Au-delà de la négativité : qu'advient-il après le nihilisme de genre ?

J'ai passé beaucoup de temps à essayer de trouver comment répondre à mon texte précédent Gender Nihilism : An Anti-Manifesto. Au cours de la dernière année, j'ai eu la conviction que je devais y répondre, mais j'ai eu des difficultés à le faire de manière appropriée.

Au-delà de la négativité : qu'advient-il après le nihilisme de genre ?

Source originale :

ESCALANTE, Alyson. Beyond Negativity : What Comes After Gender Nihilism?

Beyond Negativity: What Comes After Gender Nihilism?
Alyson Escalante Beyond Negativity: What Comes After Gender Nihilism?

Traducteur·rice : June Gabrielle

Lecture audio de cet article:

J'ai passé beaucoup de temps à essayer de trouver comment répondre à mon texte précédent Gender Nihilism : An Anti-Manifesto. Au cours de la dernière année, j'ai eu la conviction que je devais y répondre, mais j'ai eu des difficultés à le faire de manière appropriée. J'ai écrit un addendum qui se trouve maintenant attaché à l'article principal sur sa plateforme d'accueil Libcom. J'ai eu le sentiment qu'il était nécessaire de tenter d'expliquer le contexte dans lequel Gender Nihilism a été écrit, et d'expliquer les critiques qu'il a généré. J'ai passé les années suivant la première publication de Gender Nihilism à ressasser les nombreuses critiques reçues mais également à réfléchir au retour des nombreuses personnes l'ayant trouvé utile, radical et pertinent.

De mon point de vue, Gender Nihilism a un héritage mitigé. Il est, parfois à ma grande frustration, le texte le plus connu que j'ai pu écrire, et il a été plus partagé que je n'aurais pu l'imaginer. Étant donné la surprenante popularité de l'article, j'ai la conviction d'être obligée d'écrire quelques lignes pour corriger certaines des erreurs de la théorie originale. Cet essai en est ma tentative.

Dans les grandes lignes, mon point de vue sur Gender Nihilism et les idées développées autour est le suivant :

Le nihilisme de genre diagnostique correctement un problème. Ce qu'à l'époque j'appelais 'la prolifération des identités' désigne, je crois, une tendance réelle au sein des discours LGBT et queer, dans lesquels il y a une volonté de développer sans fin de nouvelles taxonomies afin de classifier les différences. Ces différences sont en effet conceptualisées comme des différences ontologiques, reflétant une sorte de sujet stable duquel la connaissance de cette différence peut être devinée via un discours adéquat sur l'identité. C'est un réel problème qui envahit l'activisme LGBT de nos jours. En ce sens, la critique à l'égard de cet article est toujours pertinente.

Le nihilisme de genre ne pouvait toutefois pas aller au-delà de ce diagnostic initial. Il a échoué dans sa tâche d'établir une théorie des relations entre cette idéologie de la différence et les conditions matérielles desquelles le genre émerge. Plus simplement, le nihilisme de genre pouvait pointer un problème de façon précise mais n'était pas équipé pour expliquer quelle était la source de ce problème.

Plutôt que de tenter d’enquêter matériellement sur les intérêts de classe en jeu dans la production de la différence de genre, le nihilisme se satisfaisait de dire la chose suivante: ‘Si le problème est la prolifération, alors la solution doit être son opposé. Par conséquent notre tâche est la remise en question permanente.’ Cette solution n'aurait jamais pu être adéquate car elle répond à un problème idéologique de manière idéologique. C'était une façon de combattre une idéologie avec une contre-idéologie, plutôt que d'éliminer et de remanier les conditions matérielles desquelles la première idéologie a émergé. Cela n'a jamais était une solution efficace ou une contribution aux théories de résistance au genre.

Ce qu'il nous faut faire, si nous voulons revitaliser la vision critique du nihilisme de genre, c'est diagnostiquer de façon précise les bases matérielles dans lesquelles l'idéologie de la différence et la taxonomie émergent.

J'espère que cet essai sera une tentative d'enquêter sur cette base matérielle, et de procurer un aperçu de ce à quoi un projet matérialiste (qui prend les critiques de mon argument original sérieusement) devrait ressembler. Dans ce but, je réévaluerai dans un premier temps la critique originale mise en avant dans Gender Nihilism afin de reconsidérer sa pertinence actuelle. Dans un deuxième temps, je me tournerais vers le travail de Monique Wittig dans le but de fournir un point de vue matérialiste des idéologies de la différence sexuée. En conclusion, j'examinerai à quoi pourrait ressembler un projet matérialiste et totalement non-nihiliste de résistance à une telle idéologie et à sa base matérielle.

