La rage des Incels

Ce que veulent les incels est extrêmement limité et spécifique : ils veulent pouvoir avoir du sexe quand ils le désirent avec de belles jeunes femmes. Ils pensent que c’est leur droit naturel.



La rage des Incels
Image d'une femme aux cheveux rouges refletée dans les yeux d'un homme à la peau bleue et au visage recouvert de gouttes de sueur. Son expression montre la colère ou la rage.

[Traduction de The Rage of the Incels, écrit par Jia Tolentino pour The New Yorker]

Les incels ne cherchent pas réellement du sexe. Ils sont à la recherche de l’absolue suprématie masculine.

Ce que veulent les incels est extrêmement limité et spécifique : ils veulent pouvoir avoir du sexe quand ils le désirent avec de belles jeunes femmes. Ils pensent que c’est leur droit naturel.

Dernièrement, j’ai repensé à une des premières choses que j’ai écrite pour Internet : une série d’interviews de jeunes adultes vierges, publiées par The Hairpin. Je connaissais personnellement ma première source et après l’avoir interviewée, j’ai fait passer un appel à témoignages. A ma grande surprise, les réponses ont commencé à pleuvoir. Certaines des personnes à qui j’ai parlé étaient vierges par choix. Certaines ne l’étaient pas, parfois pour des raisons complexes et multiples : handicap, traumatismes, problèmes liés à leur apparence, caractère, possibilités.



‘Être gênée ne suffit pas à décrire la situation’, m’a dit une femme de 32 ans, ayant choisi le pseudonyme Bette. ‘Ne pas avoir de capital érotique (ndlt : être sexy, avoir du sex-appeal), ne pas être sur le marché du sexe… c’est quelque chose de sérieux dans notre société ! Je veux dire, presque tout le monde a des relations sexuelles donc qu’est-ce qui ne va pas chez moi ?’.

Un jeune homme de 26 ans, sur le spectre autistique et abusé durant son enfance se demandait ‘Si je me retrouve nu avec quelqu’un, est-ce que ça va me venir naturellement ou est-ce que je vais me mettre à pleurer et m’enfermer dans la salle de bain ?’ Il espérait pouvoir rencontrer quelqu’un qui ait la tête sur les épaules, de gentil et indépendant. ‘Parfois, je me demande, pourquoi une telle femme voudrait de moi ?’ me disait-il. Mais il travaillait dur, pour se voir comme une personne capable d’avoir des relations, une personne qui méritait et pouvait accepter d’être aimé.



C’est une chose horrible de se sentir non-désiré - invisible, inadéquat, inéligible aux différentes choses que quelqu’un peut attendre de la vie. Il est également possible de gérer une situation sociale difficile avec générosité et délicatesse. Aucune des personnes interviewées ne croyait que le sexe leur était dû malgré leurs désirs.

En Amérique, être pauvre, noir, gros, transgenre, Native (ndlt : amérindiens), vieux, handicapé, sans papiers, entre autres choses, va généralement de pair avec le fait de se sentir indésirable.



Le pouvoir structurel (ndlt: l’hétéro-patriarcat) est la meilleure protection contre cette indésirabilité : un homme blanc hétéro riche, même imbuvable au possible, recevra toujours des poignées de mains enthousiastes et un accueil favorable des institutions bancaires, il aura toujours accès à des relations sexuelles.

De nos jours, dans ce pays (ndlt: USA), le sexe est devenu un marché hyper-efficient et dérégulé, et comme tous les marchés hyper-efficients et dérégulés, il fait culpabiliser les gens. Les nouvelles applications de rencontre telles que Tinder et Grindr, sont construites de façon à parfaitement sélectionner les matchs via l’apparence avant tout. La valeur sexuelle continue de favoriser les valides sur les non-valides, les cis sur les trans, les minces sur les gros, les grands sur les petits, les blancs sur les racisés, les riches sur les pauvres.



C’est un non-choix absurde dans le sens où les hommes hétérosexuels et les femmes sont éduqués pour répondre à ce genre de circonstances. Les femmes sont socialisées depuis l’enfance pour s’auto-blâmer si elles se sentent indésirables, à croire qu’elles ne seront jamais acceptées à moins de dépenser du temps, de l’argent et des efforts mentaux pour être jolies, agréables et attirantes pour les hommes. La féminité conventionnelle apprends aux femmes qu’être une bonne partenaire pour les hommes est une base morale indispensable : une femme doit apporter à son partenaire un système de support, être un accessoire idéal à son bras et c’est son job de le convaincre lui, et le reste du monde, qu’elle est douée.

Les hommes, comme les femmes, blâment les femmes si ils se sentent indésirables. Depuis que les femmes ont gagné du pouvoir économique et culturel leur permettant d’être exigeante dans leurs choix de partenaires, les hommes ont développé des stratégies de développement personnel qui sont parfois indistinguables de la rage violente.



