Femmes bisexuelles et “menace” aux milieux lesbiens : Ou : Et si toutes les lesbiennes disparaissaient ?

Avec mon coming-out lesbien dans les années 1970, je suis entrée dans un monde d’absolus. J’ai appris à inverser les valeurs de la société dominante de manière à ce que les lesbiennes soient valorisées et les hétérosexuel·le·s dénigré·e·s.

Femmes bisexuelles et “menace” aux milieux lesbiens : Ou : Et si toutes les lesbiennes disparaissaient ?

Source originale:  https://www.jstor.org/stable/3346927

Traduction collective

[Texte original traduit de l'anglais : Bisexual Women and the "Threat" to Lesbian Space : Or What If All the Lesbians Leave?
Sharon Dale Stone, Frontiers: A Journal of Women Studies, Vol. 16, No. 1 (1996)]

Avec mon coming-out lesbien dans les années 1970, je suis entrée dans un monde d’absolus. J’ai appris à inverser les valeurs de la société dominante de manière à ce que les lesbiennes soient valorisées et les hétérosexuel·le·s dénigré·e·s. Par extrapolation, les lesbiennes étaient dignes de confiance, et les hétérosexuel·le·s non. Par mon association avec des féministes lesbiennes, j’ai appris à considérer les femmes bisexuelles non pas comme perverses et souillées par le lesbianisme mais comme des indécises, dangereusement indignes de confiance à cause de leurs liens avec les hommes. Dans les années 1970, on attendait de celles qui rejoignaient le mouvement féministe pour promouvoir la cause de la libération lesbienne d’apprendre ces leçons de base.

À présent, dans les années 1990, je continue de me dire lesbienne, et je reste engagée dans la cause de la libération lesbienne, mais je ne suis plus disposée à accepter sans objection que le monde peut être compris en termes d’absolus. Cela s’étend à ma compréhension de la sexualité, qui ne peut pas être catégorisée comme soit hétérosexuelle soit homosexuelle. J’ai aussi abandonné la croyance simpliste qu’il est possible de juger de la confiance qu’on peut accorder à une femme sur la base de son identité sexuelle. Il est malsain et dangereux, j’en suis persuadée, de considérer catégoriquement les femmes bisexuelles comme indignes de confiance, comme une menace pour les milieux lesbiens.

Néanmoins, de nombreuses lesbiennes – et féministes lesbiennes en particulier – continuent de dénigrer les bisexuelles. Il y a quelques années, par exemple, Marilyn Murphy affirmait que, puisqu’elles choisissent librement de coucher avec des hommes, les bisexuelles sont les seules vraies hétérosexuelles.[1] De cette manière, Murphy rendait insignifiante l’attraction qu’une bisexuelle éprouve envers les autres femmes, et affirmait que ces femmes ne sont pas capables de connaître et définir leurs propres ressentis sexuels ou sensuels. C’est insultant à l’égard de la totalité des femmes bisexuelles (et hétérosexuelles). La popularité de ce raisonnement illogique a récemment été portée à ma connaissance lorsqu’une amie lesbienne féministe m’a surprise en répétant ce même discours. D’autres exemples du fait que le dénigrement continuel des bisexuelles est devenu largement acceptable abondent. Une bonne illustration en est la controverse qui émergea en 1990 à Northampton, Massachusetts, à propos de l’inclusion explicite de bisexuelles dans les célébrations annuelles du jour de la fierté gay et lesbienne. Certaines lesbiennes, comme moi-même, ont certainement changé d’avis à propos des bisexuelles, mais il reste généralement vrai que les allégeances des bisexuelles sont considérées par la plupart des féministes lesbiennes comme profondément suspectes.

L’ironie de cette position, c’est que les bisexuelles ont été présentes dans les milieux lesbiens et ont travaillé aux côtés des lesbiennes pour les droits lesbiens à travers toute l’histoire du mouvement féministe lesbien. Ce qui a changé dans les années 1990, c’est que les femmes bisexuelles se sont de plus en plus faites entendre, demandant que les lesbiennes reconnaissent leur engagement dans la libération lesbienne sans leur renier le droit d’aimer qui elles choisissent. Peu de féministes lesbiennes, cependant, leur font bon accueil.

En continuant de se sentir menacées par les bisexuelles, les lesbiennes qui souhaitent la libération lesbienne se font beaucoup de tort. De même qu’il est important pour les féministes hétérosexuelles de reconnaître à quel point le mouvement féministe dans son ensemble a bénéficié de la participation active des lesbiennes, de même, les féministes lesbiennes doivent reconnaître à quel point le mouvement féministe lesbien a bénéficié de la participation active des femmes bisexuelles. En dénigrant catégoriquement les bisexuelles, les féministes lesbiennes fuient des alliées potentielles importantes et, en définitive, ne font rien d’autre le jeu de celleux qui se délectent de voir l’énergie des lesbiennes détournée du combat pour la libération des lesbiennes.

Dans cet essai, j’examinerai le dénigrement des bisexuelles qui reste si prévalent dans les cercles féministes lesbiens. Je le ferai en me fondant à la fois sur mes propres expériences en tant que participante au mouvement féministe lesbien canadien et sur les écrits de femmes bisexuelles. Afin de fournir un contexte à la situation actuelle, j’offrirai des morceaux de mon histoire personnelle, notamment mes souvenirs de la manière dont on parlait de la bisexualité à Toronto dans les années 1970 et 1980. Dans cette discussion, je ne prétends parler que pour moi-même, mais mes opinions ont été façonnées par ma participation au milieu féministe lesbien de Toronto dans les années 1970 et 1980. Par conséquent, je pense que mes opinions étaient communes. Je passerai ensuite à une discussion des attitudes actuelles envers les bisexuelles et la corrélation présumée entre identité sexuelle et conscience politique. Par moments, je me fonde sur la littérature existante à propos des femmes lesbiennes et/ou bisexuelles afin d’apporter de la substance à mes thèses. Lae lecteurice doit avoir conscience, cependant, que j’écris en tant qu’activiste. Bien que je sois une universitaire de profession, c’est ma propre voix qui prédomine dans le texte et le guide – la voix d’une lesbienne blanche relativement privilégiée, engagée dans l’avancée de la libération lesbienne.

