Du besoin vital d’une culture asexuelle
Quelques basique avant de commencer
Je ne crois pas me souvenir d'un monde sans désir. Même enfant, c'était déjà là. Ça transpirait. Les cloisons de ma chambre me chuchotaient des choses sur un hypothétique avenir. Qu’on le veuille ou non, la réussite sociale passe par le fait de se river les un·e·s aux autres avec peu d’espace pour le silence et la réflexion. Avant même d’envisager quoi que ce soit, on a placé ce désir dans notre bouche et on a appuyé fort. On nous a appris à avoir peur du vide. Avec le temps, les silences sont devenus angoissants et les rapports avec d’autres êtres humains moins naturels.
Pour la plupart d’entre nous, le désir n’a pas vraiment eu ni le temps ni l’espace de pousser.. On a été trop arrosé d’engrais dès les débuts de nos existences pour même avoir l’occasion de voir vraiment à quoi ça ressemblait. Nous n’avons pas forgé un désir qui nous soit propre, on s’est contenté d’assembler à la vite quelque chose qui y ressemblait suffisamment. On s’est empressé de jeter nos vieilles constructions à la poubelle de peur que quelqu’un les voit et se disent que nous n’étions pas comme les autres. On a reproduit ces images et jeté le reste en se disant que peut-être plus tard dans le privilège de l'obscurité nous aurions l’occasion de reprendre nos vieux jouets.
Les cultures asexuelles ou en tout cas les cultures qui ne mettent pas le désir au centre, de ce que j’en ai vu en tout cas, sont des créatures trop bruyantes dont on a cousu la bouche car ce qu’elles inspiraient faisaient peur. De petits enfants insolites qu’on a grimé afin qu’ils collent mieux au rôle qu’on s’est mis en tête de leur faire jouer. L'objectif étant de les rendre plus malléables, plus docile, plus apte à affronter un hypothétique avenir qui est déjà là à les attendre quelque part.
Sexualité et validisme, un cousinage parfois troublant
Je pense qu’on arrivera jamais véritablement à avancer tant qu’on abordera pas la notion d’asexualité sous le spectre de l’incapacité à faire des choses. Car le désir sexuel est avant tout un mouvement, un geste assez précis qui semble évident pour beaucoup mais si peu pour d'autres. Dans le milieu du handicap on parle parfois de “masking”1 comme son nom l’indique c’est une tendance qu’on certaines personnes consciemment ou non à masquer certains symptômes afin de gommer des étrangetés, une inaptitude à adopter des normes sociales ou juste une tendance à déplaire à nos proches.
L’incapacité à ressentir du désir, à le comprendre, à savoir le reconnaître dans certaines situations a poussé beaucoup d’entre nous à sans cesse le rechercher chez l’autre. Un peu comme jeu de rythme où on serait sans cesse dans l’angoisse de savoir quand appuyer sur la bonne touche. Puisqu’on ne peut pas ressentir le rythme de la musique on est obligé de trouver des signes visuels, une logique particulière qui nous permettrait de faire comme si tout cela était évident pour nous.2
Mais le drame c’est que pour la plupart, surtout une fois arrivés à l’âge adulte, nous avons appris depuis longtemps à nous adapter. Même si souvent on peut paraître étrange, on arrive plus ou moins à donner le change et à faire croire que tout cela est évident pour nous. Oui nous aussi nous disons désirer ardemment d’autres personnes et nous le faisons d’autant plus que le faire nous donne l’attention des autres. Attention sans laquelle nous n’existons pas socialement.
Si on regarde différemment les personnes de ne pas arriver à mettre un pied devant l'autre, de ne pas percevoir les couleurs de la même manière ou de devoir encaisser des douleurs chroniques, le fait de ne pas vouloir ou de ne pas pouvoir ressentir du désir comme les autres est vu aussi comme un handicap, une maladie, au mieux une errance passagère. Ce n’est qu’une phase au final et il suffit que l’on rencontre la bonne personne pour que nos corps citrouille inapte puissent se transformer en carrosses.
Je ne saurais dire pourquoi mais on persiste à nous voir sans cesse comme de petits êtres de contes de fées qui devraient passer par un rite initiatique. Un rite qui nous change, nous transforme, nous modèle. Quelque chose qui nous rapprocherait du troupeau afin que les soirées ne soient plus ponctuées de ces silences gênants qui nous font passer pour des casseureuses d’ambiance et nous font sentir si fort notre inadaptation au monde.