Qu'est-ce qu'était le nihilisme de genre?

Gender Nihilism : An Anti-Manifesto s'ouvre avec la déclaration selon laquelle 'Les politiques actuelles d'acceptation de la transidentité ont misé leurs efforts sur une compréhension rédemptrice de l'identité.' Cette affirmation semble toujours largement refléter la situation actuelle à l'intérieur du militantisme, ainsi que dans les théories qui se concentrent sur la libération de la transidentité et la question LGBT dans son ensemble. Pour dire les choses simplement, les politiques autour du genre et de la sexualité sont toujours des politiques centrées autour de la notion de reconnaissance. La préoccupation centrale est de savoir si oui ou non les individus LGBT sont reconnus par la société libérale au sens large en tant que sujets. C'est bien évidemment une inquiétude qui ne peut être passée sous silence. La question de savoir qui se voit accorder le statut de sujet est une préoccupation politique majeure. Cependant, nos actions politiques ne peuvent être réduites à cette simple question.

Une importante quantité d'écrits sur les identités LGBT et queer est toujours principalement tournée vers une expansion de la reconnaissance au travers de l'articulation d'une infinité de nouvelles identités. Combien d'articles de réflexion ont été rédigés, critiquant la terminologie des identités des lesbiennes, gays et bisexuel·les comme étant inadéquates pour regrouper la multiplicité des genres que nous sommes maintenant censé·es reconnaître comme des réalités ontologiquement distinctes ? Même dans les médias traditionnels LGBT et queer, nous voyons une prolifération de théories comme le modèle d'attraction partagée[1] [2] (NdT: tentative de tradution du split attraction model ou SAM); chacune de ces théories tente de fournir une définition précise de la sexualité et du genre de chaque individu. Chacune vise à fournir, en un sens, une reconnaissance de la spécificité de son expérience. Cette approche ne s'arrête pas, cependant, à la simple reconnaissance de l'expérience. Au contraire, elle façonne cette expérience en une identité globale qui est comprise comme étant ontologiquement distincte des innombrables autres sexualités et genres infiniment précis.

Là encore, ce phénomène semble être largement motivé par un désir de reconnaissance. En effet, son objectif semble être la création d'une reconnaissance entièrement non-réductionniste; une reconnaissance qui saisit la spécificité de sa propre expérience et de son sens de soi dans la mesure du possible. Ainsi, la prolifération d'identités contre laquelle le nihilisme de genre s'est d'abord dressé peut, possiblement, être comprise comme une demande de reconnaissance poussée jusqu'à l'absurde.

La demande de « reconnaître mon identité comme étant aussi valable que d'autres » suppose que l'identité existe en tant que phénomène naturel et incontestable. Par exemple, dans la demande que l'identité non-binaire soit considérée comme tout autant valable que l'identité homme ou femme, il y a la présomption que nous ne devrions pas critiquer les notions d'homme et de femme en premier lieu. L'impulsion de créer de plus en plus de catégories identitaires ne peut être comprise comme un projet politique libérateur que si nous comprenons le projet de placer les personnes dans ces catégories, sur la base du genre et de la sexualité, comme un acte politiquement libérateur en premier lieu.

Le nihilisme de genre était à l'origine une tentative de faire valoir ce que cette naturalisation de l'identité était, c'est-à-dire une tentative d'élargir les modes de contrôle, les théories de la déviance et les mécanismes de punition. C'est ce que signifie la déclaration suivante:

Ce que nous faisons lorsque nous étendons ces catégories de genre, c'est de créer des voies encore plus nuancées par lesquelles le pouvoir peut agir. Nous ne nous libérons pas nous mêmes, nous sommes pris·es au piège d'une infinité de normes plus puissantes et plus nuancées. Chacune d'elles est une nouvelle chaine.

Tout simplement, le nihilisme de genre insistait sur le fait que, si le coût de la reconnaissance était l'expansion du genre en tant qu'appareil de catégorisation fondamentalement violent, alors cette reconnaissance n'en valait pas la peine.