Rétrospective

Vers le milieu des années 1970 au Canada et aux États-Unis, les lesbiennes avaient réussi à se bâtir dans de nombreuses villes des espaces existant en opposition à la construction de l’hétérosexualité comme normative qui existe dans la société dominante. Cela, en soi-même, n’était pas nouveau – des preuves historiques attestant de l’existence de milieux lesbiens à travers la plus grande partie du vingtième siècle continuent de s’accumuler.[2] Ce qui était nouveau à propos des milieux lesbiens des années 1970, c’était l’influence grandissante d’une rhétorique féministe grossière, dépeignant les hommes comme mauvais par essence. Dans les années 1970, donc, de nombreuses lesbiennes créèrent des espaces dont le but n’était pas seulement de célébrer l’existence lesbienne mais aussi de servir de havres purifiés de toute influence masculine. Collectivement, elles créèrent un nouveau courant de féminisme lesbien. Comme Bonnie Zimmerman l’explique :

La théorie ou la position politique du féminisme lesbien combinait un engagement pour l’intégrité, le rapprochement et la passion sexuelle féminines à un rejet intransigeant de toute manière de penser et d’être centrée sur le masculin. À la place de ces anciennes coutumes, le féminisme lesbien présentait une perspective qui venait des marges de la société patriarcale, un point de vue ancré dans l’amour et le désir interdits des femmes les unes pour les autres. Les féministes lesbiennes proposèrent par conséquent que le mot “lesbienne” signifie des relations spécifiques à la société dominante plutôt que d’être simplement un nom pour des femmes qui “se trouvent” faire l’amour à d’autres femmes.[3]

Dans ses formes les plus extrêmes, la politique féministe lesbienne devint une politique de séparatisme dont les adhérents prônaient une séparation totale des hommes et de “l’énergie masculine” :

Une forme de physique séparatiste se développa, postulant que chaque femme avait une quantité d’énergie quantifiable et limitée, constamment en danger d’être arrachée et donnée aux hommes. Si une femme perd un peu de son énergie, sa puissance est diminuée ; s’il se trouve qu’un homme en reçoit une partie, la sienne est augmentée. Les femmes hétéros, ou même une autre lesbienne qui “donne de l’énergie” aux hommes, étaient le milieu par lequel l’énergie était échangée et étaient par conséquent à éviter.[4]

À l’époque, tout était si clair

Dans les années 1970, je me retrouvai dans l’Organisation Lesbienne de Toronto (Lesbian Organisation of Toronto, LOOT) et fis mon coming-out lesbien. M’entendant bien avec les lesbiennes que je rencontrai à la LOOT, je n’eus aucune difficulté à apprendre les doctrines principales de la nouvelle idéologie lesbienne féministe, qui était si profondément imprégnée de séparatisme. Avec sa démarcation absolue du monde entre les gentilles femmes et les méchants hommes, et avec pour objectif la création d’une nation lesbienne, c’était, pour moi, une politique exaltante. Il n’y avait pas de place pour l'ambiguïté dans cette conception dualiste. Dans la mesure où je cherchais une justification pour mon attraction pour les femmes, je trouvai l’idéologie rassurante.

Lorsque je fis mon coming-out lesbien, tout semblait si clair. Les lesbiennes ne couchent pas avec des hommes. De plus, les idées séparatistes qui étaient si prévalentes au moment de mon coming-out dictaient que toute lesbienne digne de ce nom ne pensait même pas que les hommes (nous les appelions “légumes”) étaient humains. Il se murmurait qu’ils étaient une sorte d’effrayante mutation. Moins une lesbienne avait de contact avec les hommes, mieux c’était, et on planifiait toute l’année autour de cet unique week-end magique annuel : le Michigan Womyn’s Music Festival.

Ce n’était pas qu’aucune lesbienne n’avait jamais couché avec un homme. Beaucoup des lesbiennes que je connaissais – moi-même incluse – étaient des réfugiées d’un passé hétérosexuel, et une fois sur deux, cela avait compris un mariage. Heureusement, toutefois, nous avions trouvé notre “véritable identité lesbienne” et étions formelles : à partir de maintenant, nos vies tourneraient uniquement autour des femmes.

Rétrospectivement, il est intéressant de noter que “nous” étions, presque sans exception, blanches et dans la vingtaine ou trentaine. Même si certaines d’entre nous vivaient avec des handicaps invisibles, je ne me rappelle pas avoir vu quiconque à la LOOT qui était visiblement handicapée. Un certain nombre d’entre nous étions juives, mais c’était encore un des sujets qui n’étaient pas discutés collectivement. “Nous”, en réalité, travaillions à ne pas remarquer nos différences et à mettre l’accent sur nos similarités. Pas étonnant, donc, que la plupart d’entre nous ne nous souciions pas de l’absence de lesbiennes qui ne pouvaient pas disparaître dans ce tout apparemment homogène.

Que nous nous nommions féministes lesbiennes ou séparatistes lesbiennes, nous souhaitions bâtir des lieux sûrs pour les lesbiennes. Par moments, nous concevions nos lieux sûrs en termes de locaux physiques permanents, comme la maison rue Jarvis qui accueillait la LOOT. Oh, nous avions sans doute quelques fois obtenu une salle communale pour une nuit, mais la maison de la LOOT était toujours un lieu lesbien. À d’autres moments, et en particulier après la dissolution de la LOOT et la perte de la maison, nous concevions nos lieux sûrs comme quelque chose que nous pouvions créer où que ce soit que nous nous retrouvions temporairement.

Nous présumions que ce lieu, en vertu du fait qu'il était un lieu lesbien, était un lieu sûr. C’était un lieu où nous, lesbiennes, pouvions être nous-mêmes, en tant que lesbiennes, protégées de l’omniprésence du monde hétérosexuel. Nous chérissions ces lieux comme des bastions contre l’hétérosexualité. Certaines d’entre nous vivaient dans ces lieux de manière plus ou moins permanente. Celles d’entre nous qui n’étaient pas si chanceuses y couraient toutefois aussi souvent que possible pour recharger leurs batteries.

Un certain nombre d’entre nous considéraient ces lieux sûrs non seulement comme des refuges dans un monde impitoyable, mais également comme une base d’action politique. Nous pouvions nourrir nos rêves de l’avènement d’une nation lesbienne et, en attendant, établir des stratégies quant à la meilleure manière d’infiltrer le monde hétérosexuel pour travailler à la visibilité et la libération lesbiennes.

