Renouveler l'anarchisme

Essayons d'expliquer comment créer un mouvement anarchiste fort, capable de donner une réponse appropriée à l'effondrement écologique et aux systèmes de domination de classe, de race et de genre.

Renouveler l'anarchisme

Introduction

La majorité du contenu de ce texte a été trouvé en ligne, légèrement édité, traduit et organisé afin de créer une brève introduction aux idées, à la stratégie et à la pratique anarchistes.

Ce texte modeste ne sera pas axé sur l'analyse de la façon dont nous sommes arrivés où nous en sommes aujourd'hui ni sur la persuasion du lecteur que l'anarchisme est en effet une option viable à considérer. Au lieu de cela, nous allons essayer d'expliquer comment créer un mouvement anarchiste fort, capable de donner une réponse appropriée à l'effondrement écologique et aux systèmes de domination de classe, de race et de genre.

Pour résumer rapidement, l'idée clé est qu'avec l'art et l'esthétique, la recherche et l'analyse, l'organisation et l'action, nous devenons ingouvernables et créons d'autres mondes dans les ruines de celui-ci.

Quelques principes pour construire un mouvement anarchiste aujourd'hui

«L’objectif de l’anarchisme n’est pas de transformer tout le monde en anarchistes. Il s'agit d'encourager les gens à penser et à agir par eux-mêmes, mais à faire les deux à partir d'un ensemble de valeurs libératrices.»

– Cindy Milstein, l'anarchisme et ses aspirations

L'anarchisme est un mouvement social qui vise à abolir le capitalisme, l'État, le patriarcat, le racisme et tous les autres systèmes de domination par l'action directe afin d'établir l'anarchie: une société dans laquelle chacun·e est libre, égal·e et lié·e par des relations de solidarité.

L'écologie sociale est une théorie sociale qui voit le monde en termes de première nature (le monde naturel dit « sauvage ») et de seconde nature (le monde construit par l'homme), basant l'étude de la nature et de la société sur l'idée que les problèmes écologiques trouvent leurs racines dans les problèmes créés par la hiérarchie sociale.

L'antifascisme est l'opposition par tous les moyens nécessaires aux idéologies, groupes et individus fascistes. Le mouvement antifasciste a commencé dans quelques pays européens dans les années 1920 et s'est finalement étendu aux quatre coins du monde.

L'intersectionnalité est une manière de comprendre et d'analyser la complexité du monde, des personnes et des expériences humaines. Les événements et les conditions de la vie sociale et politique ou individuelle peuvent rarement être compris au prisme d'un seul facteur. Ils sont généralement le résultat de nombreux facteurs agissant de manières diverses et qui s'influencent mutuellement. Lorsqu'il s'agit d'inégalités sociales, la vie des gens et l'organisation du pouvoir dans une société donnée sont mieux comprises comme étant façonnées non pas par un seul axe de division sociale, que ce soit la race, le genre ou la classe, mais par de nombreux axes qui travaillent ensemble et s'influencent les uns les autres. L'intersectionnalité en tant qu'outil analytique donne aux gens un meilleur accès à la complexité du monde et d'eux-mêmes.

La matrice de domination est un paradigme sociologique qui analyse les dynamiques de domination qui concernent la race, la classe et le genre comme étant le résultat de systèmes de domination distincts mais interconnectés, formant une matrice d'influences mutuelles.

En tant qu'anarchistes – ou du moins, de gauche radicale anti-autoritaire – notre mouvement doit se concentrer sur la prise en compte de la matrice de domination dans son ensemble, mais les mouvements d'émancipation doivent être dirigés et organisés par les personnes directement concernées. Pour reprendre les mots de Lilla Watson :

« Si vous êtes venu ici pour m'aider, vous perdez votre temps, mais si vous êtes venu parce que votre libération est liée à la mienne, alors travaillons ensemble. »

Interrelationnisme : Voir la société en termes de relations entre individus socialement ancrés mais aussi auto-dirigés, plutôt que d'individus atomisés ou de structures collectives incontournables.

Individualisme

Interrelationisme

Collectivisme

L'individu est considéré comme possédant une valeur ou une dignité suprême et intrinsèque.