C'est là qu'intervient le nihilisme du nihilisme de genre. Au moment où j'ai écrit l'article, il m'a semblé logique que nous puissions échapper au jeu de la catégorisation par un rejet de l'identité dans son ensemble. La troisième section de mon article original décrit une notion d'auto-abolition en embrassant une forme d'inintelligibilité et en refusant la mise en avant d'une politique identitaire positive. En substance, une étreinte nihiliste d'une résistance dénuée de sens était la seule voie possible.

C'était, très franchement, une compréhension naïve de ce à quoi pourraient ressembler la résistance et l'identité. Je ne conteste pas mon affirmation initiale dans la deuxième section de l'article selon laquelle l'abolition du genre présente la meilleure solution possible à la fois au problème de la violence sexiste dans son ensemble, mais aussi au problème de la reconnaissance. Là où je diverge maintenant de ma pensée précédente, c'est sur les termes de ce à quoi pourrait ressembler un projet entraînant une telle abolition.

Embrasser une forme d'inintelligibilité, de nihilisme, d'un rejet du sens et de la stabilité aurait pu présenter une méthode utile de résistance, si le genre fonctionnait simplement au niveau idéologique. Si le genre n'était rien de plus que la croyance en des identités ontologiques stables, alors peut-être qu'un rejet de cette croyance pourrait suffire. Mais le genre est plus qu'une croyance. Le genre représente une réalité matérielle qui divise le monde non seulement au niveau de l'idéal mais au niveau du travail, de l'économie et de la vie elle-même. Le genre divise le monde entre ceux qui font des types de travail spécifiques (NdT: spécialisation du travail et division du travail genré) et ceux qui ne le font pas, entre ceux qui sont des sujets financièrement indépendants et ceux qui sont financièrement dépendants. Cette division ne se produit pas seulement au niveau des idéaux, mais dans la vie matérielle quotidienne des individus.

Si le genre n'opère pas seulement au niveau idéologique ou symbolique, alors une réponse qui n'opère qu'à ce niveau est inadéquate. En tant que tel, je suis tout à fait convaincue que le modèle de résistance proposé dans Gender Nihilism doit être rejeté, et qu'un nouveau modèle doit être développé sur la base d'une enquête matérialiste sur la base matérielle qui produit les idéologies de genre et de différence que Gender Nihilism s'était entêté à réfuter. Le reste de cet essai tentera de faire ce travail.

Une théorie matérialiste du genre

Gender Nihilism n'a fait que très peu pour donner une définition solide du genre. Bien qu'il s'oppose certainement à ce que l'on appelle le genre, il n'a pas expliqué de manière adéquate ce que c'était. Dans le bref instant que l'article consacre à cette tâche, il se contente de citer Judith Butler, qui écrit que le genre est « le dispositif par lequel le masculin et le féminin sont produits et normalisés en même temps que les formes intersticielles hormonales, chromosomiques, psychiques et performatives du genre. » (NdT: Butler, Judith. Défaire le genre. Éditions Amsterdam, 2016) Bien que cette définition soit chargée de jargon, ce n'est pas une définition satisfaisante du genre.

À partir de cette définition, nous nous retrouvons à poser plusieurs questions. Qu'est-ce qu'un dispositif ? Dans quel domaine opère-t-il: idéal, symbolique, matériel, etc. ? À quoi ressemblent cette production et cette normalisation? Par quelles institutions est-il adopté ? Bien que Butler ait certainement abordé ces questions dans son propre travail, le nihilisme de genre n'a jamais cherché à le faire, et n'a même jamais pris la peine de résumer les réponses de Butler. De fait, il nous reste à essayer de déduire exactement ce qu'est le genre pour le nihilisme de genre. Il semble que la réponse à cette question soit que, pour le nihilisme de genre, le genre est la division symbolique des individus en différentes catégories, ainsi que le mécanisme d'application qui garantit le respect de ces catégories. Le genre serait alors compris comme l'ensemble des discours qui dictent une attribution à l'homme ou à la femme ou, dans le nouveau monde de la prolifération identitaire, à toute autre catégorie nouvellement reconnue. De fait, le nihilisme de genre comprend principalement le genre comme un processus de taxonomie et de catégorisation.