Au fil du temps, nous avons abordé le sujet du politiquement correct. Majoritairement, nous plaisantions à propos de combien c’était ridicule, mais certaines d’entre nous, en privé, le prirent sérieusement, et avaient peur de signaler aux autres que nous n’avions pas toujours été politiquement correctes. Certaines d’entre nous avaient même peur de partager certains détails de nos vies actuelles. Pour ma part, par exemple, j’essayais d’améliorer ma position sociale, et portais des jupes au travail. Je me rappelle encore combien j’ai eu honte quand mes amies parlèrent de combien il était abject de porter des jupes. J’étais arrivée relativement récemment dans ce groupe de femmes, et elles étaient les seules que je connaissais qui approuvaient et soutenaient activement mon identité sexuelle nouvellement découverte. Plus que tout, je voulais me sentir acceptée par ce groupe. Je voulais qu’elles acceptent que j’étais, tout comme elles, une “vraie” lesbienne. On parlait peut-être du politiquement correct de manière peu flatteuse, mais j’avais peur que si j’adoptais les mauvaises attitudes ou que je soulevais un problème que personne ne soulevait, je devienne moins acceptable. Rétrospectivement, je doute avoir été la seule à me taire à propos de mes différences, mais à l’époque, je pensais être la seule.[5]

Pendant ce temps, nous étions sûres de qui nous étions. Nous étions lesbiennes, et fières de l’être. Dans les années 1980, nous, les lesbiennes de la LOOT, avons commencé à nous apercevoir que nous ne représentions pas toutes les lesbiennes. Progressivement, nous avons étendu la conception du “nous” pour reconnaître que les lesbiennes n’étaient pas toutes exactement les mêmes – certaines étaient noires, certaines étaient handicapées, certaines étaient de la classe ouvrière, et un grand nombre d’entre elles n’étaient même pas féministes. Mais nous étions toutes unies, nous pensions, par notre lesbianisme incontestable. Au moins, nous avions en commun notre oppression fondée sur le fait que nous ne couchions pas avec des hommes. Ou c’est ce que nous pensions.

À propos de bisexualité

Nous savions qu’il y avait des bisexuelles parmi nous, mais nous pensions que nous savions qui elles étaient et nous ne traînions pas avec elles. Toutefois, afin de ne pas les exclure, nous avons dévoué un atelier, à la Conférence Lesbienne de Toronto de 1979, au sujet de la bisexualité. À propos de l’atelier, le programme disait ceci : “Pourquoi certaines femmes choisissent de se définir comme bisexuelles ? La bisexualité est-elle un mode de vie viable ? Est-ce vraiment une indécision ? Y a-t-il une place dans la communauté lesbienne pour les bisexuelles ? Y sont-elles bienvenues ? Devraient-elles l’être ?”[6] La bisexualité était également au programme à la conférence lesbienne de Vancouver de 1981. Un reportage sur la conférence nota : « Peut-être parce que nous sommes un groupe aux vues si similaires, il y a eu très peu de sujets litigieux. Quelques exceptions – le compte rendu de l’atelier sur la bisexualité semblait défiant : “Nous n’allons pas disparaître, même si certaines d’entre vous ne pensent pas que nous existons.” »[7]

Aujourd’hui, je contemple ces tentatives d’évoquer le sujet de la bisexualité et m’ébahis face à l’audace de nos présupposés. En 1979, nous nous demandions pourquoi quiconque choisirait d’être bisexuelle. En 1981, on nous disait que, indépendamment de ce que nous pensions, les bisexuelles n’allaient pas disparaître. Il semble, cependant, que cela ait été une pensée trop effrayante à considérer. Nous sommes restées “un groupe aux vues similaires”, fières de notre capacité à nous élever au-dessus de la discorde.[8]

Une recherche rapide parmi de vieilles éditions de Broadside, qui couvrait le mouvement féministe canadien dans les années 1980, a mis à jour un article que j’avais pratiquement oublié. En 1983, Lilith Finkler écrivit sur le fait de coucher avec un homme tout en continuant de s’identifier comme lesbienne.[9] Il est intéressant de noter que Finkler l’avait écrit dans l’espoir d’initier une discussion publique sur les sujets qu’elle soulevait, mais rien d’autre n’apparut dans les pages de Broadside. En effet, ma recherche rapide n’a mis à jour aucune discussion sérieuse sur la bisexualité.

Quelque part, je ne suis pas surprise. Broadside n’a jamais eu peur d’aborder le lesbianisme, mais il semble que la bisexualité restait un sujet tabou. La bisexualité n’était pas mentionnée non plus dans la collection d’articles de 1982 sur le mouvement féministe canadien, Still Ain’t Satisfied, bien qu’il y ait eu un article sur les difficultés d’être une féministe hétérosexuelle[10], un sur le sexe et la sexualité lesbienne[11], et un sur l’hétérosexualité institutionnelle et l’oppression lesbienne[12]. En d’autres mots, nous avions peut-être chuchoté entre nous à propos de qui le faisait avec qui, mais nous ne pouvions pas en discuter ouvertement en public. La bisexualité était-elle un non-sujet ?

Des perturbations dérangeantes

Je n’étais pas out depuis longtemps en tant que lesbienne quand une lesbienne me raconta avoir couché avec un homme. Avec une autre lesbienne, nous suivions différents cours du soir au même endroit et nous rentrions ensemble en bus. Un soir, alors que nous attendions le bus, elle me causa un choc en m’annonçant qu’elle sortait d’une relation de six mois avec un homme gay. Tous les deux, me disait-elle, avaient eu envie d’essayer l’hétérosexualité mais ça n’avait pas fonctionné. Je ne savais quoi penser de ce qu’elle m’avait confié, mais je fus soulagée après qu’elle m'eut assuré avoir repris ses esprits. Je présumais qu’elle ne réessaierait jamais quelque chose d’aussi répréhensible.

Une autre surprise arriva au milieu des années 1980 pendant que j’assistais à une conférence académique. Alors que je tuais le temps avec d’autres gouines du Caucus Gay, je fus étonnée par la désinvolture avec laquelle l’une d’entre elles nous parla de la nuit qu’elle avait passée à coucher avec un homme du Caucus Gay. Iels avaient été attiré·e·s l’un·e par l’autre et avaient décidé de se lancer, disait-elle. À ce moment-là, je n’étais plus choquée par de telles histoires, mais j’étais tout de même surprise. Ce qui m’étonnait le plus, c’était la manière dont elle en parlait aussi ouvertement devant moi, allant jusqu’à nommer son partenaire. Je ne connaissais pas bien cette lesbienne et je me demandais comment elle pouvait révéler à une quasi étrangère quelque chose que je pensais devoir rester caché. Mais elle m’assura qu’il s’agissait juste d’un coup d’un soir et que ce n’était pas près d’arriver de nouveau. Je soupirai de soulagement.

