’assignation à une place des femmes en une célébration dynamique, religieuse, psychologiquement contraignante du pouvoir biologique femelle [Andrea Dworkin].

Retour à l’impasse familière du « c’est-merveilleux-d’être-femme », déjà mise en cause en 1949 par Simone de Beauvoir, qui parlait de la fausse conscience consistant à choisir parmi les aspects du mythe de La Femme (différentes des hommes) lesquels étaient de bon ton pour définir les femmes. Alors que ces aspects sont et resteront des traits que l’oppression nous a donné (chacun ayant aussi son revers), et que les accepter, les revendiquer c’est ne pas remettre en question les catégories politiques que sont « homme » et « femme ». Le but est donc de supprimer les hommes en tant que classe politique, non en tant qu’individu humain. Si la classe des hommes disparait, celle des femmes également car il n’y a pas de dominés sans dominant.



Lesbienne est le seul concept au-delà des catégories de genre (l’autrice utilise sexe dans une vision matérialiste soit classe de sexe = genre) car le sujet désigné n’est une femme ni économiquement, ni politiquement, ni idéologiquement car elle n’est pas dans une relation sociale particulière à un homme. Il est donc une nécessité absolue, pour la survie, de détruire la classe des femmes, et cela ne peut se produire que par la destruction de l’hétéropatriarcat en tant que système social produisant les doctrines de différenciation entre les genres pour justifier cette oppression.



Toute femme non-hétéra est alors perçue comme lesbienne par la société car ici la lesbienne est l’antithèse de La Femme et de la classe de sexe à laquelle appartiennent les femmes. Il ne s’agit donc pas d’effacer les oppressions spécifiques à chaque orientation sexuelle mais de considérer qu’un même terme peut à la fois représenter une oppression spécifique à une orientations sexuelle mais également servir à rassembler les oppressions faites aux divergentes à l’ordre politique car les premières à être mises au ban de la société l’étaient à la fois pour leur positionnement mais également pour leur orientation sexuelle.