Plusieurs changements culturels distincts ont participé à créer une situation dans laquelle de nombreux hommes qui haïssent les femmes n’ont plus accès aux corps des femmes comme cela pouvait être le cas avant. La révolution sexuelle a poussé les femmes à chercher une libération. Le mouvement d’estime de soi a appris aux femmes qu’elles avaient de la valeur au-delà de ce qui est dicté par les conventions sociales. La montée du féminisme maintstream a donné aux femmes de l’assurance et un accompagnement dans ces convictions. Et l’efficience permise par internet du marché du sexe aujourd’hui a permis aux personnes de trouver des partenaires sexuels potentiels avec un minimum de barrières et de contraintes. La plupart des femmes américaines grandissent désormais en comprenant qu’elles peuvent et qu’elles doivent choisir avec qui elles veulent avoir du sexe.

Ces dernières années, un sous-groupes d’hommes hétérosexuels s’appelant eux-mêmes des incels ont construit une idéologie politique violente autour du refus, vécu comme une injustice, de jeunes et belles femmes d’avoir des relations sexuelles avec eux. Ces hommes soutiennent souvent également des idéaux de suprémaciste blanc. Ils sont, selon leur propre jugement, principalement peu attirants et socialement inaptes. (Ils se considèrent souvent comme ‘subhumain’). Ils sont aussi profondément misogynes. ‘La société est devenue une place où les femmes sont vénérées et c’est putain de faux, elles ne sont pas des déesses, juste des putains de sacs à foutre’, décrit un message tel qu’on peut typiquement trouver sur un forum d’incel. L’idée que cette misogynie est l’origine réelle de leurs échecs avec les femmes ne leur est apparemment pas venue à l’esprit.

La rhétorique incel a déjà inspiré le meurtre d’au moins seize personnes. Elliot Rodger, en 2015, à Isla Vista en Californie, a tué six personnes et blessé quatorze autres dans une tentative pour déclencher la ‘Guerre contre les Femmes’ qui ‘l’ont privées de sexe’. (Il s’est suicidé en suivant.) Alek Minassian a tué dix personnes et blessé seize autres, à Toronto en 2018; juste avant de faire cela, il a écrit sur Facebook, ‘La Révolte des Incel a déjà commencé !’. On peut également inclure Christopher Harper-Mercer, qui a tué 9 personnes en 2015, et laissé derrière lui un manifeste où il glorifiait Rodger et se lamentait sur sa propre virginité.

Le nom que Minassian et d’autres ont adopté est maintenant entré dans la culture mainstream, et il est désormais largement et faussement interprété. Incel signifie ‘involuntarily celibate’ (ndlt : célibataire involontaire), mais il y a un grand nombre de personnes qui voudrait avoir des relations sexuelles mais n’en ont pas. (Le terme a été inventé par une Canadienne queer, dans les années 90.) Les incels ne sont pas vraiment à la recherche de sexe, ils veulent l’absolue suprématie mâle. Le sexe, tel que défini par eux comme une domination du corps des femmes, est juste leur prétexte préféré.



Si ce que les incels désiraient était le sexe, ils pourraient, par exemple, respecter les TDS (ndlt : travailleurs et travailleuses du sexe) et souhaiter la légalisation du travail du sexe. Mais les incels, étant de violents misogynes, expriment souvent un dégoût intense à la pensée des ‘putes’. Les incels tendent à diriger leur haine vers ce qu’ils désirent; ils sont obsédés par la beauté féminine mais méprise le maquillage comme une forme de fraude. La culture incel encourage les hommes à maximiser leur apparence pour gagner plus d’argent, d’une façon qui suppose que les femmes ne sont pas de potentielles partenaires ou des objets dignes d’une potentielle affection mais comme des objets inconvéniemment pourvus d’une conscience qui doivent être obtenus grâce à une stratégie froide et calculatrice. (Ils supposent que les hommes qui traitent les femmes avec plus de respect qu’eux sont des ‘chevaliers blancs’, utilisant une fausse apparence de courtoisie.) Quand ces tactiques échouent, comme elles sont vouées à être, la rage s’intensifie. Les incels rêvent de décapiter les trainées qui portent des shorts courts mais qui refusent d’être tripotées par des étrangers; ils imaginent des scénarios élaborés dans lesquels les femmes sont vendues aux enchères à l’âge de 18 ans au plus offrant, ils appellent Elliot Rodger leur Seigneur et Sauveur et les féministes, le K.K.K. féminin. ‘Les femmes sont la cause ultime de notre souffrance’, un anonyme a posté récemment sur incels.me. ‘Elles sont celles qui ont INJUSTEMENT fait de nos vies un véritable enfer… Nous devons nous concentrer sur notre haine des femmes. La haine c’est le pouvoir.’