De quoi avions-nous peur ?

En tant qu’une des nombreuses réfugiées de l’hétérosexualité et récemment convertie au féminisme, j’avais besoin d’entendre qu’il était non seulement désirable de vivre sans hommes mais aussi possible de vivre sans hommes. Quand je fis mon coming-out, j’eus besoin de m’entourer de femmes qui étaient heureuses sans hommes. J’étais envoûtée par l’idée d’une Nation lesbienne que je visualisais vaguement comme étant un monde où le lesbianisme serait le statu quo, et où l’hétérosexualité serait méprisée. Je le voyais plus ou moins comme mon propre cercle amical, mais des millions de fois plus large, toutes connectées les unes aux autres. Je croyais, comme le disait l’adage, que toute femme pouvait être lesbienne, et je voulais rendre possible pour toute femme d’en prendre conscience et d’agir en conséquence.

On parlait à l’époque énormément du lesbianisme comme d’un choix (à mon avis davantage qu’aujourd’hui). Les quelques faibles voix qui s’élevaient pour dire que le lesbianisme n’avait rien à voir avec un choix étaient largement ignorées. La notion de lesbianisme comme choix était, en particulier, un présupposé de l’adage selon lequel toute femme pouvait être une lesbienne.[13] De la même manière, cela laissait entendre que les femmes qui couchaient avec des hommes faisaient également un choix. De plus, l’idéologie lesbienne féministe soutenait que, en choisissant de coucher avec des hommes, ces femmes faisaient la démonstration de leur profonde absence d’engagement pour la cause des femmes. Sans l’approuver, Shane Phelan explique le point de vue qu’on m’avait appris à épouser : “En couchant avec des femmes, les lesbiennes expriment leur engagement à un monde qui accorde de l’importance aux femmes, et réciproquement, les hétérosexuelles dévoilent leur nature de victimes tiraillées et peu militantes, auxquelles on ne peut pas faire entièrement confiance. Le corps et les désirs d’une personne deviennent une meilleure indication de ses allégeances que ses paroles ou actions publiques.”[14]

J’étais capable d’avoir de la compassion pour les hétérosexuelles parce que je m’étais moi-même autrefois pensée hétérosexuelle. Je pouvais comprendre d’où elles venaient. Je me disais qu’elles avaient juste besoin de temps pour découvrir l’amour lesbien, et qu’il y avait encore de l’espoir pour elles. Je me souviens, par exemple, d’une collègue hétérosexuelle que j’appréciais, qui se plaignait souvent de ses problèmes avec ses petits amis, et je lui conseillai alors vivement de devenir lesbienne, partant du principe que cela résoudrait tous ses problèmes.

D’un autre côté, je considérais les bisexuelles comme des énergumènes dégoûtantes qui se nourrissaient de l’énergie lesbienne. Je les voyais comme des femmes qui voulaient profiter de tous les bienfaits que les lesbiennes avaient à offrir mais refusaient de payer le prix de l’abandon du privilège hétérosexuel et s’engager entièrement pour les femmes. Je voyais cela comme une preuve de leur soutien aux valeurs patriarcales et par conséquent de leur absence profonde de fiabilité.[15]

Je pense que je tenais à ces idées de manière si inflexible parce que, comme la plupart des anciennes hétérosexuelles devenues lesbiennes, j’avais traversé une période bisexuelle. Je savais que cela avait été pour moi une manière de m’accrocher à un semblant de normalité. Je me rappelle avoir admis mon attraction pour les femmes et mon absence d’intérêt pour la sexualité avec les hommes, en même temps que ma peur de l’étiquette “lesbienne”. Je me rappelle combien me sentir normale fut rassurant lorsque j’eus un rendez-vous avec un homme. En tout cas, pendant un moment, il me sembla plus sûr de me dire bisexuelle.

Après avoir abandonné les hommes et m’être familiarisée avec l’identité lesbienne, je partis du principe que toutes les femmes qui se disaient bisexuelles avaient peur, tout comme j’avais eu peur. La militante pour les droits des personnes bisexuelles Lisa Orlando soupçonne “que le mot “bisexuel·le” déclenche des sentiments désagréables auprès de nombreuxes homosexuel·le·s autodéfini·e·s, qu’iels projettent sur quiconque affirme une identité bisexuelle.”[16] Pendant longtemps, ce fut effectivement mon cas.

J’avais une certaine tolérance pour les femmes qui venaient de faire leur coming-out et se disaient bisexuelles parce que, après tout, j’étais passée par la même étape et avais malgré tout réussi à revenir à la raison. Mais je ne pouvais approuver les femmes qui traînaient avec des lesbiennes depuis des années et insistaient encore pour se dire bisexuelles, et refusaient encore d’abandonner les hommes. Il ne me vint pas à l’esprit que la bisexualité était réellement possible, et pouvait être vécue comme quoi que ce soit d’autre comme une étape sur la route du “véritable lesbianisme”.

Pour moi, indépendamment de tout ce qu’elles disaient, tout se résumait au fait que malgré leur désir sexuel pour les femmes, les bisexuelles étaient attachées aux hommes (pendant longtemps, je ne pensais pas que ce pouvait être autre chose que du désir sexuel, parce que je me disais que si elles aimaient vraiment les femmes, elles renonceraient aux hommes). Par conséquent, elles amenaient des valeurs masculines dans les milieux lesbiens. Il fallait s’opposer vigoureusement à elles.

Une des raisons pour lesquelles il fallait s’opposer à elles était le fait que les milieux lesbiens étaient censés être purifiés de toute chose masculine. Même avant que quiconque ait entendu parler du SIDA, nous pensions que les bisexuelles étaient impures. Par exemple, une amie se plaignait souvent auprès de moi d’une femme bisexuelle qui aimait aller à son groupe d’entraide pour lesbiennes et parler de ses problèmes avec son mari. Mon amie ne voulait pas entendre parler de ces problèmes qui impliquaient un homme, et elle avait l’impression que son espace avait été violé. Je me disais que c’était tout ce qu’on pouvait attendre des bisexuelles. Elles s’intéressaient aux hommes, non aux femmes.

