Insurrections aux intersections

Les oppressions systémiques, à l'instar du suprémacisme blanc, ne peuvent pas être comprises sans analyser sur la façon dont elles sont genrées, liées à la sexualité, à la classe, etc. De la même façon, ce type d'analyse peut être étendu à la compréhension des relations humaines de domination.

Insurrections aux intersections
Photo by Sinitta Leunen / Unsplash

Source: https://theanarchistlibrary.org/library/abbey-volcano-j-rogue-insurrections-at-the-intersections

Autrices: Abbey Volcano et J. Rogue

Traducteurice: MaddyKitty

Présentation des autrices (extrait de Queering anarchism):

Abbey Volcano est une militante anarchiste vivant dans l'est de l'Etat du Connecticut (Etats-Unis). Elle milite généralement autour des questions de sexualité, de genre et des luttes pour la liberté reproductive. Quand elle ne lit pas de romans graphiques et ne regarde pas de films de science-fiction, elle essaie de renverser le paradigme dominant, en écrivant sur l'identité, la sexualité, le genre et l'économie politique. Elle est membre de la Workers Solidarity Alliance, de Queers Without Borders et de l'IWW, et critique constamment la violence et l'ennui inhérents aux hiérarchies institutionnalisées de toutes sortes. Son dernier essai est co-écrit avec J. Rogue et se trouve dans la nouvelle édition de Quiet Rumours qui vient d'être republiée cette saison par AK Press.

J. Rogue est une anarcha-communiste intersectionnelle, présente dans des organisations anarchistes, féministes et queer depuis plus de dix ans. "Une grande partie de son travail a porté sur le VIH/SIDA, les prisons et le militarisme, et sur l'établissement de liens entre les systèmes d'oppression et d'exploitation, en particulier par le biais de l'analyse des médias. Rogue est membre de la Workers Solidarity Alliance et vit actuellement à Austin, État du Texas.


Nous devons comprendre le corps, non pas comme lié au privé ou à soi — l'idée occidentale de l'autonomie individuelle — mais comme étant lié intégralement aux expressions matérielles de la communauté et de l'espace public. Dans ce sens, il n'y a pas de séparation nette entre le corporel et le social; à la place il y a ce qui a été appelé un “corps social”.

— Wendy Harcourt et Arturo Escobar. “Women and the politics of place.” Development 45 (1): 7–14.

La naissance de l'intersectionnalité

En réponse aux divers féminismes états-uniens et leur effort d'organisation, le Combahee River Collective,[1] une organisation de lesbiennes noires socialistes-féministes, a rédigé une déclaration qui donnera naissance à l'intersectionnalité. La théorie de l'intersectionnalité est née du mouvement féministe noir à la fin des années 1970 et au début des années 1980. Elle est souvent comprise comme une réponse aux fausses constructions du féminisme grand public sur la “femme universelle” et la “sororité”.[2] Au cœur de l'intersectionnalité se trouve le désir de mettre en évidence les innombrables façons dont les catégories et les situations sociales telles que la race, le sexe et la classe se croisent et interagissent pour produire des inégalités sociales systémiques; étant donné cette réalité, le fait de parler d'une expérience universelle féminine était évidemment basé sur de fausses prémisses (et typiquement mettre en avant les catégories les plus privilégiées de femmes — c'est-à-dire, les femmes blanches, valides, de “classe moyenne”, hétérosexuelles, etc.).

Initialement conçue autour de la triade “race/classe/genre”, l'intersectionnalité a été plus tard étendue par Patricia Hill Collins afin d'y inclure les liens sociaux comme la Nation, la capacité, la sexualité, l'âge et l'origine ethnique.[3] Plutôt qu'un modèle additionnel, l'intersectionnalité nous offre une façon de voir la race, la classe, le genre, la sexualité, etc. comme des processus qui se constituent mutuellement (ces catégories n'existent donc pas indépendamment les unes des autres; elles se renforcent plutôt mutuellement). Les rapports sociaux qui se jouent tous les jours dans nos vies sont assez complexes. Au lieu d'y voir des catégories distinctes, l'intersectionnalité théorise des positions sociales qui se chevauchent, interagissent de manière complexe, s'entrecroisent et ce parfois dans des configurations contradictoires.