Les individus sont considérés comme possédant une valeur ou une dignité dans leurs relations avec les autres êtres humains.

Le collectif est considéré comme possédant une valeur ou une dignité suprême et intrinsèque.

L'individu est autonome, entièrement auto-dirigé

Les individus sont autodirigés, bien qu'influencés par les autres.

L’individu est soumis à la totalité des forces sociales: il est dirigé par le collectif.

L’individu doit avoir accès à une sphère privée de pensée et / ou d’action à l’abri des incursions d’autrui ou d’un «public» plus large.

L'individu doit penser et agir, non seulement dans ses intérêts à lui-même, mais aussi en pensant aux autres.

L'individu doit penser et agir uniquement avec le collectif à l'esprit. Les pensées et les actions du collectif ont une valeur ultime.

L'individu peut et doit expérimenter son développement personnel et peut le faire seul.

Les individus peuvent et doivent se développer ensemble, et non aux dépens les uns des autres.

Le collectif doit se développer, indépendamment des membres individuels.

L'individu est représenté comme possédant des intérêts, des désirs, des buts et des besoins, etc., indépendamment de tout contexte social.

Les intérêts, les désirs, les buts et les besoins de l’individu sont affectés par ses relations avec les autres et ne peuvent donc pas être pensés en dehors de ces relations.

Les intérêts, les désirs, les buts et les besoins de l’individu, etc. sont le résultat de sa relation avec le collectif et ne peuvent donc pas en être soustraits.

Seul l'individu peut être la source de l'autorité politique.

Seules les relations entre les individus peuvent être la source de l'autorité politique.

Seul le collectif peut être la source de l'autorité politique.

L'individu doit produire pour satisfaire ses désirs à sa manière sans égard pour les autres.

L'individu doit produire d'une manière qui prend en considération non seulement ses propres désirs mais aussi ceux des autres.

L'individu doit produire pour satisfaire le désir du collectif et selon un plan qui a été dicté par le collectif.

L'individu est responsable de son propre destin.

Les individus sont responsables à la fois de leur propre destin et de celui des autres.

Le collectif est responsable du destin de chacun'e.

La source des principes moraux est l'individu.

Les relations interpersonnelles sont à la source des principes moraux.

La source des principes moraux est le collectif.

L'individu est la seule source et dépositaire des connaissances.

Les individus reliés sont la source des connaissances et celles-ci sont dispersées.

Le collectif est la seule source et dépositaire des connaissances.


L'individu est la base de toutes les explications des phénomènes sociaux.

Les individus reliés sont à la base de toutes les explications des phénomènes sociaux.

Le collectif, avec ses propres lois, est la base de toutes les explications des phénomènes sociaux.

Seuls les individus existent vraiment.

Les individus existent dans leurs relations avec les autres.

Seuls les collectifs existent vraiment.

À propos du débat « réforme contre révolution »

Le progrès social a été conçu comme un choix unique entre réforme et révolution depuis longtemps, mais cette manière d'interpréter l'action politique ne parvient pas à représenter la réalité des stratégies utilisées par les différents acteurs politiques aujourd'hui. Voici une meilleure façon d'aborder le changement social dans notre contexte contemporain :

Apprivoisement: essayer de rendre le système actuel plus humain

Érosion: essayer de démanteler progressivement le système actuel et de le remplacer par des alternatives

Rupture: essayer de rompre soudainement avec le système actuel

L'apprivoisement et l'érosion sont le plus souvent considérés comme la même chose par les révolutionnaires, classés sous la rubrique du « réformisme ». Cela implique que vouloir éroder progressivement les structures du pouvoir équivaut à vouloir simplement bricoler le statu quo. Par ailleurs, la « révolution » est généralement considérée comme synonyme de rupture – typiquement une grande insurrection apocalyptique – bien que celle-ci ne se produise généralement que si elle est précédée d'une grande érosion qui rend le système existant insoutenable.