Je voyais les femmes bisexuelles comme une menace pour ma vision d’une nation lesbienne. Je comprenais (à raison, il s’avère) que les bisexuelles disaient que pour aimer les femmes, il n’était pas nécessaire de rejeter les hommes comme des partenaires sexuels potentiels. Cependant, ma vision d’une nation lesbienne était fondée sur la valorisation de toutes les choses féminines, et je ne pensais pas cela possible sans un rejet des hommes. Et je comprenais (à tort, il s’avère) que les femmes bisexuelles disaient qu’aucune femme ne devrait abandonner les hommes.[17]

Une troisième raison pour laquelle je pensais qu’il fallait s’opposer vigoureusement aux bisexuelles était le fait que j’acceptais la “perle de sagesse” générée par des féministes lesbiennes que, si une femme bisexuelle pouvait vous quitter pour un homme, alors elle le ferait. Après tout, pensais-je, si le lesbianisme était un choix, alors qu’y avait-il pour empêcher les femmes bisexuelles de choisir de courir dans les bras d’un homme lorsque les choses iraient mal ? Je supposais que parce que l’hétérosexualité était socialement approuvée, alors que le lesbianisme ne l’était pas, alors toutes les femmes bisexuelles choisiraient en définitive la voie de la facilité et feraient leur vie avec des hommes plutôt que des femmes. Si une femme le pouvait, alors elle le ferait. Je ne pense plus ainsi, mais ça ne semble toujours pas être le cas d’un grand nombre de lesbiennes.

Les années 1990 : Sexe et Politique

Suite à des discussions récentes que j’ai tenues avec un certain nombre de féministes lesbiennes, je suspecte désormais que, quelque part au fond de leur cœur, elles craignent que si la bisexualité était tolérée, on assisterait à une épidémie de soi-disant ex-lesbiennes qui feraient pâlir la cuvée actuelle en comparaison. Il ne semble pas être très exagéré de déduire que, pour au moins quelques féministes lesbiennes, l’idée invoque le spectre de hordes de lesbiennes qui afflueraient dans les bras des hommes. Je pense que, à un certain niveau, beaucoup de féministes lesbiennes sont conscientes que ce n’est rien d’autre qu’un cauchemar, mais à un autre niveau, l’image est difficile à ignorer. Comme le disait une lettre dans une édition de Lesbian Connection (“Connexion/Correspondance lesbienne”) de 1986, “Il semble y avoir un fléau qui touche un grand nombre de lesbiennes de longue date et les rend hétéros.”[18] Et si toutes les lesbiennes disparaissaient ?

Une part de moi ne comprend cette peur que trop bien, et une autre part ne la comprend pas du tout. La part de moi qui la comprends est consciente de combien il est difficile d’être constamment confrontée à des messages qui vantent les joies(?) de l’hétérosexualité tout en restant vigilante contre la tentation. La part de moi qui suis toujours fascinée par le rêve d’une nation lesbienne permanente continue d’être convaincue que notre seul espoir réside dans le fait de voir les lesbiennes se séparer autant que possible des hommes et du monde hétérosexuel afin de promouvoir une politique de séparatisme.[19] L’institution de l’hétérosexualité est puissante ; nous avons besoin d’organisations fortes pour résister à son influence.

Une autre part de moi, cependant, ne comprend pas pourquoi tant de féministes lesbiennes trouvent toujours nécessaire de partir du principe que le comportement sexuel détermine les idées politiques. Face à des preuves considérables du contraire,[20] il semble toujours y avoir l’hypothèse que quand une femme a des relations sexuelles avec un homme, elle devient infectée par l’hétérosexisme.

Certaines lesbiennes, lorsqu’elles commencent à avoir des relations sexuelles avec un homme, disparaissent en effet dans le monde hétérosexuel. Mais disparaissent-elles parce qu’elles font tout à coup partie de la soi-disant majorité morale, ou disparaissent-elles parce qu’elles se sentent rejetées ? C’est une situation qui peut être complexe, mais dans les écrits de femmes bisexuelles, récit après récit, racontent comment elles ont été amenées à se sentir indésirables dans les cercles lesbiens.[21] De plus, au cours de conversations, un certain nombre de femme bisexuelles m’ont rapporté se sentir indésirables dans les cercles lesbiens. Étant donné à quel point l’existence de tels récits est répandue, il ne semble pas déraisonnable de suggérer que s’il y a des femmes bisexuelles qui coupent les ponts avec les lesbiennes, cela peut souvent être dû au fait qu’elles se sentent indésirables en compagnie des lesbiennes.

Dans son étude de comportement auprès de 323 lesbiennes auto-définies et 42 femmes bisexuelles auto-définies, Paula Rust a exposé des résultats surprenants. Elle a constaté que “seulement un tiers des sondées qui s’identifient lesbiennes ont déclaré qu’elles étaient à cent pour cent attirées par les femmes” et, parmi les lesbiennes qui étaient out depuis plus de vingt ans, 91 pourcents avaient eu des relations hétérosexuelles depuis leur coming-out.[22] Clairement, un certain nombre de lesbiennes couchent avec des hommes. Sans suggérer que toutes les lesbiennes couchent avec des hommes, il semblerait que la différence entre les lesbiennes et les femmes bisexuelles réside dans le fait que le premier groupe ne reconnaît pas publiquement d’attraction pour les hommes, alors que le second si.

Il y a quelques années, off our backs (NdT : “lâchez-nous”) publiait un article à propos des lesbiennes qui étaient “devenues hétéros”[23]. Comme Stacey Young l’avance avec éloquence, en plus d’utiliser le terme “hasbienne” (NdT : “has been” et “lesbienne”) pour se référer aux anciennes lesbiennes, il y a de nombreuses choses offensantes pour les femmes qui se sont jadis dit lesbiennes dans cet article de Patricia Schwartz. Par exemple, Schwartz affirme que le lesbianisme est la seule voie vers la différence, catégorisant toutes les non-lesbiennes comme “les mêmes”, pas différentes, ni défiante vis-à-vis de, ni un défi pour le statu quo hétérosexiste.[24] Il ne s’agit pas là, bien sûr, d’une affirmation valable.

L’absurdité du présupposé selon lequel toutes les lesbiennes ont un intérêt à remettre en cause l’hétérosexisme est bien visible quand on considère que la vaste majorité des lesbiennes reste réticente à voir sa sexualité en termes politiques. Les féministes lesbiennes affirment souhaiter remettre en cause l’hétérosexisme et ont tendance à considérer leur propre existence comme remettant intrinsèquement en cause l’hétérosexisme, mais les féministes lesbiennes ne représentent qu’une petite fraction de toutes les lesbiennes. La plupart des lesbiennes sont réticentes à faire de leur propre sexualité un sujet de débat public, et voient leur sexualité comme l’affaire de personne d’autre qu’elles.

