Gender Nihilism - Un Anti-Manifesto

Nous sommes dans une impasse. Les politiques actuelles d'acceptation de la transidentité ont misé leurs efforts sur une compréhension rédemptrice de l'identité.

Gender Nihilism - Un Anti-Manifesto

Source originale : ‌‌‌‌
ESCALANTE, Alyson. Gender Nihilism - An Anti-Manifesto‌‌

Gender Nihilism
Alyson Escalante Gender Nihilism An Anti-Manifesto 2015

Traducteur·trice : June Gabrielle

Lecture audio de cet article :

INTRODUCTION‌‌

Nous sommes dans une impasse. Les politiques actuelles d'acceptation de la transidentité ont misé leurs efforts sur une compréhension rédemptrice de l'identité. Que ce soit au travers du diagnostic d'un·e médecin ou d'un·e psychologue, ou bien au travers d'une auto-affirmation sous forme d'une énonciation sociale, nous en sommes venu·es à croire qu'il y a une sorte de vérité interne au genre que nous devons découvrir.

Un ensemble sans fin de projets politiques positivistes ont marqué la route que nous suivons actuellement, un ensemble infini de pronoms, de drapeaux, d'étiquettes. Le mouvement actuel au sens de la communauté transgenre a cherché à agrandir les catégories de genre, dans l'espoir que nous pourrions alléger le préjudice qu'elles causent. C'est naïf.

Judith Butler définit le genre comme 'le système par lequel la production et la normalisation du masculin et du féminin prend place le long des formes interstitielles hormonales, chromosomales, psychiques et performatives que prend le genre.' Si le courant de politiques libérales transgenres dans lequel sont enracinés nos camarades et adelphes essaie d'étendre les dimensions sociales créées par ce système, notre travail est de le faire brûler jusqu'au sol.

Nous sommes des radicaux·les qui en ont plus qu'assez des tentatives de sauver le genre. Nous ne croyons pas que nous puissions le faire marcher pour nous. Nous regardons la transmisogynie que nous avons vécu toute notre vie, la violence genrée que nos camarades, qu'iels soient cis ou trans, ont vécu, et nous réalisons que le système en lui-même rend cette violence inévitable. Nous en avons assez.

Nous ne cherchons pas à créer un meilleur système, car les politiques d'assimilation ne nous intéressent pas. Tout ce que nous demandons pour le présent est une attaque sans relâche contre le genre, son sens social et les justifications qu'il crée.

Au cœur du nihilisme de genre reposent plusieurs principes qui seront explorés en détail ici : l'antihumanisme comme fondation et clé de voûte, l'abolition du genre comme exigence et la négativité radicale comme méthode.

ANTIHUMANISME‌‌

L'antihumanisme est la clé de voûte qui maintient les analyses nihilistes du genre ensemble. C'est le point depuis lequel nous commençons à comprendre notre propre situation; il est crucial. Par antihumanisme, nous signifions un rejet de l'essentialisme. Il n'y a pas d'essence humaine. Il n'y a pas de nature humaine. Il n'y a pas de soi transcendant. Être un sujet ce n'est pas partager avec d'autres un état métaphysique (ontologique) d'être.

Le soi, le sujet est un produit de pouvoir. Le 'Je' dans 'Je suis un homme' ou 'Je suis une femme' n'est pas un 'Je' qui transcende ces états de fait. Ces états de fait ne révèlent pas une vérité sur le 'Je' mais plutôt constituent le 'Je'. Homme et femme n'existent pas comme labels pour une catégorie de soi métaphysique ou l'essence de soi, ce sont des symboles de pouvoir.

Qui nous sommes, le cœur de notre existence, ne se trouvent peut-être même pas dans le royaume catégorique de l'être du tout. Le soi est une convergence de pouvoir et de discours. Chaque mot que vous utilisez pour vous définir, chaque catégorie d'identité à l'intérieur de laquelle vous trouvez votre place, est le résultat d'un développement historique du pouvoir. Le genre, la race, l'orientation sexuelle, et chacune des catégories normatives ne font pas référence à une réalité du corps du sujet ou de l'âme du sujet. Ces catégories construisent le sujet et le soi. Il n'y a pas de soi immanent, pas de 'Je' consistant, aucune histoire transcendant le sujet. Nous pouvons uniquement nous référer au soi avec le langage qui nous a été donné et ce langage a radicalement fluctué au cours de l'histoire et continue de fluctuer de jour en jour.

Nous ne sommes rien si ce n'est la convergence de différents discours et langages qui sont hors de notre contrôle, et pourtant nous expérimentons une situation de pouvoir. Nous naviguons au-travers de ces discours, les rendant parfois subversifs, les survivant toujours. L'habilité à naviguer n'indique pas la présence d'un soi métaphysique qui agirait de façon libre, cela indique juste qu'il y a un flou symbolique et discursif entourant notre constitution.