La gauche radicale d’aujourd’hui aime penser qu’elle poursuit la rupture, alors que la plupart du temps elle participe activement à l'apprivoisement du système dans sa pratique réelle. Leurs tactiques ont tendance à impliquer la poursuite du même genre d'objectifs que les libéraux de gauche: moins d'inégalités économiques, les droits des groupes marginalisés. La seule différence est qu’iels poursuivent ces objectifs à la base plutôt qu’au niveau de l’État. Au lieu de cette approche « penser rupture, pratiquer l'apprivoisement », nous devrions adopter une stratégie d’érosion comme praxis principale, mais accueillir et faciliter la rupture si et quand elle est possible.

Comment organiser l'érosion ?

Moyens et objectifs : écarter la stratégie électorale

La critique anarchiste de la prise du pouvoir d’État est souvent caricaturée comme une opposition morale abstraite à l’État ignorant tout de la dure réalité politique à laquelle nous faisons face aujourd'hui. Après avoir attentivement examiné les textes d'auteurices anarchistes à travers l'Histoire, on découvre cependant que la véritable raison pour laquelle iels considéraient que les révolutionnaires ne devraient pas chercher à s'emparer de l’État est simplement que cette méthode n'était pas viable pour atteindre leurs objectifs.

Ces arguments stratégico-pratiques prennent leurs racines dans la manière dont les anarchistes pensent la société. En effet, les anarchistes considèrent que la société est constituée d'individus dotés de formes particulières de conscience et que ceux-ci s'engagent dans différents types d'activités, exerçant leurs capacités afin de satisfaire des besoins motivationnels, et ce faisant se transforment eux-même et le monde qui les entoure.

Par exemple, lorsque des travailleur·euses se mettent en grève, un certain nombre de transformations fondamentales peuvent apparaître. Celleux-ci peuvent développer leurs capacités en apprenant à pratiquer l'action directe et à reprendre leur destin en mains ; acquérir de nouvelles motivations telles que le désir de s'opposer à son patron ou de rejoindre un syndicat ; mais aussi voir leurs formes de conscience – c'est-à-dire les manières spécifiques dont les individus expérimentent, conceptualisent et comprennent le monde – radicalement modifiées. Dans cet exemple, cela peut se traduire par le fait de commencer à voir le patron comme un ennemi de classe ou de prendre conscience que pour améliorer leurs conditions iels doivent s'organiser collectivement avec d'autres travailleur·euses.

En prenant part à ce type d'activités, non seulement les travailleur·euses se transforment elleux-même, mais iels développent également de nouvelles relations sociales. Iels forment des liens de soutien mutuel et de solidarité tout en transformant leurs conditions d'existence, en obtenant des augmentations de salaires ou une baisse du temps de travail par exemple. Ce processus est souvent appelé théorie de la praxis.

Pour les anarchistes, l'une des conséquences majeures de la théorie de la praxis est qu'il y a une connexion inhérente entre moyens de la révolution et objectifs de la révolution. Le but final des anarchistes – le communisme libertaire – est une société sans État, sans classes sociales, dans laquelle les travailleur·euses détiennent collectivement les moyens de production et auto-organisent leurs lieux de travail ainsi que leurs communautés de vie à travers des conseils dans lesquels chacun·e a un droit de regard direct sur toute décision qui l'affecte.

Mais les individus qui veulent et sont capables de reproduire une société communiste ne vont pas tomber du ciel. Une société communiste ne peut émerger qu'à travers une révolution sociale qui abolira le capitalisme, et par conséquent devra être créé par les gens qui vivent actuellement sous le capitalisme. Sachant cela, afin d'atteindre une société communiste, la majorité de la population doit s'engager dans des formes d'activités spécifiques dans la lutte contre le capitalisme qui transformeront les gens en individus qui souhaitent et sont capables d'auto-organiser leurs vies à travers des conseils et fédérations de conseils. Si ce processus n'a pas lieu, le communisme ne peut pas voir le jour. Car pour que le communisme vive, des personnes réelles doivent l'établir et le reproduire jour après jour à travers leurs activités.