Le présupposé que toutes les non-lesbiennes seraient les mêmes, qu’elles seraient à l’aise avec le statu quo hétérosexiste et catégoriquement incapable de remettre en cause l’hétérosexisme, est tout aussi absurde. Il suffit de prendre en considération les innombrables féministes hétérosexuelles qui s’expriment sans cesse contre l’hétérosexisme (ici, au Canada, Margaret Atwood vient immédiatement à l’esprit, mais il y en a d’autres à travers toute l’Amérique du Nord) ou les féministes hétérosexuelles qui refusent de promouvoir leur sexualité, par exemple en portant des bagues de mariage ou en parlant constamment de “mon mari, mon petit ami”. Il n’y a aucune raison de partir du principe que les femmes impliquées dans des relations hétérosexuelles soutiennent nécessairement toute l’institution de l’hétérosexualité. Le désir hétérosexuel doit être considéré comme analytiquement distinct du soutien envers l’institution hétérosexuelle..

Le présupposé selon lequel le comportement sexuel détermine les idées politiques peut également être observé dans cet article sur les “hasbiennes” : “Nous voulons avoir qui se luttera et se fera entendre avec nous, qui sera à nos côtés tout le temps que cela durera. Notre mode de vie est difficile… Il est logique que nous ne voulions pas que quiconque est sortie du placard y retourne.”[25] Ici, Schwartz semble supposer que toutes les lesbiennes sont sorties du placard, désireuses de lutter et se faire entendre avec les autres lesbiennes. Il suffit d’examiner les controverses à propos de l’outing (NdT : coming-out forcé) de personnalités connues, que l’on présume communément hétérosexuelles, pour se rendre compte que toutes les lesbiennes ne souhaitent pas rendre leur sexualité publique.[26] La société nord-américaine dominante est extrêmement homophobe, et il y a peu d’endroits où la discrimination fondée sur l’orientation sexuelle est illégale. Lorsque même les “riches et célèbres” peuvent être réticents à sortir du placard, il n’y a guère de raison de s’attendre à ce que des lesbiennes “ordinaires” soient enthousiastes à l’idée de lutter et se faire entendre en tant que lesbiennes.

Une autre insinuation de Schwartz est encore plus problématique : celle selon laquelle les femmes bisexuelles ne peuvent pas être personnellement engagées pour la libération lesbienne. Mettre toutes les bisexuelles dans le même panier et les rejeter en les considérant catégoriquement comme des traîtresses à la cause est aussi problématique que de mettre toutes les lesbiennes dans le même panier et de les étiqueter de “féministes radicales qui détestent les hommes”. Il y a des femmes bisexuelles, c’est certain, qui ne souhaiteront jamais saper l’institution de l’hétérosexualité, mais il y a aussi des lesbiennes qui n’ont pas cet intérêt. En d’autres termes, on ne peut pas partir du principe que l’identité sexuelle détermine les positions politiques. Ce qu’il faut prendre en compte, c’est le fait qu’il existe des femmes bisexuelles qui sont des féministes de principe et qui sont tout aussi capable que n’importe quelle lesbienne d’offrir une critique sophistiquée de l’hétérosexisme.

Plus à propos : nous devons reconnaître qu’il y a des femmes bisexuelles qui sont impliquées dans une relation sexuelle et romantique de long terme avec une autre femme – ce qui est communément reconnu comme étant une relation lesbienne – et n’ont aucune intention de quitter ces relations. Pour ces femmes, se définir bisexuelles peut être une manière de remettre en cause l’hétérosexisme tout en restant honnête à propos des désirs qu’elles ressentent. Ressentir du désir et agir en conséquence sont deux choses différentes. Il est difficile de voir en quoi ces femmes sont dans une relation structurelle différente aux politiques sexuelles de l’hétérosexualité que des lesbiennes auto-identifiées. Il est certain que ces femmes bisexuelles ne subissent pas moins les conséquences de l’oppression hétérosexiste que les lesbiennes. Elles ont tout autant de raisons que n’importe quelle lesbienne de s’engager pour la libération lesbienne.

Simultanément, il est important que nous ne définissions pas les femmes bisexuelles dans des relations lesbiennes comme les “bonnes” bisexuelles, par opposition aux “mauvaises” femmes bisexuelles qui sont dans des relations hétérosexuelles. Bien que de nombreuses moralistes puissent dire que les dernières souhaitent seulement “utiliser” les lesbiennes pour leur propre gratification sexuelle tout en maintenant leur privilège hétérosexuel, il est nécessaire de questionner la mesure dans laquelle une telle position soutient l’idée que le sexe extra-marital doit être condamné. De plus, nous devons reconnaître que celleux qui discriminent les lesbiennes ne s’arrêtent pas pour prendre en considération le statut marital ou l’identité sexuelle auto-définie d’une femme.

En particulier au cours des cinq dernières années, les femmes bisexuelles se sont de plus en plus fait entendre à propos de leur présence dans les milieux lesbiens, et de leur engagement pour la libération lesbienne. Comme l’affirme Beth Elliott, les féministes lesbiennes doivent se rendre compte “que l’on peut promouvoir le féminisme lesbien sans exclusivité sexuelle”. Selon Elliott :

De nombreuses [femmes bisexuelles] ont atteint la majorité et/ou fait leur coming-out à temps pour créer la vague de “communauté de femmes” des années 1970… Nous chérissons notre place dans les communautés de femmes, une communauté que nombre d’entre nous a vigoureusement contribué à bâtir, et il nous importe passionnément de maintenir notre connexion à elle… Trop de féministes bisexuelles font trop pour la communauté lesbienne pour qu’on les considère séparément de cette communauté.[27]

Après que la célèbre lesbienne Jan Clausen a publié dans Out/Look son récit de la fois où elle a eu des relations sexuelles avec un homme (tout en refusant l’étiquette bisexuelle)[28], les lettres la dénonçant comme bisexuelle étaient presque effrayantes. L’une d’elles en particulier disait : “Ces bisexuelles diluent et polluent la définition et l’essence mêmes du lesbianisme.”[29] Comme c’est intéressant, il me semble, que l’auteure soit capable de reconnaître la définition et l’essence mêmes du lesbianisme. Je me demande ce qu’elle aurait à dire au grand nombre de lesbiennes dans l’échantillon de Rust qui ont eu des relations sexuelles avec des hommes même après avoir fait leur coming-out lesbien ? Je me demande ce qu’elle aurait à dire à mon amie lesbienne qui n’a aucune intention d’avoir des relations sexuelles avec un homme, mais est néanmoins capable d’être attirée par les hommes ? Je me demande ce qu’elle aurait à dire à propos des nombreuses lesbiennes auto-définies qui n’ont jamais eu de relations sexuelles avec un homme et n’ont aucune intention immédiate de le faire ? Leur dirait-elle qu’elles sont toutes, tout comme Jan Clausen, incapables de savoir qui elles sont réellement ?