Nous comprenons ainsi le genre selon ces termes. Nous voyons le genre comme un ensemble spécifique de discours prenant forme au travers de la médecine, de la psychiatrie, des sciences sociales, de la religion et de nos interactions quotidiennes avec les autres. Nous ne voyons pas le genre comme un trait de notre 'vrai nous', mais comme un ordre complet de sens et d'intelligibilité dans lequel il se trouve que nous existons. Nous ne regardons pas la genre comme une chose qu'un soi stable peut dire posséder. Au contraire, nous disons que le genre est fait et qu'on y participe, que de ce fait il est un acte créateur par lequel le soi est construit et obtient une signifiance sociale et un sens.

Notre radicalité ne peut s'arrêter ici, nous allons plus loin en déclarant que des preuves historiques peuvent être apportées pour montrer que le genre opère de cette manière. Le travail de nombre de féministes décoloniales a été une grande influence pour démontrer de quelles façons les catégories de genre occidentales furent violemment imposées aux sociétés indigènes et comment elles requirent un changement complet de linguistique et de discours. Le colonialisme a produit de nouvelles catégories de genre et avec elles de nouveaux moyens de violence renforçant un certain ensemble de normes genrées. Les aspects visuels et culturels de la masculinité et de la féminité ont changé au cours des siècles. Il n'y a pas de genre statique.

Il y a une composante pratique à tout ceci. La question de l'humanisme vs l'antihumanisme est une question sur laquelle le débat entre féminisme libéral et abolitionnisme nihiliste de genre sera basé.

La féministe libérale dit 'Je suis une femme' et par là signifie qu'elle est spirituellement, ontologiquement, métaphysiquement, génétiquement, ou de n'importe quelle façon 'essentialiste', une femme.

La nihiliste de genre dit 'Je suis une femme' et par là signifie qu'elle se trouve dans une certaine position au sein d'une matrice du pouvoir qu'il la constitue en tant que telle.

La féministe libérale n'est pas consciente des façons dont le pouvoir crée le genre et de ce fait s'accroche au genre comme moyen de se légitimer aux yeux du pouvoir. Elle compte sur l'usage de différents systèmes de connaissance (sciences génétiques, prétentions métaphysiques sur l'âme, ontologie kantienne) dans le but de prouver au pouvoir qu'elle peut opérer à l'intérieur de lui.

La nihiliste de genre, l'abolitionniste de genre, regarde le système de genre en lui-même et voit la violence en son centre. Nous disons non à une approche positive du genre. Nous voulons le voir disparaitre. Nous savons qu'en appeler aux formulations du pouvoir actuelles est un piège libéral. Nous refusons de nous légitimer nous-mêmes.

Il est impératif que cela soit compris. L'antihumanisme ne renie pas l'expérience vécue par nombre de nos adelphes transgenres qui ont eu conscience de leur genre depuis leur plus jeune âge. A la place nous admettons qu'une telle expérience du genre a toujours été déterminée à travers les conditions du pouvoir. Nous regardons nos propres expériences depuis l'enfance. Nous voyons que même à travers l'assertion transgressive 'Nous sommes des femmes' dans laquelle nous refusons la catégorie de pouvoir qui a été imposée sur nos corps, nous parlons le langage du genre. Nous renvoyons à l'idée de 'femme' qui n'existe pas en nous comme vérité stable, mais qui fait référence au discours par lequel nous sommes constituées.

Ainsi nous affirmons qu'il n'y a pas de vrai soi que l'on pourrait deviner avant ce discours, avant la rencontre avec les autres, avant la médiation du symbolique. Nous sommes des produits du pouvoir, alors que devons-nous faire ? Ainsi nous terminons notre exploration de l'antihumanisme en retournant aux mots de Butler :

'Mon pouvoir ne consiste pas à nier cette condition de ma constitution. Si j'ai un quelconque pouvoir, il est créé par le fait que je suis constituée par un monde social que je n'ai jamais choisi. Que mon pouvoir soit déchiré par ce paradoxe ne signifie pas qu'il est impossible. Cela signifie que c'est seulement au travers de ce paradoxe qu'existe la condition de sa possibilité.'

ABOLITION DU GENRE

Si nous acceptons que le genre n'est trouvable nulle part en nous-mêmes comme une vérité transcendante, mais plutôt qu'il existe en dehors de la réalité du discours, sur quoi devons-nous lutter ? Dire que le genre est discursif c'est dire que le genre n'existe pas comme vérité métaphysique à l'intérieur du sujet, mais qu'il apparait comme moyen de permettre l'interaction sociale. Le genre est un cadre, un sous-ensemble du langage, un ensemble de symboles et de signes, que l'on utilise pour communiquer, nous construire et nous reconstruire en permanence.