Ainsi, les révolutionnaires se doivent d'utiliser des moyens qui sont constitués par des formes de pratique qui vont effectivement transformer les individus en types de personnes qui voudront et seront capables de créer une société communiste. Si les révolutionnaires font l'erreur d'utiliser des moyens inappropriés, la société qui en résultera sera forcément différente de celle qu'iels envisageaient. Pour citer Malatesta:

« Il n'est pas suffisant de désirer quelque chose ; si l'on veut réellement cette chose, alors les moyens adéquats doivent être mobilisés pour s'assurer de l'obtenir. Et ces moyens ne sont pas arbitraires, mais au contraire se doivent d'être déterminés par les objectifs auxquels on aspire et par les circonstances dans lesquelles la lutte a lieu, car si l'on ignore le choix des moyens nous atteindrons des objectifs différents, possiblement diamétralement opposés aux objectifs initiaux, et cela serait la conséquence évidente et inévitable de notre choix de moyens. Celui qui s'engage sur la route et prend un mauvais virage ne va pas là où il a l'intention d'aller mais là où la route le mène. »

La stratégie du contre-pouvoir : un horizon de luttes alternatif

Pour accomplir nos buts en tant que mouvement de la classe laborieuse dans toute sa variété, nous devons nous organiser avec toustes celleux qui sont exploité·es et opprimé·es par le système capitaliste et tous les autres systèmes de domination. Cela signifie travailler ensemble non seulement sur le lieu de travail, mais dans nos communautés (en ligne et dans la vraie vie), nos prisons, nos écoles et nos quartiers, nos maisons et nos rues, pour renforcer le pouvoir à la base. Nous reconnaissons que cela inclut les travailleur·euses engagé·es formellement et informellement à n'importe quel stade de la production, de la logistique et de la réalisation, mais aussi celleux qui sont au chômage, à la retraite, incarcéré·es, dépendant·es ou handicapé·es, et toustes celleux qui ne possèdent pas et ne contrôlent pas les moyens de production capitaliste dans le cadre des 1% ou de leurs laquais.

C'est une stratégie qui met l'accent sur la base et qui se déploiera donc de manière unique dans une variété de contextes différents. La lutte sera différente selon les endroits et nos tactiques devront changer en conséquence. Néanmoins, nous pensons qu’une voie commune s’est ouverte dans les luttes à travers le monde, et c’est celle que nous souhaitons poursuivre. Cette voie consiste à construire notre chemin vers notre but ultime du socialisme libertaire, en l'assemblant pièce par pièce. En bref, notre méthode consiste à incarner le monde que l'on ose rêver.

Soyons plus précis. Comment construire efficacement des espaces politiques où la démocratie directe, l'entraide, la solidarité et une existence humaine écologiquement durable peuvent prévaloir? Pour commencer, nous devons être en mesure de subvenir à nos besoins immédiats. Ce faisant, nous devons nous organiser pour prendre le contrôle de puissants nœuds de production, de reproduction et de réalisation tout en cultivant simultanément des modèles de la société dans laquelle nous souhaitons vivre.

Le contre-pouvoir est une stratégie qui construit des espaces libérés et crée des institutions fondées sur la démocratie directe. Ensemble, ces espaces et ces institutions se développent dans la formation toujours plus large d'un nouveau monde « dans la coquille de l'ancien ». Au fur et à mesure que le mouvement devient plus puissant, il peut s'engager dans des confrontations de plus en plus larges avec la classe dirigeante – et finalement une lutte pour la légitimité politique contre les institutions de la société capitaliste.

À notre avis, le double pouvoir se compose de deux éléments :

  1. Construire des contre-institutions qui servent d'alternatives aux institutions régissant actuellement la production, l'investissement et la vie sociale sous le capitalisme
  2. Organiser et confédérer ces institutions pour construire un contre-pouvoir depuis la base qui peut à terme remettre en cause frontalement le pouvoir existant des capitalistes et de l'État

À court terme, une telle stratégie aide à remporter des victoires qui améliorent le niveau de vie des travailleur·euses, nous aide à répondre à nos besoins qui ne sont actuellement pas satisfaits sous le capitalisme et nous donne davantage notre mot à dire sur notre vie quotidienne. Mais plus intéressant encore, à long terme, ces méthodes fournissent des modèles pour de nouvelles façons d'organiser notre société sur la base des principes socialistes libertaires. Ils créent une voie vers une transition révolutionnaire pour en finir avec le mode de production capitaliste. Cette révolution nous libérera à la fois de la nécessité et de la volonté de créer de la richesse pour les riches, rendant possible un mode de production socialiste qui cherche à profiter à toute l'humanité et à nous libérer des limites solitaires des relations marchandes.