Vers une critique anarchiste de l'intersectionnalité libérale

L'intersectionnalité a été et est encore souvent centrée sur l'identité. Si la théorie suggère que les hiérarchies et les systèmes d'oppressions sont enchevêtrés, constitués mutuellement et parfois de manière contradictoire, l'intersectionnalité a souvent été utilisée à des fins de hiérarchisation des oppressions. Par exemple, “la race, la classe et le genre” sont souvent vues comme des oppressions qui sont expérimentées de diverses manières/divers degrés par tout le monde — c'est-à-dire que personne n'échappe aux assignations identitaires forcées. Ce concept peut être utile, particulièrement quand on lutte, mais ces trois “catégories” sont vues uniquement comme des identités, et comme si elles étaient similaires parce qu'elles sont des “oppressions”. Il est par exemple avancé que nous avons toustes une race, un genre et une classe. Étant donné que nous expérimentons toustes ces identités de manière différente, de nombreuxses théoricien·nes écrivant sur l'intersectionnalité utilisent quelque chose appelé “classisme” pour compléter les notions de racisme et de sexisme.

Cela peut mener à une grave confusion de la notion d'oppression de classe. Les personnes riches devraient traiter plus “gentiment” les pauvres tout en maintenant une société de classe. Cette analyse traite la différence de classe comme une simple différence culturelle. Par conséquent, elle conduit à la stratégie limitée du “respect de la diversité” au lieu de traiter le problème à la racine. Cet argument exclut une analyse de la lutte des classes qui voit le capitalisme et la société de classe comme des institutions et des ennemis de la liberté. Nous ne souhaitons pas “nous entendre” sous le capitalisme en abolissant le snobisme et l'élitisme de classe. Nous souhaitons plutôt en finir avec le capitalisme et mettre fin à la société de classe. Nous reconnaissons qu'il y a certains points intéressants soulevés par les personnes qui parlent de classisme — nous ne voulons pas passer sous silence la stratification des revenus au sein de la classe ouvrière.

Nous devons reconnaitre et prendre conscience de l'énorme diversité de la classe ouvrière. Cependant, nous pensons qu'il est inexact de la confondre avec la détention d'un pouvoir systémique sur les autres. Une grande partie de la soi-disant classe moyenne peut avoir un avantage financier relatif sur ses pairs moins bien payés, mais ce n'est pas la même chose que de les exploiter ou d'être en situation de pouvoir par rapport à eux. Cette analyse de classe sociologique pousse les gens à confondre leur identité avec le fait d'être de “classe moyenne” (un terme dont les définitions sont si nombreuses qu'il n'est pas pertinent), ce qui les place dans la configuration d'une classe dominante/d'oppresseurs, contribuant à la difficulté de la constitution d'une conscience de classe aux États-Unis d'Amérique. Le capitalisme est un système d'exploitation où la majorité doit travailler pour vivre quand d'autres, peu nombreux, possèdent (ou plutôt volent) pour gagner leur vie. La notion de classisme n'explique pas l'exploitation, ce qui en fait un concept imparfait. Nous voulons la fin de la société de classe, pas une société où les classes “se respectent”. Il est impossible d'éradiquer l'exploitation si la société de classe continue à exister. Afin de mettre fin à l'exploitation, nous devons mettre fin à la société de classe (ainsi qu'aux autres hiérarchies institutionnalisées).