Les corps asexuels ont été ciblés comme malades par le monde médical3. C’est une vieille logique hétérosexiste qui veut que les corps ne trouvant pas leurs places dans le modéle hétérosexuel aurait besoin d’être corrigé, soigné et remis dans le rang4. Un homme désirant, une femme désiré, comme un eternel spectacle de marionnette dont le public connaitrait déja par coeur chaque scénette et attendrait la reproduction avec impatience. Ainsi il y a dans tout cela une culture dont a été privé. Un jardin personnel qui a été mis sous clé avant qu’on ait dans l’idée d’y planter nos propres graines.
Par conséquent nous n’avons eu d’autres choix que de devoir puiser dans le récit des autres. Le goût n’y est pas mais peut être qu’à force de se forcer on en viendra à oublier cette odeur qui nous est étrangère. Cela attaque le palais mais peut être est-ce normal au final ? Et même si un code social nous semble étrange à force de le reproduire encore et encore, notre corps finira par s’habituer. Les réponses traumatiques restent des réponses après tout non ? Et si on a pas l’espace pour cela comment dissocier ce qui est de notre désir propre de ce qui est le désir de l’autre ?
Sur la tendance à l’hypersexualité
En tant que personne lu comme femme dans mes interactions sexuelles, je pense que cette image que je me suis donné d’une personne ayant une sexualité dévorante n’était pas gênante. Les milieux alternatifs que je fréquentais aimait bien cette figure un peu punk et mes partenaires étaient trop heureux d’avoir un réceptacle à leurs fantasmes. Comme beaucoup de personnes asexuelles, je pense que j’ai compris très tôt que beaucoup de relations sociales passaient par la culture du crush. Qui je désire, qui je ne désire pas, est-ce je peux susciter du désir ou est-ce que c’est difficile pour moi,etc…5
C’est un peu comme boire en soirée. Sans jamais vraiment savoir pourquoi on s’est dis que c'était un truc cool et valorisé et que dans le doute il valait mieux suivre le mouvement. Ne pas aimer l’alcool n’est plus un problème quand tu es déjà à deux grammes. Ainsi par anticipation par solitude parfois on imite l'environnement, on se déguise jusqu'à ne plus faire tache dans le décor.
Quand ne pas être sexuel est devenu impossible pour notre environnement, l'être trop, peut être parfois un peu trop est une solution comme une autre. Brûler trop fort quand on a pas assez de kérosène en stock c'est parfois le premier acte incohérent qui nous vient pour survivre. Alors on arrête de regarder la jauge et on fonce vers l’avant, on se dit qu’arrêter de regarder c’est s’éloigner de la panne d’essence.
Peut être qu’on se dit aussi qu’à brûler aussi fort quelqu’un finira par nous aimer et que même si on ne comprend pas vraiment ce qu’on fait on l’a tellement répété qu’une bête récitation par cœur peut suffire.
Ce refuge de l’hypersexualité pour les personnes asexuelles est un piège courant et en l’absence de communauté réelle pour nous entendre c’est parfois la seule alternative. L’antre des salopes est un refuge connu. On en perçoit la forme, le goût et peut-être surtout l’odeur. Quand tout en nous est étrange et étranger cela peut apaiser ce manque qui nous dévore.
Se placer au service de l’autre, au service des autres est la destinée qu’on a pensé pour nous et qui nous permet d’éviter d’interminable séance chez le psy à essayer d’expliquer pourquoi on ne respire pas ou on ressent pas pareil.
Pendant des années ainsi, j’ai été la chienne, la pute gratuite, la salope de service. Ce n’est surement pas un hasard si beaucoup d’entre nous, nous sommes decouvert.e.s en exercant le travail du sexe. Pierre après pierre, on a appris à reproduire par cœur toute une série de mouvements attendus de nous. Quand sourire, quand frémir, quand gémir au bon moment…
Avec le temps nous avons fini par comprendre que ça n’avait rien de naturel et que c’est quelque chose qu’on avait appris à reproduire au fil du temps. Que ce désir fabriqué en nous n'avait pas plus de réalité, pas plus de substance qu’un numéro de suivi appliqué sur un produit dans un supermarché. L’étiquetage sert surtout pour les autres mais pas vraiment pour nous. La société des besoins à assouvir, du capitalisme débridé nous a ainsi assigné une place dès notre naissance.