Ainsi le système de genre opère de façon cyclique; comme nous en sommes constitués, ainsi nos actions quotidiennes, nos rituels, nos normes, et nos performances le reconstituent. C'est cette réalisation qui permet à un mouvement allant contre ce cycle de se manifester. Un tel mouvement doit comprendre la nature profondément perverse et invasive du système. La normalisation a une manière insidieuse de naturaliser, d'expliquer et d'englober la résistance.

A ce stade, il devient tentant d'embrasser une certaine politique libérale d'expansion. De nombreux·ses théoricien·nes et activistes ont misé sur la revendication que notre expérience vécue de la transidentité soit capable d'être une menace au processus de normalisation qu'est le genre. Nous avons entendu la suggestion que les identités non-binaires, la transidentité et l'identité queer pourraient être capable de créer une subversion du genre. Cela ne peut pas être le cas.

En misant nos revendications sur les identités non-binaires, nous nous trouvons à nouveau rattrapé·es par le concept du genre. Prendre comme identité un rejet de la binarité de genre revient quand même à accepter la binarité comme point de référence. Dans la résistance à cela, on ne fait que reconstruire le statut normatif de la binarité. Les normes prennent déjà en compte la contestation; elles posent le cadre et les mots à travers lesquels la contestation peut être exprimée. Ce n'est pas seulement que notre contestation verbale existe dans le langage du genre, mais que les actions que nous prenons pour subvertir le genre dans nos présentations et nos affects sont elles-mêmes uniquement subversives en référence à la norme.

Si une politique des identités non-binaires ne peut pas nous libérer, il est également vrai qu'une politique de la transidentité ou de l'identité queer ne nous offrent aucun espoir. Les deux tombent dans le même piège de se référer à la norme en essayant de 'faire' le genre autrement. La base même d'une telle politique est ancrée dans une logique de l'identité, qui est elle-même le produit des discours modernes et contemporains du pouvoir. Comme nous l'avons déjà montré très soigneusement, il ne peut y avoir aucune identité stable à laquelle nous référer. Ainsi, tout appel à une identité révolutionnaire ou émancipatrice est seulement un appel à certains discours. Dans ce cas, ce discours est celui du genre.

Cela ne signifie pas que celleux qui s'identifient comme trans, queer ou non-binaires sont fautif·ves sur le genre. C'est là l'erreur de l'approche traditionnelle du féminisme radical. Nous répudions de tels propos, car ils attaquent simplement celleux qui sont le plus blessé·es par le genre. Même si une déviation de la norme est toujours prise en compte et neutralisée, elle est certainement toujours punie. Les corps queers, trans et non-binaires sont toujours victimes de violences massives. Nos adelphes et camarades sont toujours assassiné·es autour de nous, vivent toujours dans la pauvreté, toujours dans l'ombre. Nous ne les condamnons pas car ce serait nous condamner nous-mêmes. A la place nous appelons à avoir une discussion à propos des limites de nos politiques et de nos exigences sur la nouvelle voie à suivre.

Avec cette attitude à l'avant-garde, ce n'est pas seulement certaines formulations des politiques identitaires que nous cherchons à combattre mais le besoin d'identité purement et simplement. Notre affirmation est que la liste sans arrêt en expansion des pronoms personnels préférés, les labels toujours plus nombreux et toujours plus nuancés pour les différentes expressions de nos genres et de nos orientations sexuelles, les tentatives de construire de nouvelles catégories d'identités plus large n'en valent pas l'effort.

Si nous avons montré que l'identité n'est pas une vérité mais une construction sociale et discursive, nous pouvons alors réaliser que la création de ces nouvelles identités n'est pas la découverte soudaine d'expériences vécues préalablement inconnues, mais plutôt la création de nouveaux termes grâce auxquels nous pouvons constituer notre identité. Tout ce que nous faisons lorsque nous étendons ces catégories de genre c'est de créer des voies encore plus nuancées par lesquelles le pouvoir peut agir. Nous ne nous libérons pas nous mêmes, nous sommes pris·es au piège d'une infinité de normes plus puissantes et plus nuancées. Chacune d'elles est une nouvelle chaine.