Dans un récent jour de beau temps à New York City, je suis sortie faire un tour et j’ai pensé à ce à quoi pourrait ressembler ma vie au travers des yeux d’un incel. J’ai 29 ans, donc je suis un peu vieille et usée : les incels fétichisent les adolescentes et les vierges (ils utilisent l’abréviation ‘JBs’ pour ‘jailbait’ (ndlt: appât à prison littéralement)), et ils décrivent les femmes qui ont cherché le plaisir dans leur vie sexuelle comme des ‘putains’ chevauchant un ‘carrousel à bites’. Je suis féministe, ce qui est dégoûtant à leurs yeux. (‘Il est évident que les femmes sont inférieures, c’est pour ça que les hommes ont toujours été en charge de les contrôler.’) Je portais un trop-top et un short, le genre de tenue qui pousse les hommes à violer les femmes selon eux. (‘Maintenant regardez le taux de viol augmenter de façon mystérieuse.’). Dans la très élaborée taxonomie incel des participants au marché du sexe, je suis une Becky, dévouant mon attention à un Chad. Je suis probablement une ‘roastie’ également - un autre terme qu’ils utilisent pour parler des femmes avec une expérience sexuelle, signifiant que les lèvres (ndlt: grandes et petites lèvres de l’appareil génital interne) ce sont transformées en escalopes de boeuf à force d’être utilisées.

Plus tôt ce mois-ci (ndlt: article écrit en Mai 2018), Ross Douthat, dans un article pour le Times, a écrit que la société s’occuperait prochainement du ‘malheur des incels, qu’ils soient en colère et dangereux ou simplement déprimés et désespérés.’ L’article faisait ostensiblement appel à l’idée d’une redistribution sexuelle : si le pouvoir est distribution de façon inégale dans la société, et que le sexe tend à suivre cette distribution, comment et que devons nous changer pour créer un monde plus égalitaire ? Douthat a noté dans un récent article sur blog.post par l’économiste Robin Hanson, qui suggérait, après les meurtres de masse commis par Minassian, que la détresse des incels était légitime, et que redistribuer le sexe pouvait être aussi utile à la cause que redistribuer les richesses. (La qualité des analyses de Hanson peut être notée selon son besoin de clarifier, dans un addendum, que ‘le viol et l’esclavage sont loin d’être les seuls leviers possibles !’). Douthat a tracé une ligne franche entre l’article de Hanson et un autre par Amis Srinivasan, dans le London Review of Books. Srinivasan commence avec Elliot Rodger, puis explore la tension entre une idéologie sexuelle basée sur le libre choix et les préférences personnelles et les différentes formes d’oppressions que manifestent ces préférences. La question, selon elle, est ‘comment survivre dans la position intermédiaire où nous acceptons que personne n’est obligé de désirer quelqu’un d’autre, que personne n’a le droit (ndlt: au sens droit inaliénable) d’être désiré mais également que la question de celui qui est désiré et celui qui ne l’est pas n’est pas une question politique.’



L’article rigoureux de Srinivasan et l’expérience de pensée atrocement déshumanisante de Hanson ont peu en commun. Et les incels, dans tous les cas, ne sont pas réellement intéressés par la redistribution sexuelle; ils ne veulent pas que le sexe soit distribué à quiconque hormis eux. Ils se fichent complètement de la marginalisation sexuelle des personnes transgenres et des femmes qui sortent des critères de beauté conventionnelle. ‘Rien de ce qui possède une chatte ne peut être un incel, jamais. Il y aura toujours quelqu’un de désespérer au point de le baiser… Les hommes font la queue pour baiser des porcs, des hippopotames et des ogres.’ Ce que veulent les incels est extrêmement spécifiques, ils veulent que de repoussants, grossiers et détestables misogynes puissent avoir du sexe quand ils le désirent avec de belles jeunes femmes. Ils pensent que c’est leur droit naturel.



Ce sont les hommes, non pas les femmes, qui ont défini les contours de la rhétorique incels. C’est le pouvoir masculin, pas le pouvoir féminin, qui a enchainé toute la société humaine dans l’idée que les femmes sont des objets sexuels décoratifs, et que la valeur d’un homme dépend de la beauté de la femme qu’il possède. Les femmes - et surtout, les féministes - sont les architectes du mouvement body-positive, celles qui ont poussé pour étendre la définition de ce que nous considérons comme attirant. ‘Le féminisme, loin d’être l’ennemi de Rodger’, écrit Srinivasan, ‘est probablement la force principale d’opposition à ce même système qui lui fait se sentir - en tant que garçon petit, maladroit, efféminé et métissé - inadapté.’ Les femmes et les LGBTI+, sont les activistes qui essaient de rendre le travail du sexe légal et sécurisé, d’établir des alternatives aux dynamiques de pouvoir et d’échange du marché du sexe.



Nous ne pouvons pas redistribuer le corps des femmes comme si c’était une ressource naturelle; ce sont les corps dans lesquels nous vivons. Nous pouvons redistribuer la valeur que nous attribuons les uns aux autres - ce que les incels réclament des autres mais refusent de faire. Je repense à ce que Bette me disait, en 2013, sur comment être seule peut faire croire à votre cerveau que vous êtes en danger. Durant la dernière semaine, j’ai lu les forums incels, en cherchant et en trouvant parfois, des preuves d’humanité, parmi des récits fantasmés et détaillés de viols et de meurtres, réflechissant à ce que cela ferait d’agresser sa propre soeur par désespoir. En dépit de tout, les femmes acceptent bien plus facilement de chercher une prévue d’humanité chez les incels qu’eux acceptent de le faire pour nous.