Cet enjeu majeur est fréquemment négligé par les théoricien·nes qui utilisent l'intersectionnalité pour appeler à la fin du “classisme”. En tant qu'anarchistes, nous appelons plutôt à la fin de toutes les exploitations et oppressions et cela inclut la fin de la société de classe. Les interprétations libérales de l'intersectionnalité manquent l'unicité de la classe en la transformant en identité et en la traitant de la même manière que le racisme et le sexisme, en l'affublant du suffixe “-isme”. Éradiquer le capitalisme signifie mettre fin à la société de classe; cela passe par la lutte des classes. De la même manière, la race, le genre, la sexualité, la capacité et l'âge, toute une gamme de rapports sociaux arrangés hiérarchiquement, sont tout aussi uniques. En tant qu'anarchistes, nous devons situer leurs propriétés uniques plutôt que de les intégrer dans un cadre théorique unique.

En voyant la classe comme une “autre identité”, qu'il faudrait comprendre pour comprendre celle des autres (et la sienne), ces conceptions ne rendent pas service à la lutte et au processus de libération. Si l'intersectionnalité illustre les façons dont les relations de domination interagissent et se soutiennent, cela ne veut pas dire que ces systèmes sont identiques ou qu'ils peuvent être confondus. Ils sont uniques et fonctionnent différemment. Ces systèmes se reproduisent les uns les autres. Le suprémacisme blanc est sexualisé et genré, l'hétéronormativité est racialisée et située en terme de classe. Les institutions d'exploitation et d'oppression ainsi que leurs structures sont solidement liées ensemble et se soutiennent mutuellement. Mettre en avant leurs intersections, leurs liaisons, nous donne des angles utiles afin de les mettre à bas et de construire des relations plus désirables, plus libératrices et plus soutenables, afin de façonner notre futur.

Une intersectionnalité propre à l'anarchisme

Après avoir noté cette erreur commune venant de théoricien·nes et militant·es qui écrivent sous l'étiquette de l'intersectionnalité, il reste que la théorie a de nombreuses choses à nous offrir, choses qu'il ne faut pas ignorer. Par exemple, l'intersectionnalité rejette l'idée d'une oppression centrale ou principale. Au contraire, comme indiqué précédemment, toutes les oppressions sont enchevêtrées et se constituent souvent mutuellement. En l'interprétant à des niveaux structurels et institutionnels, cela signifie que la lutte contre le capitalisme doit aussi passer par la lutte contre l'hétérosexisme, le patriarcat et le suprémacisme blanc, etc. L'intersectionnalité est utilisée trop souvent comme un simple outil de compréhension des oppressions, expliquant la façon dont elles sont entremêlées dans notre vie quotidienne afin de produire une identité qui nous est unique.

En tant qu'anarchistes, il nous faut utiliser l'intersectionnalité pour comprendre comment la vie quotidienne d'individus peut être employée pour parler des manières dont les structures et les institutions interagissent et se croisent. Ce projet peut nous aider dans nos analyses, stratégies et luttes contre toutes les formes de domination. Pour le dire autrement, les anarchistes pourraient utiliser ces réalités vécues pour établir des liens entre des processus institutionnels qui créent, reproduisent et maintiennent les rapports sociaux de domination. Malheureusement, une interprétation libérale de l'intersectionnalité rejette ce type d'analyse. Ainsi, si nous pouvons emprunter à l'intersectionnalité, nous devons également la critiquer d'un point de vue nettement anarchiste.

Il convient de noter qu'il n'existe pas vraiment d'interprétation universellement acceptée de l'intersectionnalité. Comme pour le féminisme, elle nécessite une adaptation afin d'être véritablement descriptive, c'est pourquoi nous utiliserons le terme "intersectionnalité anarchiste" pour décrire notre perspective dans cet essai. Nous pensons qu'une perspective anti-capitaliste et anti-étatique (tout autant qu'une perspective révolutionnaire contre le suprémacisme blanc et l'hétéropatriarcat) est la conclusion logique de l'intersectionnalité. Cependant, il y en a bien d'autres, qui peuvent adopter une approche plus libérale. Encore une fois, cela se voit dans les critiques du “classisme” plutôt que du capitalisme et de la société de classe, ainsi que l'absence fréquente d'une analyse de l’État. En outre, il y a souvent également une tendance à se concentrer uniquement sur les expériences individuelles plutôt que sur les systèmes et institutions.