Cette compréhension du genre semble reconnaître des processus qui ont effectivement lieu, mais elle ne tente pas d'expliquer pourquoi ces processus fonctionnent comme ils le font, à quels intérêts de classe cette opération sert, ou ce que peut être la relation entre ces processus et les préoccupations matérielles sur la reproduction de la société. Le nihilisme de genre tient pour acquis que ces processus sont des actes de pouvoir violents, mais en raison de son ancrage dans une notion foucaldienne erronée et mal appliquée de pouvoir déplacé et dispersé, il ne demande jamais pour qui le pouvoir est mis en œuvre et à qui cela sert.

Pour le dire plus simplement, la théorie du genre dans le nihilisme de genre n'était pas une théorie du genre suffisamment matérialiste. Il a été noté à juste titre qu'un certain processus idéologique de catégorisation et de naturalisation de la différence est en cours, mais le nihilisme n'est pas allé plus loin. Il faut maintenant aller au-delà de cette critique initiale. Heureusement, une grande partie du travail fournissant une théorie matérialiste du genre a déjà été effectuée. Les propres écrits de la théoricienne féministe radicale française Monique Wittig sur le genre, la sexualité et le matérialisme ont jeté les bases du projet que nous devons entreprendre.

Le projet de Wittig a un point de départ similaire au nihilisme de genre; il cherche à argumenter contre une sorte de naturalisation de l'identité, devenue populaire dans la politique féministe. Wittig commence son essai On ne nait pas femme en expliquant que « quand on analyse l'oppression des femmes avec des concepts matérialistes et féministes, on détruit ce faisant l'idée que les femmes sont un groupe naturel [...]. » (NdT: Wittig, Monique. On ne nait pas femme. Questions féministes n°8, mai 1980). Pour Wittig, les femmes ne sont pas opprimées parce qu'elles sont des femmes; c'est-à-dire que nous ne vivons pas dans un monde où il y a d'abord des femmes et ensuite oppression des femmes. Wittig insiste plutôt sur le fait que « ce que montre une analyse féministe matérialiste, c’est que ce que nous prenons pour la cause ou pour l’origine de l’oppression n’est en fait que la « marque » que l’oppresseur impose sur les opprimées : le « mythe de la femme » en ce qui nous concerne, plus ses effets et ses manifestations matérielles dans les consciences et les corps appropriés des femmes. La marque ne préexiste pas à l’oppression [...]. » (NdT: Ibid.) Les femmes ne constituent pas un groupe de personnes préexistant et naturellement délimité, mais sont « une “formation imaginaire” qui réinterprète des traits physiques (en soi aussi indifférents que n’importe quels autres, mais marqués par le système social) à travers le réseau de relations dans lequel ils sont perçus. » (NdT: Ibid.) Ainsi, pour Wittig, l'affirmation de la « femme » comme identité ne peut en fait être un point de départ particulièrement utile car elle risque de naturaliser les forces qui la produisent. J'espère que la résonance entre cette théorie et la théorie mise en avant dans Gender Nihilism devient évidente.

Wittig n'est, heureusement, pas satisfaite de simplement noter que la femme n'est pas une identité naturelle; elle va plus loin afin de rechercher exactement pourquoi ce phénomène de catégorisation sexuée a eu lieu. Pour ce faire, Wittig cherche à « définir en termes matérialistes ce que nous appelons l’oppression, à analyser les femmes en tant que classe, ce qui revient à dire que la catégorie “femme”, aussi bien que la catégorie “homme”, sont des catégories politiques et que par conséquent elles ne sont pas éternelles. Notre combat vise à supprimer les hommes en tant que classe, au cours d’une lutte de classe politique – non un génocide. Une fois que la classe des hommes aura disparu, les femmes en tant que classe disparaîtront à leur tour, car il n’y a pas d’esclaves sans maîtres. » C'est ce passage de la compréhension des phénomènes du genre comme un problème de classe, et donc de lutte de classe, qui fournit une base matérialiste pour une théorie plus complète du genre.

Afin de vraiment comprendre comment le genre fonctionne matériellement, nous devons nous tourner vers un autre essai de Wittig, La catégorie de sexe (NdT: Wittig, Monique. La pensée straight. Editions Amsterdam, 2018). Ici, Wittig entreprend véritablement la tâche de rendre compte du genre matérialiste en termes profondément dialectiques. Elle écrit que « la pérennité des sexes et la pérennité des esclaves et des maîtres proviennent de la même croyance. Et comme il n’existe pas d’esclaves sans maîtres, il n’existe pas de femmes sans hommes. » Ainsi, les hommes et les femmes sont compris à travers une notion dialectique de classe. La base matérielle d'où émerge le genre comme processus de catégorisation est donc la contradiction matérielle exprimée dans cette relation. Elle continue :