Il reste courant d’entendre des féministes lesbiennes avancer que les femmes bisexuelles diluent le mouvement. Les femmes bisexuelles, cependant, ont fait partie du mouvement féministe lesbien depuis le début – peut-être le mouvement a-t-il toujours été dilué. Il me semble que les femmes bisexuelles ne diluent pas le mouvement ; plutôt, il y a des féministes lesbiennes qui affaibliraient le mouvement en les excluant.

Y a-t-il tant de lesbiennes désireuses de combattre ouvertement l’hétérosexisme que le mouvement féministe peut se permettre d’établir une norme de pureté sexuelle et purger toutes celles qui ne s’y conforment pas ? Je ne le pense pas. Certes, les lesbiennes sont nombreuses, mais peu semblent souhaiter se mêler de la politique lesbienne féministe. Les féministes lesbiennes ont besoin de toustes les allié·e·s possibles. Il est temps que le mouvement dépasse les querelles à propos de qui a le droit d’en faire partie pour que nous puissions nous mettre au travail et combattre l’hétérosexisme. Je suis entièrement d’accord avec Becki Ross, qui a affirmé que “les féministes lesbiennes [n’ont pas] le luxe d’ignorer ni les activistes non lesbiennes qui les soutiennent et font partie d’une myriade de mouvements sociaux, ni les potentielles sympathisantes qui n’ont pas encore embarqué dans la voiture lavande du train de la liberté.” Comme Ross le fait remarquer, les “forces déterminées à contenir et même anéantir les réalités lesbiennes et gay” n’ont pas disparu.[30]

Les femmes bisexuelles reconnaissent leur attraction à la fois pour les femmes et pour les hommes. Reconnaître cette attraction ne veut pas nécessairement dire qu’elles vont agir en conséquence, et cela ne veut tout particulièrement pas dire qu’elles soutiennent l’institution de l’hétérosexualité. Les femmes bisexuelles, parce qu’elles sont attirées sexuellement par et aiment d’autres femmes, ont besoin de la libération lesbienne autant que n’importe quelle lesbienne. Soutenir que les femmes bisexuelles ne souffrent pas de l’homophobie autant que les lesbiennes revient à soutenir que par la vertu de leur attraction déclarée pour les hommes, les femmes bisexuelles gardent l’option de se tourner vers les hommes quand les choses iront mal. Mais qu’en est-il des femmes bisexuelles qui sont en relation avec d’autres femmes, et qu’en est-il des femmes bisexuelles qui veulent être en relation avec d’autres femmes ? Il est déraisonnable de suggérer que, en se définissant bisexuelles plutôt que lesbiennes, elles échappent ainsi aux conséquences de la vie dans une société hétérosexiste.

À entendre certaines lesbiennes féministes, on pourrait penser que les femmes bisexuelles installaient des stands de recrutement partout où des lesbiennes se rassemblaient, encourageant les féministes lesbiennes à abandonner leur engagement envers les femmes. Combien de temps encore ces féministes lesbiennes continueront-elles de maintenir qu’elles constituent une menace ?

Nous avons besoin de discussions entre les lesbiennes et les femmes bisexuelles qui travaillent à encourager une authentique compréhension mutuelle, comme le genre de discussions qui se sont tenues récemment dans Fireweed.[31] J’attends impatiemment le temps où personne ne partira du principe que la conscience politique peut être déterminée en fonction de qui nous désirons.


  1. Marylin Murphy, “Thinking About Bisexuality”, Resources for Feminist Research, 19:3/4 (1990): 87-88 ↩︎

  2. Voir, p.ex., Vern Bullough et Bonnie Bullough, “Lesbianism in the 1920s and 1930s: A New Found Study,” Signs 2:4 (Été 1977): 895-904; Lillian Faderman, Odd Girls and Twilight Lovers: A History of Lesbian Life in Twentieth-Century America (New York: Columbia University Press, 1991); Elizabeth Lapovsky Kennedy et Madeline D. Davis, Boots of Leather, Slippers of Gold: The History of a Lesbian Community (New York, Routledge, Inc., 1993). ↩︎

  3. Bonnie Zimmerman, The Safe Sea of Women: Lesbian Fiction 1969-1989 (Boston: Beacon Press, 1990), 11. ↩︎

  4. Zimmerman, The Safe Sea of Women, 128. ↩︎

  5. La question du politiquement correct et de comment les lesbiennes cachent des parties de leurs vies est une question doit être traitée de manière plus approfondie qu’il n’est possible de le faire ici. Pour une discussion des implications de cette question pour toutes les féministes, voir mon essai, “Notes Towards a Unified Diversity,” dans The More We Get Together: Women and disAbility, ed. Houston Stewart, Beth Percival et Elizabeth R. Epperly (Charlottetown, P.E.I.: gynergy books, 1992), 21-28. ↩︎

  6. LOOT [Lesbian Organisation of Toronto] Bi-National Conference Commitee, Programme (1979). ↩︎

  7. Maureen Fitzgerald et Daphne Morrison, “Lesbian Conference: Agony and Audacity,” Broadside 2:9 (July 1981): 4-5. ↩︎

  8. Il est intéressant de comparer le compte-rendu de cette conférence de 1981 par Broadside avec la myriade de comptes-rendus sur la National Lesbian Conference d’Atlanta en 1991, dans lesquelles il est largement admis que la discorde était omniprésente. Ce changement peut être partiellement expliqué en considérant la visibilité grandissante des lesbiennes marginalisées par les discours qui refusent d’admettre l’existence de différences significatives parmi les lesbiennes, et la présence de ces lesbiennes à la conférence d’Atlanta. En 1981 à Vancouver, les participantes à la conférence s’étaient présentées de manière beaucoup plus homogène. Ainsi, que l’on préfère voir les événements d’Atlanta comme regrettables ou progressifs, il n’y a pas de doute que, dans leur manque manifeste d’unité, les lesbiennes ont fait du chemin. ↩︎