Si tous ces points de difficulté sont pertinents, il est vrai également que les individus qui ont grandi aux États-Unis, socialisés dans une culture profondément individuelle, ont tendance à se concentrer sur l'oppression et la répression des individus, souvent au détriment d'une perspective plus large, systémique. Nous nous intéressons au fonctionnement des institutions et à la manière dont elles sont reproduites dans notre vie quotidienne et dans les modèles de relations sociales. Comment pouvons-nous remonter de nos “expériences individuelles” aux systèmes qui les (re)produisent (et vice versa) ? Comment pouvons-nous remonter la façon dont ces systèmes se (re)produisent ensemble ? Comment pouvons-nous les combattre et créer de nouvelles relations sociales qui favoriseront la liberté?

Avec une analyse institutionnelle et systémique de l'intersectionnalité, les anarchistes se donnent la possibilité de mettre en valeur le corps social mentionné dans la citation d'ouverture. Si nous voulons en rendre compte complètement — la façon dont les hiérarchies et inégalités sont tissées dans notre structure sociale — nous serions négligent·es de ne pas souligner une omission flagrante dans presque tout ce qui a été écrit dans les théories intersectionnelles : l’État. Nous ne sommes pas dans une société de droits égaux, mais dans un système complexe de domination où certain·es sont gouverné·es, contrôlé·es et dirigé·es dans des processus institutionnels que les anarchistes décrivent comme l’État. Gustav Landauer voyait celui-ci comme un rapport social, comme un arrangement hiérarchique de l'humanité où certains gouvernent les autres dans un corps politique qui se place au-dessus et au-delà du contrôle du peuple.[4]

Nous sommes plus que des corps qui existent dans des identités assignées telles que la race, la classe, le genre, la capacité, et le reste d'une longue liste. Nous sommes également des sujets politiques dans une société dirigée par des politiciens, des juges, la police, et des bureaucrates de toute sorte. Une analyse intersectionnelle qui tient compte du corps social doit être étendue par les anarchistes, à des fins insurrectionnelles, car notre misère est liée aux institutions telles que le capitalisme et l’État qui produisent et sont (re)produit par la toile des identités mises en place pour organiser l'humanité en groupes d'oppresseur·euses et d'opprimé·es.

En tant qu'anarchistes, nous pensons que l'intersectionnalité est utile en tant qu'elle façonne nos luttes. Elle a été utile pour comprendre la façon dont les oppressions s’entremêlent et jouent dans la vie quotidienne des gens. Cependant, quand elle est interprétée dans un cadre libéral, les analyses typiques qui en découlent adoptent souvent l'idée que l'ensemble des oppressions fonctionne de la même manière, ce qui peut exclure une analyse de classe, une analyse de l’État, ainsi qu'une analyse de nos institutions de pouvoir. Nous estimons que nos expériences quotidiennes des oppressions et de l'exploitation sont importantes et utiles pour la lutte si nous utilisons l'intersectionnalité de façon à englober les différentes fonctions du suprémacisme blanc, de l'hétéronormativité, du patriarcat, de la société de classe, etc. dans la vie quotidienne des gens, plutôt que de les lister simplement comme si elles fonctionnaient de manière similaire.

En vérité, les histoires de l'hétéronormativité, du suprémacisme blanc et de la société de classe doivent être comprises dans leurs similarités et leurs différences. D'ailleurs, elles doivent être comprises dans leur fonction de (re)configuration des autres systèmes. Ce niveau d'analyse nous permet d'atteindre une vision globale de la façon dont les institutions dirigeantes fonctionnent et comment cela impacte notre vie quotidienne. Ce serait une grosse erreur de ne pas utiliser l'intersectionnalité de cette façon.