L’idéologie de la différence des sexes opère dans notre culture comme une censure, en ce qu’elle masque l’opposition qui existe sur le plan social entre les hommes et les femmes en lui donnant la nature pour cause. Masculin/féminin, mâle/femelle sont les catégories qui servent à dissimuler le fait que les différences sociales relèvent toujours d’un ordre économique, politique et idéologique. Tout système de domination crée des divisions sur le plan matériel et sur le plan économique. Par ailleurs, les divisions sont rendues abstraites et mises en concepts par les maîtres, et plus tard par les esclaves, lorsque ceux-ci se révoltent et commencent à lutter. Les maîtres expliquent et justifient les divisions qu’ils ont créées en tant que résultat de différences naturelles. Les esclaves, lorsqu’ils se révoltent et commencent à lutter, lisent des oppositions sociales dans ces prétendues différences naturelles.

Car il n’y a pas de sexe. Il n’y a de sexe que ce qui est opprimé et ce qui opprime. C’est l’oppression qui crée le sexe et non l’inverse.

Dans cette formulation, le processus de catégorisation que le nihilisme de genre a simplement appelé « genre » est en fait une idéologie de la différence sexuelle qui existe afin d'obscurcir et de naturaliser l'exploitation économique et sociale des femmes. Les processus de catégorisation sont donc matériellement ancrés dans la lutte des classes et émergent pour servir les intérêts matériels des hommes en tant que classe. C'est cette profonde perspicacité matérialiste que le nihilisme de genre ne pouvait pas atteindre seul. A ce titre, Wittig fournit le cadre nécessaire à la critique que le nihilisme de genre fait valoir pour avoir plus de poids; son travail peut orienter cette critique non seulement vers une idéologie de la différence, qui opère dans le processus de catégorisation, mais vers la relation et la lutte de classes qui produit cette idéologie. Ces aperçus démontrent la manière dont la valorisation de la différence, et potentiellement même la demande de reconnaissance de la différence en tant que fondement de sa subjectivité, peuvent fonctionner comme des justifications idéologiques de l’exploitation matérielle. Soudain, l'impulsion vers la catégorisation et la taxonomie n'est plus un « discours » flottant et amorphe, mais prend une fonction dans une contradiction matérielle.

Au-delà du nihilisme

Le nihilisme de genre, en tant que forme de nihilisme politique, était profondément pessimiste. Dans Abolitionism in the 21st Century: From Communization as the End of Sex, to Revolutionary Transfeminism, Jules Joanne Gleeson note que ce pessimisme se retrouve dans d'autres ouvrages de théorie transféministe. Il n’est pas surprenant que celleux qui luttent si intensément pour leur libération sombrent dans le pessimisme. Pourtant, je veux faire écho à la critique de Gleeson. Gleeson note que, « entre ces écrivains, il ne nous reste que le squelette d'une stratégie. La politique abolitionniste devient plus opportune que jamais, cependant, cette position est due à un développement urgent. » C'est certainement le cas, et le nihilisme de genre n'offrait que peu d'espoir de fournir un développement adéquat de cette stratégie. Elle suggère également qu'un tel travail stratégique a été développé dans d'autres littératures radicales, en particulier dans les écrits de l'abolitionnisme carcéral. Le nihilisme de genre ne pouvait bien sûr pas s'appuyer sur la politique d'abolition des prisons en raison de son rejet de la politique dans son ensemble. Il semble donc que les fondements idéalistes du Nihilisme de genre lui interdisent la possibilité de produire une stratégie.

J'espère que l'image que j'ai dépeinte du nihilisme de genre à ce stade est assez riche. J'insiste sur le fait que les idées avancées dans l'Anti-Manifeste n'étaient pas entièrement hors de propos, mais manquaient de fondement théorique, et j'ai tenté dans cet essai de fournir un compte-rendu matérialiste qui pourrait corriger les erreurs du nihilisme de genre. A ce titre, nous nous retrouvons avec la nécessité de l'abolition du genre, et celle de repousser les projets réformistes qui cherchent simplement à élargir la notion de genre. Ce qu’il reste à créer, c’est l’établissement d’une voie à suivre.