  9. Lilith Finkler, “Lesbians Who Sleep With Men”, Broadside 5:2 (Novembre 1983): 4. ↩︎

  10. Joanne Kates, “Once More With Feeling: Heterosexuality and Feminist Consciousness,” dans Still Ain’t Satisfied! Canadian Feminism Today, ed. Maureen Fitzgerald, Connie Guberman, et Margie Wolfe (Toronto: The Women’s Press, 1982), 76-84. ↩︎

  11. Eve Zaremba, “Shades of Lavender: Lesbian Sex and Sexuality,” dans Fitzgerald, Guberman et Wolfe, 85-92. ↩︎

  12. Amy Gottlieb, “Mothers, Sisters, Lovers, Listen,” dans Fitzgerald, Guberman et Wolfe, 234-242 ↩︎

  13. Curieusement, alors même que nous parlions du lesbianisme comme d’un choix, nombre d’entre nous réécrivions activement notre passé pour montrer que nous avions en réalité toujours été lesbiennes. Comme Amanda Udis-Kessler le montre dans “Present Tense: Biphobia as a Crisis of Meaning” dans (Bi any other name: Bisexual People Speak Out, ed. Loraine Hutchins et Lani Kaahumanu [Boston, Alyson Publications, 1991], 352): “Ainsi, une femme qui faisait son coming-out à quarante ans avait en vérité été lesbienne tout ce temps mais n’avait pas conscience de sa véritable sexualité.” ↩︎

  14. Shane Phelan, Identity Politics: Lesbian Feminism and the Limits of Community (Philadelphie, Temple University Press, 1989), 49. ↩︎

  15. Dans “Loving Whom We Choose” (dans Hutchins et Kaahumanu, 223-232), Lisa Orlando a écrit un excellent résumé et analyse des idées lesbiennes féministes sur les femmes bisexuelles. Voir aussi la contribution d’autres femmes dans Hutchins et Kaahumanu, et la collection Closer to Home: Bisexuality & Feminism, ed. Elizabeth Reba Weise (Seattle, The Seal Press, 1992). Ces écrits peuvent sembler concerner des comportements prévalents seulement dans les années 1970 et au début des années 1980, mais elles concernent en réalité des comportements qui restent prévalents dans de nombreuses communautés lesbiennes contemporaines.
    Au cours de la dernière décennie, la littérature s’intéressant aux questions d’identité et de conscience s’est étendue considérablement, et les notions essentialistes de la sexualité ont été critiquées. En particulier, on a assisté au développement d’un nouveau champ d’étude sous la rubrique des théories queer. Ces écrits académiques, cependant, ne semblent pas avoir influencé les comportements de la plupart des lesbiennes qui ne sont pas intéressées par la théorisation académique. ↩︎

  16. Orlando, 229. ↩︎

  17. En réalité, les militantes bisexuelles disent qu’aucune femme ne devrait avoir à abandonner les hommes si elle ne le veut pas. Cela fait une différence notable. ↩︎

  18. Citée dans Stacey Young, “Breaking Silence Around the ‘B-Word’: Bisexual Identity and Lesbian Feminist Discourse,” dans Weise, 79. ↩︎

  19. Il y a encore celles qui pensent que le séparatisme lesbien implique de vivre dans des communautés non-mixtes de lesbiennes, ne parler qu’à des lesbiennes, n’écouter que de la musique créée par des lesbiennes (je me demande si ça inclut toujours Holly Near), ne lire que des livres écrits par des lesbiennes, et potentiellement écrire des lettres à off our backs (un journal féministe radical) pour dire qu’on ne veut rien lire sur les bisexuelles. La plupart des séparatistes lesbiennes, en revanche, sont bien plus sophistiquées que cela. Voir, par exemple, la vision de Sarah Lucia Hoagland dans Lesbian Ethics: Towards New Value (Palo Alto, Calif.: Institute of Lesbian Studies, 1988).
    Je suis enthousiasmée quand Hoagland refuse de définir “lesbienne” et dit que le faire reviendrait à “succomber à un contexte hétérosexiste…
    Si nous définissons ‘lesbianisme,’ nous invoquons un contexte dans lequel il n’est pas la norme. Et je ne peux qu’acquiescer quand elle dit :
    Aucune sous-culture ou communauté n’a jamais protégé les lesbiennes.
    La communauté lesbienne n’existe pas pour nous protéger ni d’une menace extérieure ni de nous-même. Nous ne devons pas non plus considérer la communauté comme une entité ou une institution dont les frontières doivent être protégées; car alors elle devient définie par vertu de la force extérieure, et nos interactions sont dirigées vers sa préservation plutôt que vers la création. (290) ↩︎

  20. Voir, p.ex., Paula C. Rust, “The Politics of Sexual Identity: Sexual Attraction and Behavior Among Lesbians and Bisexual Women,” Social Problems 39:4 (Novembre 1992): 366-386. ↩︎

  21. Voir, p.ex. ceux collectés dans Hutchins and Kaahumanu; ainsi que ceux collectés dans Weise. ↩︎

  22. Rust, 373, 376. Les femmes de l’échantillon de Rust répondaient à des questions sur la participation à une “relation romantico-sexuelle”. Cela suggère que, en disant qu’elles avaient eu des relations hétérosexuelles depuis leur coming-out lesbien, les sondées de Rust indiquaient une implication plus grande qu’une simple rencontre sexuelle. ↩︎

  23. Patricia Roth Schwartz, “On the Hasbian Phenomenon,” off our backs (Juin 1989): 11, 21. ↩︎

  24. Young, 79. ↩︎

  25. Schwartz, 11. ↩︎

  26. Voir Larry Gross, Contested Closets: The Politics and Ethics of Outing (Minneapolis et Londres: University of Minnesota Press, 1993). ↩︎

  27. Beth Elliott, “Holly Near and Yet So Far,” in Weise, 235, 233-234, 251. ↩︎

  28. Jan Clausen, “My Interesting Condition,” Out/Look 7 (Hiver 1990): 10-21. ↩︎

  29. Lucia M. Conforti, lettre à l’éditeur, Out/Look 9 (Été 1990): 78. ↩︎

  30. Becki Ross, “Whatever Happened to ‘A is for Amazon?’: The High-Wire Performance of Lesbian Subjectivity in the 1990s,” Resources for Feminist Research 20:3/4 (1991):126-127. ↩︎

  31. “Bi & Out: Discussion the Les/Bi Divide on Queer Radio,” Fireweed 36 (Été 1992): 62-67. ↩︎