De l'abstraction à l'organisation: liberté reproductive et anarchisme intersectionnel

La façon dont le capitalisme, le suprémacisme blanc et l'hétéropatriarcat — et la société disciplinaire en général — ont requis le contrôle sur les corps a déjà été bien détaillée ailleurs,[5] mais nous voudrions montrer un peu de cette histoire dans le but de construire un argumentaire organisé autour de la liberté reproductive, qui pourrait bénéficier d'une analyse anarchiste intersectionnelle. La liberté reproductive dont on va parler s'inscrira dans le cadre d'une justice reproductive anti-étatiste et anticapitaliste, en soutenant qu'une position “pro-choix” n'est pas suffisante pour une approche révolutionnaire des “droits” reproductifs. Suivre la façon dont la race, la classe, la sexualité, la nationalité et la capacité se croisent et forment l'accès des femmes à la santé reproductive requiert une compréhension profonde des systèmes d'oppression, ce que Andrea Smith souligne dans son livre Conquest.[6] Regarder l'histoire du colonialisme en Amérique nous aide à comprendre la complexité de la liberté reproductive dans notre contexte. L’État en tant qu'institution a toujours eu un intérêt particulier à maintenir le contrôle sur la reproduction sociale, et en particulier la façon dont les personnes colonisées se reproduisent ou non. L'histoire des stérilisations forcées de personnes natives Américaines, ainsi que de personnes afro-américaines, latines et même des femmes blanches pauvres,[7] nous montre que le simple accès à l'avortement ne répond pas entièrement à l'enjeu de la liberté reproductive.[8] Afin de disposer d'un mouvement compréhensif et révolutionnaire, nous devons regarder l'ensemble des aspects de cet enjeu: être en capacité d'avoir et d'élever des enfants, avoir accès à des soins, un logement, à l'éduction, aux transports, à l'adoption, constituer des familles non-nucléaires, etc. Pour qu'un mouvement soit réellement révolutionnaire, il doit être inclusif; le mouvement pro-choix a négligé les besoins des personnes marginalisées. Est-ce que l'arrêt Roe contre Wade couvre la complexité des vies des femmes et des mères en prison?

Que fait-on des expériences des personnes sans-papier? Les personnes trans* ont longtemps combattu pour un système de soins inclusif.[9] Se limiter à la défense du droit à l'avortement ne réunit pas l'ensemble des personnes affectées par l'hétéropatriarcat. De la même façon, un “choix” légal dans le cas où la procédure d'avortement est inaccessible financièrement n'aide pas les femmes pauvres et met en lumière la nécessité de détruire le capitalisme afin d'accéder à des libertés positives. Les activistes pour la justice reproductive ont soutenu une approche intersectionnelle sur ces enjeux, et une analyse anarcha-féministe de la liberté reproductive pourrait en bénéficier en utilisant une analyse anarchiste intersectionnelle.

Une analyse anarchiste intersectionnelle de la liberté reproductive nous montre que quand une communauté commence à lutter, iels ont besoin de comprendre les façons dont les relations de domination fonctionnent ensemble afin d'avoir une vision générale de ce pour quoi iels se battent. Si nous pouvons estimer les façons dont les rapports sociaux d'oppression et d'exploitation fonctionnent ensemble — et forment la toile de notre vie quotidienne — il nous est plus facile de les détruire. Par exemple, pour analyser la façon dont les femmes de couleur ont été ciblées historiquement et particulièrement, il nous faut comprendre comment l'hétéropatriarcat, le capitalisme, l’État et le suprémacisme blanc ont créé ensemble une situation où le corps des femmes de couleur a été ciblé dans des programmes sociaux tels que l'aide sociale, les expériences médicales et l'eugénisme.