Il existe de nombreux exemples de contre-institutions, mais elles partagent toutes certaines caractéristiques essentielles: elles sont directement démocratiques, sont créées et dirigées par les personnes qui en bénéficient, et sont indépendantes du contrôle de l’État et du capital. En construisant ces organisations, les gens de la classe laborieuse peuvent créer une nouvelle forme de pouvoir social, politique et économique qui existe en tension et en opposition au pouvoir de tous les systèmes de domination.

Les contre-institutions peuvent inclure, mais sans s'y limiter : les conseils communautaires, les assemblées populaires de quartier, les conseils de travailleur·euses, les syndicats, les coopératives appartenant aux travailleur·euses, les économies de solidarité redistributives en réseau local et régional, les initiatives de budgétisation participative. Elles comprennent également des collectifs engagés dans la l'apport d'aide mutuelle et de secours en cas de catastrophe, les syndicats de locataires, les coopératives de logement, l'agriculture communale et les systèmes de distribution alimentaire auto-gérés, l'énergie appartenant à la communauté, les modèles d'éducation horizontale, les collectifs de garde d'enfants et les centres de santé gérés par la communauté , pour n'en nommer que quelques-uns.

Ces structures ne peuvent pas exister isolément et doivent nécessairement se mettre en réseau et se soutenir mutuellement entre communautés et régions. Là où cette dynamique émerge, les contre-institutions doivent s'efforcer de soutenir la création et la promotion d'autres organisations similaires. Lorsque cela est possible, ces contre-institutions s'unissent politiquement, économiquement et socialement pour former un écosystème autosuffisant.

Trouver sa place en tant qu'individu dans un mouvement anarchiste

Le personnel est politique

Puisque nous vivons sous la contrainte de différents systèmes de domination, nous sommes loin d'y être immunisé·es qu'on en soit directement victime ou pas. Nous avons incorporé un grand nombre des structures mentales et des modèles de comportements facilités par ces systèmes de domination. Se débarrasser d'eux est un travail continu et personne ne peut être 100% « woke ».

Mais si vous voulez vous impliquer dans un mouvement anarchiste, vous devriez commencer par vous analyser, vos privilèges et/ou les injustices auxquelles vous faites face. Vous n’avez pas besoin de lire de la théorie tous les jours et de pouvoir citer des auteurices dans des conversations aléatoires pour apporter une contribution précieuse au mouvement. Mais négliger la théorie ou l'autocritique peut conduire à blesser des camarades. Essayez de vous renseigner sur les problèmes auxquels vos allié·es sont confronté·es et ne vous attendez pas à ce qu’iels le fassent à votre place.

Cela étant dit, le travail de « déconstruction » des réflexes de domination prend du temps et nous ne pouvons pas toustes être exactement sur la même page en même temps. Notre mouvement devrait laisser une place aux petites erreurs honnêtes et pratiquer une empathie radicale tant que nous avons affaire à de véritables camarades sincères dans leur démarche.

Le groupe affinitaire : molécule du mouvement

D'un point de vue anarchiste, la structure organisationnelle devrait maximiser à la fois la liberté et la coordination volontaire à tous les niveaux d'échelle, du plus petit groupe à la société dans son ensemble. Vous et vos amis constituez déjà un groupe affinitaire, la pierre angulaire de ce modèle. Un groupe affinitaire est un cercle d'amis qui se considère comme une force politique autonome. L'idée est que les personnes qui se connaissent déjà et se font confiance doivent travailler ensemble pour répondre immédiatement, intelligemment et de manière flexible aux situations qui émergent dans le cadre du mouvement social.

Ce format sans chef s'est avéré efficace pour les activités de guérilla de toutes sortes, ainsi que pour ce que la RAND Corporation appelle les tactiques « d'essaimage » dans lesquelles de nombreux groupes autonomes imprévisibles submergent un adversaire centralisé. Vous devriez aller à chaque manif accompagné·e d'un groupe affinitaire, avec un sens partagé de vos objectifs et capacités. Si vous faites partie d'un groupe affinitaire qui a de l'expérience dans l'action commune, vous serez beaucoup mieux préparé·e à faire face aux urgences et à tirer le meilleur parti des opportunités inattendues.