Utiliser cette terminologie n'est pas une hyperbole; la violence du genre ne sera jamais surestimée. Chaque femme transgenre assassinée, chaque enfant intersexe mutilé·e, chaque enfant queer jeté·e à la rue est une victime du genre. La déviance à la norme est toujours punie. Même lorsque le genre a pris en compte la déviation, il la punit. L'expansion des normes est une expansion de la déviation; c'est une expansion des moyens par lesquels nous pouvons tomber en-dehors de l'idéal discursif. Une infinité d'identité de genre créée une infinité de nouveaux espaces de déviation qui seront violemment réprimés. Le genre doit punir la déviance, c'est pour cela que le genre doit disparaitre.

C'est ainsi que nous en arrivons au besoin d'abolir le genre. Si toutes nos tentatives de projets d'expansion positifs n'ont pas été à la hauteur et n'ont fait que nous piéger dans un nouvel ensemble de chaines, il doit donc y avoir une nouvelle approche. Que l'expansion du genre ait échouée ne signifie pas que sa réduction servirait notre but. Une telle impulsion est purement réactionnaire et doit être supprimée.

La féministe radicale réactionnaire voit l'abolition du genre comme une réduction. Pour elle, nous devons abolir le genre afin que le sexe (les caractéristiques physiques du corps) soit considéré comme une base matérielle stable sur laquelle nous pouvons être regroupé·es. Nous rejetons ceci de toutes nos forces. Le sexe en lui-même est basé sur des groupements discursifs, a une autorité au travers de la médecine et est violemment imposé sur le corps des personnes intersexes. Nous dénonçons cette violence.

NÉGATIVITÉ RADICALE

Au cœur de notre abolition du genre est la négativité. Nous ne cherchons pas seulement à abolir le genre pour retourner à notre véritable soi; il n'y a pas de véritable soi. Ce n'est pas comme si l'abolition du genre nous permettait d'exister comme sincère et véritable nous, libéré·es de certaines normes. Une telle conclusion serait en désaccord avec nos revendications antihumanistes. Par conséquent, nous devons faire un saut dans l'inconnu.

Un moment de lucidité est requis ici. Si ce que nous sommes est le produit de discours de pouvoir et que nous cherchons à abolir et détruire ces discours, nous prenons un très grand risque. Nous plongeons dans l'inconnu. Les symboles, termes, idées et réalités même par lesquel·les nous avons été façonné·es et créé·es brûleront dans les flammes, et nous ne pouvons pas savoir ou prédire ce qu'il en sera lorsque l'on sera de l'autre côté.

C'est pour cela que nous devons embrasser une attitude de négativité radicale. Toutes les tentatives précédentes de politiques assimilationnistes ou expansionnistes du genre ont échoué. Nous devons cesser de présumer avoir connaissance de ce à quoi la libération ou l'émancipation pourront ressembler, car ces idées en elles-mêmes sont basées sur une idée du soi qui ne peut survivre à l'examen; c'est une idée qui a très longtemps été utilisée pour limiter nos horizons. Seulement le rejet pur, un détachement total d'une quelconque compréhension ou intelligibilité d'un futur peut nous permettre d'avoir la possibilité d'un futur.

Bien que ce risque soit grand, il est nécessaire. Pourtant, en plongeant dans l'inconnu, nous entrons dans les eaux de l'inintelligibilité. Ces eaux ne sont pas sans dangers et il y a une probabilité réelle de perte de soi radicale. Les termes mêmes par lesquels nous nous reconnaissons les un·es les autres peuvent disparaître. Nous sommes quotidiennement attaqué·es par un processus de normalisation qui nous code comme déviant·es. Si nous ne nous perdons pas nous-mêmes dans le mouvement de négativité, nous serons détruit·es par le status quo. Nous n'avons qu'une seule option, peu importe les risques.

Cela capture dans toute sa puissance la situation délicate dans laquelle nous sommes en ce moment. Bien que les risques d'embrasser la négativité sont élevés, nous savons que l'alternative nous détruira. Si nous nous perdons dans ce processus, nous aurons simplement subi le sort que nous aurions subi autrement. C'est donc avec un abandon téméraire que nous refusons de postuler ce que le futur nous réserve, et ce que nous pourrions être dans ce futur. Un rejet du sens, un rejet de la possibilité connue, un rejet d'être en lui-même. Le nihilisme. C'est notre posture et notre méthode.

Une critique impitoyable des politiques assimilationnistes de genre est donc un point de départ, mais elle doit se faire avec précaution. Car si nous devons critiquer leurs bases normatives en faveur d'une alternative, nous ne ferons qu'être de nouveau des proies du pouvoir neutralisant de la normalisation. Ainsi nous répondons à la demande d'une alternative clairement stipulée et pour un programme d'actions à entreprendre avec un 'non' résolu. Les jours des manifestes et des plateformes sont terminés. La négation de toute chose, nous inclus·es, est le seul moyen par lequel nous serons capable de gagner quelque chose.