Comment le racisme et le suprémacisme blanc ont-ils fonctionné pour supporter l'hétéropatriarcat? Comment la sexualité a-t'elle été racialisée de manière à permettre aux colons de ne pas se sentir coupables de viols, de génocides et de l'esclavage, tant dans l'histoire que de nos jours? Comment le suprémacisme blanc a construit des représentations genrées avec des images telles que The Mammy et Jezebel ?[10] Comment l'aide sociale d'Etat a-t'elle été racialisée et genrée dans le but de tuer les corps noirs ?[11] Les oppressions systémiques, à l'instar du suprémacisme blanc, ne peuvent pas être comprises sans analyser sur la façon dont elles sont genrées, liées à la sexualité, à la classe, etc. De la même façon, ce type d'analyse peut être étendu pour comprendre comment l'hétéropatriarcat, l'hétéronormativité, le capitalisme, l’État — comment toutes les relations de domination fonctionnent. C'est là la force qu'il y a dans une analyse anarchiste intersectionnelle.

Une analyse intersectionnelle anarchiste, du moins la façon dont nous utilisons le point de vue, ne centralise aucune structure ou institution par rapport à une autre, sauf en fonction du contexte. Au contraire, ces structures et institutions fonctionnent pour se (re)produire les unes les autres. Elles existent ensemble. Pris sous cet angle, une structure d'oppression ou d'exploitation centrale ou principale n'a aucun sens. Ces rapports sociaux ne peuvent pas être séparés, un d'entre eux qualifié de “central” et les autres de “périphérique”. Ils se croisent. Après tout, qu'y a-t-il de bon dans une insurrection où certain·es d'entre nous sont laissé·es derrière?


  1. Combahee River Collective Statement. 1977. Anzalduza, Gloria, and Cherrie Moraga. 1981. This Bridge Called My Back: Writings by Radical Women of Color. Watertown, Mass: Persephone Press. ↩︎

  2. Par exemple: Crenshaw, Kimberlé W. 1991. “Mapping the Margins: Intersectionality, Identity Politics, and Violence against Women of Color.” Stanford Law Review, 43 (6): 1241–1299. ↩︎

  3. Voir: Purkayastha, Bandana. 2012. “Intersectionality in a Transnational World.” Gender & Society 26: 55–66. ↩︎

  4. Landauer, Gustav. 2010. Revolution and Other Writings, traduit par Gabriel Kuhn. Oakland: PM Press. ↩︎

  5. Pour plus d'analyse sur la façon dont la race, le genre et la sexualité s'inscrivent dans le capitalisme et le colonialisme aux Etats-Unis d'Amérique, voir: Smith, Andrea. 2005. Conquest: Sexual Violence and American Indian Genocide. Cambridge, MA: South End Press. ↩︎

  6. Smith, Andrea. 2005. Conquest: Sexual Violence and American Indian Genocide. Cambridge, MA: South End Press. ↩︎

  7. Par exemple: rockcenter.msnbc.msn.com ↩︎

  8. Ce livre montre des exemples et retrace l'histoire de la justice reproductive: Silliman, Jael M. 2004. Undivided Rights: Women of Color Organize for Reproductive Justice. Cambridge, Mass: South End Press. ↩︎

  9. Trans* peut signifier: Transgenre, Transsexuel, genderqueer, Non-Binaire, Genderfluid, Genderfuck, Intersexe, Troisième genre, Transvestite, Cross-dresser, Bi-genre, Homme Trans, Femme trans, Agenre. ↩︎

  10. Hill Collins, Patricia. 1991. Black Feminist Thought: Knowledge, Consciousness, and the Politics of Empowerment. New York: Routledge. ↩︎

  11. Roberts, Dorothy E. 1999. Killing the Black Body: Race, Reproduction, and the Meaning of Liberty. New York: Vintage. ↩︎