Je veux suggérer que Gleeson a raison de noter que l'opposition communiste à la famille offre une voie cruciale à suivre. Elle fait valoir que :

La famille sert de bastion unique en organisant l'hétéronormativité, et en assurant la transmission intergénérationnelle de la richesse et l'accès au capital fixe, et également du racisme. Les éducations et les intimités existant en dehors des normes qui se sont développées avec le capitalisme sont largement décriées et culturellement subordonnées. Tant que l'on comptera sur les parents hétérosexuels pour l'éducation des enfants queer, la dépossession généralisée sera la règle.

A ce titre, l'opposition à la famille offre une voie concrète à suivre. Ce que je trouve si puissant dans le récit de Gleeson, c'est que cette opposition est directement liée à la lutte pour le communisme. Elle écrit à nouveau: « Ce mouvement sera un pas vers le communisme: l'éducation dans les ménages privés sera remplacée par le travail communautaire, annulant de nombreuses générations de dégradation et de différenciation coercitive. » Dans un mouvement profondément perspicace, Gleeson relie la nécessité de l'abolition à la nécessité de la lutte communiste.

Je suis convaincue que Gleeson a raison à ce sujet. La lutte pour l'abolition du genre ne peut être séparée de la lutte pour le communisme. Une évaluation proprement matérialiste des conditions qui produisent le genre révèle à quel point le genre n'est pas simplement un phénomène linguistique ou discursif. Le genre est une relation matérielle qui ne peut être combattue que matériellement. L’accent mis par le mouvement communiste sur l’abolition de la famille est précisément ce qui pourrait être nécessaire pour éliminer les formes d’exploitation économique des femmes que Wittig décrit. La société hétérosexuelle de Wittig est aussi une société capitaliste. Seule une lutte réelle, concrète et organisée peut nous faire avancer. La simple négation, la violence insensée ou l'acceptation de l'inintelligibilité ne peuvent suffire. En bref, nous devons aller au-delà de la négativité. Le projet en cours consiste à rendre compte de manière adéquate de la violence sexiste, de la nécessité de son abolition et des stratégies pour parvenir à cette abolition en termes matériels. Alors nous pourrons non seulement parvenir à l'abolition, mais aussi changer le monde.

Alors, qu'est-ce qui vient après le nihilisme de genre? Ce n'est certainement pas une politique de négation radicale, ce n'est pas un refus de s'engager dans une lutte politique positive, ce n'est pas un refus de définir nos revendications. Ce qui vient après le nihilisme de genre doit plutôt être une lutte matérialiste contre le patriarcat, la suprématie blanche et le capitalisme qui comprend et est attentive aux interrelations complexes entre ces structures, et qui refuse de les opposer. Cela nécessite une imagination audacieuse de nouveaux futurs, une discussion et une communication, un développement théorique qui exige non seulement l'abolition, mais un moyen de l'atteindre réellement, et un ensemble clair de principes théoriques et de praxis matérialistes autour desquels s'unir. L'abolition du genre ne sera réalisée qu'à la suite de l'abolition des conditions matérielles qui la renforcent avec leurs idéologies de la différence sexuelle. Cela signifie détruire le système capitaliste qui produit la famille nucléaire en tant que structure sociale fondamentale. Cela signifie vaincre le colonialisme et la suprématie blanche qui s'appuient sur des discours genrés pour justifier leur violence et établir des idéologies d'hypersexualité et de déviance. Cela signifie reconnaître que ces choses ne peuvent être surmontées que par une politique communiste orientée vers l'avenir. Abandonnez le nihilisme, abandonnez le désespoir, exigez et construisez un monde meilleur.

Bibliographie

ESCALANTE, Alyson. Gender Nihilism: An Anti-Manifesto.

GLEESON, Jules Joanne. Abolitionism in the 21st Century: From Communization as the End of Sex, to Revolutionary Transfeminism. https://theanarchistlibrary.org/library/jules-joanne-gleeson-abolitionism-in-the-21st-century-from-communization-as-the-end-of-sex-to-r

WITTIG, Monique. La pensée straight (inclus la catégorie de sexe et on ne nait pas femme). Editions Amsterdam, 2018.

BUTLER, Judith. Défaire le genre. Editions Amsterdam, 2016.


  1. https://lgbta.wikia.org/wiki/Split_Attraction_Model_(SAM) ↩︎

  2. https://eusci.org.uk/2020/10/26/exploring-asexuality-how-research-and-awareness-benefit-each-other-for-this-minority-identity/ ↩︎