Les anarcha-féministes affirment que le petit groupe n’est pas simplement une réaction à l’organisation hiérarchique masculine, mais une solution aux problèmes du mouvement tant au niveau de la structure que du leadership. En 1974, Cathy Levine, la co-écrivaine de « Blood of the Flower », a écrit la réponse anarcho-féministe à « The Tyranny of Tyranny » de Jo Freeman. Levine a soutenu que les féministes qui utilisent les stratégies de « construction de mouvement » de la gauche masculine ont oublié l'importance du personnel en tant qu'oppression politique et psychologique mais aussi de la politique préfigurative.

Au lieu de construire de grandes organisations hiérarchiques et aliénantes, les féministes devraient continuer à utiliser de petits groupes qui « multiplient la force de chaque membre » en développant leurs compétences et leurs relations dans un environnement non hiérarchique et épanouissant. Le développement de petits groupes et d’une culture féminine revigorerait les femmes individuellement et empêcherait l’épuisement professionnel, mais créerait également une alternative préfigurative à l’organisation hiérarchique.

« La raison pour laquelle nous voulons construire un mouvement sur une base de collectifs est que nous voulons créer une culture révolutionnaire cohérente avec notre vision de la nouvelle société; c'est plus qu'une réaction; le petit groupe est une véritable solution. »

– Cathy Levine

Compte tenu de leur petite taille, les groupes affinitaires peuvent avoir un impact disproportionné. Contrairement aux structures descendantes traditionnelles, ils sont libres de s'adapter à n'importe quelle situation, ils n'ont pas besoin de prendre leurs décisions à travers un processus compliqué de ratification, et toustes les participant·es peuvent agir et réagir instantanément sans attendre les ordres - mais avec une idée claire de ce que l'on peut attendre les un·es des autres.

L'admiration et l'inspiration mutuelles sur lesquelles ils sont fondés les rendent très difficiles à démoraliser. Contrairement aux structures capitalistes, fascistes et socialistes, elles fonctionnent sans aucun besoin de hiérarchie ou de coercition. Participer à un groupe affinitaire peut être enrichissant et amusant en plus d'être efficace. Plus important encore, les groupes affinitaires sont motivés par un désir et une loyauté partagés, plutôt que par le profit, le devoir ou toute autre compensation ou abstraction.

Certains groupes affinitaires sont formels et immersifs: les participant·es vivent ensemble, partageant tout en commun. Mais un groupe affinitaire n'a pas besoin d'être un arrangement permanent. Il peut servir de structure utilitaire, assemblé à partir d'un groupe de personnes intéressées et de confiance pour la durée d'un projet donné. Une équipe particulière peut agir ensemble encore et encore en tant que groupe affinitaire, mais les membres peuvent également se diviser en petits groupes, participer à d'autres groupes ou agir en dehors de la structure du groupe affinitaire. La liberté de s'associer et de s'organiser comme chacun l'entend est un principe anarchiste fondamental; de sorte qu'aucune personne ou groupe n'est essentiel·le au fonctionnement de l'ensemble, et différents groupes peuvent se reconfigurer selon les besoins.

Un groupe affinitaire peut aller de deux à peut-être quinze personnes, selon vos objectifs. Cependant, aucun groupe ne devrait être si grand qu'une conversation informelle sur des questions urgentes soit impossible. Apprenez les forces, les vulnérabilités et les antécédents de chacun, afin de savoir sur quoi vous pouvez compter chez les uns et les autres. Discutez de vos analyses de chaque situation dans laquelle vous vous trouvez et de ce qu'il vaut la peine d'y accomplir. Identifiez où ces analyses correspondent, où elles sont complémentaires et où elles diffèrent, afin d'être prêt à prendre des décisions en une fraction de seconde. Une façon de développer l'intimité politique est de lire et de discuter des textes ensemble, mais rien ne vaut l'expérience sur le terrain. Commencez lentement pour ne pas trop vous disperser.