Le fait d’avoir choisi de se faire payer pour cela n’est au final qu’un juste remboursement pour toutes les heures de bénévolat ou on nous a empêché de nous construire, empêché de nous nommer. Loin de nos propres cultures ou on aurait pu fleurir, ou des fleurs différentes auraient pu éclore.
C’est quoi une culture asexuel.le ? Comment construire son propre jardin ?
Dans nos “nos existences handies” de zig blanquer6 l’auteur trace un parallèle entre vécu handicapé et sexualité. Il y explique que la sexualité est un concept pensé par des personnes valides ou des gestes aussi simple que se toucher ou retirer un t shirt est évident pour la plupart des personnes et que des personnes queer notamment ont pensé revolutionner la sexualité en apportant quelques touches de consentement ou de pratiques alternatives. Pourtant elles continuaient à se penser sous un spectre valide ou interagir avec un autre corps reste au final assez simple. Sans handicap, sans barrière, sans incapacité…
Peut être pourrait on voir les vécus asexuels sous le même angle. Un monde où le désir est plus lointain, plus compliqué à obtenir ou peut-être juste moins central. Ou on ne ressent pas le besoin de partager un monde de sensualité pour chérir l’autre.
Dans un entretien du média blast, alice raybaud7 parle de comment on pourrait imaginer un rapport différent à l’amitié et de comment on pourrait tenter de le mettre au centre des relations. Où les rapports amicaux soient aussi des espaces pour y élever des enfants, partir en vacances, partager des liens forts ou construire des projets de vie.
Difficile d’ignorer également de en quoi la sexualité s’est construite comme une performance, comme une aptitude à réaliser quelque chose, à vaincre un obstacle, à atteindre un but. Et si nous avions envie de sortir de cette obsession à se faire jouir ? De notre aptitude à donner du plaisir ou à en recevoir ? A arriver à réaliser une pratique qu’on avait en tête ?
En tant que personne crip, en tant qu’estropié du cul je ne peux que résonner fort dans cette idée des vécus handis d’accepter de ne pas arriver à faire des choses. Oui j’aimerais que cette incapacité à faire des choses me définisse, me construise et m’aide à construire avec les autres. Le temps m’a usé aussi et je suis fatigué·e de jouer à la pute bénévole à essayer de singer sans cesse ce corps étranger que je n’ai au final jamais vraiment compris.
Surement pour cela que l’amitié m’a souvent paru plus douce. Moins forte, moins tonitruante, moin exigeante. Loin de ces espaces de la normativité sexuelle où j’ai sans cesse l’impression d’être evalué·.e par un regard inquisiteur.
Et qui sait peut être que les fleurs que nous ferons pousser à l’intérieur de nous nous plairons et qu’on se plaira à les respirer ensemble.
1 L’article wikipedia sur le masking est plutôt complet et relativement accessible je trouve si vous voulez en apprendre plus sur le sujet.
2 Une connaissance à moi décrivait son handicap en ses termes “C’est comme si on jouait avec la même manette que vous sauf que la moitié de nos boutons répondent mal. Dans n’importe quel contexte les gens ralentirait pour nous permettre de suivre mais pourtant quand on parle des personne handicapée personne ne ralentit jamais…”
3 On peut retrouver ici tout un argumentaire qui explique que la pathologisation de l’asexualité mène les personnes asexuelles à un éloignement des structures de soins. Ce qui les met en danger du point de vue de leur santé, chaque individu ayant besoin d’un suivi médical.
4 Dans comprendre le mépris envers l’asexualité l’auteur détaille ça. Il explique notamment comment les queer ont été vu comme malade car trop sexuel quand les vécus asexuels souvent lié au handicap ne l’était pas assez. Queer comme asexuels payent ici le prix de trop dévier d’une norme attendue.
5 Dans sortir de la culture du crush gaëlle tente d’expliquer comment l’obsession du crush contamine les relations sociales à tel point qu’on peine à imaginer une intimité qui n’est pas sur ce modéle.
6 Voici ici un lien vers l’ouvrage que je cite. On y retrouve un recueil d’articles sur différents sujets lié au handicap.
7 Vous pourrez retrouver ici la source vers l’entretien