« Indigénisez l'anarchisme. Rendez-le queer. Recontextualisez-le. Faites le vôtre. »

– Bandilang Itim

Un groupe peut travailler avec d'autres groupes affinitaires dans ce que l'on appelle parfois un cluster. La formation de clusters permet à un plus grand nombre d'individus d'agir avec les mêmes avantages qu'un seul groupe affinitaire. Au fil des années de collaboration, différents groupes peuvent apprendre à mieux se connaître les uns les autres et à se connaître eux-mêmes, devenant ainsi plus à l'aise et puissants ensemble.

Lorsque plusieurs clusters ont besoin de coordonner des actions particulièrement massives – avant une grande manifestation, par exemple – ils peuvent tenir une réunion de porte-parole au cours de laquelle différents groupes et clusters peuvent s'informer mutuellement de leurs intentions. Les conseils de porte-parole produisent rarement une unanimité sans faille, mais ils peuvent informer les participant·es des divers désirs et perspectives qui sont en jeu. L'indépendance et la spontanéité que procure la décentralisation sont généralement nos plus grands avantages au combat face à un adversaire mieux équipé.

Arrêtez de vous demander ce qui va se passer ou pourquoi rien ne se passe. Rassemblez-vous avec vos ami·es et commencez à décider de ce qui va se passer. Ne traversez pas la vie en spectateur passif, en attendant qu'on vous dise quoi faire. Prenez l'habitude de discuter de ce que vous voulez voir se produire et de concrétiser ces idées. Sans une structure qui encourage les idées à passer à l'action, sans camarades avec lesquels réfléchir et créer un élan, vous risquez d'être paralysé·e, coupé·e d'une grande partie de votre propre potentiel; avec elleux, votre potentiel peut être multiplié par dix ou dix mille. Si chaque individu dans chaque action contre l'État et le statu quo participait au sein d'un groupe affinitaire dévoué et soudé, la révolution serait accomplie en quelques années.

Un groupe affinitaire peut être un club de couture ou un collectif d'entretien de vélos; il pourrait se réunir dans le but de fournir la nourriture lors d'actions d'occupation ou de forcer une multinationale à fermer ses portes grâce à un programme de sabotage soigneusement orchestré. Des groupes affinitaires ont planté et défendu des jardins communautaires, construit, occupé et incendié des bâtiments, organisé des programmes de garde d'enfants et des grèves sauvages; des groupes affinitaires lancent régulièrement des révolutions dans les arts visuels et la musique populaire.

Murray Bookchin, un théoricien américain de l'anarchisme et de l'écologie sociale, estime qu'un type spécifique de groupe affinitaire devrait être la priorité: le groupe d'étude.

« Un futur mouvement pour un changement social fondamental ne satisfera pas les besoins de notre temps – son sentiment d'impuissance, d'aliénation, de déplacement, de sens et de communauté – à moins qu'il ne se ressaisisse consciemment, petit à petit, dans un but de clarté idéologique et de cohérence théorique. L'éducation, à mon avis, est la première «priorité» pour une radicalisation de notre temps. Ce n'est que par un acte suprême de conscience et de probité éthique que cette société peut être fondamentalement changée. Qu'il y ait besoin de «forces objectives» pour promouvoir cette conscience est assez clair, mais je soutiens plus que jamais que le groupe d'étude, pas seulement le «groupe affinitaire», est la forme indispensable pour notre temps – en particulier au vu de l'effroyable dégradation intellectuelle et culturelle qui marque notre époque. »

Les premières Anarcha-féministes ont également mis en place des groupes d'étude qui se sont formés et dissous rapidement. Ces collectifs étaient souvent petits, flexibles et basés sur des projets. Parce qu'elles avaient besoin d'intimité, lorsque les groupes devenaient trop grands, elles se sont divisées en plusieurs groupes d'étude et d'action.

Ces groupes ont également agi en tant que groupes affinitaires qui ont collectivement participé à des actions autour de divers problèmes locaux et nationaux, de la coopérative alimentaire locale au soutien des prisonniers politiques internationaux, du mouvement lesbien aux luttes écologiques en passant par le mouvement anti-nucléaire.


Sources & inspirations