De quel côté de la barricade ?

Les théoricien·ne·s de la bisexualité considèrent de plus en plus la pensée binaire comme l’une des sources de l’oppression des bi·e·s.

De quel côté de la barricade ?

Texte publié par Rebecca Kaplan dans Bisexual Politics : Theories, Queries, and Visions (1995)

Notes de la traduction

Nous avons choisi de conserver le terme "bipolarité" que l'autrice utilise au sens de "divisé en deux pôles". Il n'est pas question ici de psychiatrie.
Nous avons également choisi de remplacer la mention de "sexe" par "genre" lorsque l'autrice se réfère très clairement au second concept.
Les notes de bas de page sont celles du texte original.


Les dangers de la pensée binaire

Les théoricien·ne·s de la bisexualité considèrent de plus en plus la pensée binaire comme l’une des sources de l’oppression des bi·e·s, et ont élaboré des modèles de pensée alternatifs. Leurs réflexions se sont portées en premier lieu sur les divisions gay/hétéro et homme/femme. J’aimerais explorer certains problèmes de la pensée binaire à travers différents exemples. J’évoquerai les limites des modèles alternatifs proposés, qui se contentent de rejeter seulement certains aspects de la pensée binaire, en conservant soit la catégorisation, soit la bipolarisation, qui sont en elles-mêmes des problèmes. J’explorerai ensuite comment une vision non-binaire du monde peut devenir un outil politique pour répondre à un grand nombre de problématiques.

La pensée binaire est un mode de pensée restreint, qui divise le monde en deux cases séparées. Cette forme de pensée omniprésente mène à l’invisibilisation des bisexuel·le·s, et perpétue l’oppression par bien d’autres façons. S’identifier comme bisexuel·le[1] dans une culture où la bisexualité est marginalisée peut mener au développement de points de vue particuliers à propos de cette marginalisation. Le rejet de la binarité gay/hétéro, qui nie l’existence des bisexuel·le·s, peut mener à questionner d’autres formes de pensée binaire.

L’impulsion initiale qui m’a poussée à écrire cet article est née il y a plusieurs années, en lisant une critique conservatrice portant sur un journal de gauche. Ce journal avait publié un éditorial en opposition à l’intervention américaine dans les pays du Golfe. La critique conservatrice pointait du doigt le journal pour ne pas avoir pris en compte « les deux côtés du problème ». Ayant moi-même au moins quatre avis différents sur la guerre du Golfe, j’ai été particulièrement marquée par la mention « des deux côtés du problème ». Cette expression est très répandue ; l’absence de biais est supposément atteinte en exposant « les deux côtés ». La croyance qu’il y a « deux côtés » nous empêche d’explorer des opinions et des points de vue différents des deux seuls qui nous sont présentés. Si une question nous est montrée sous un seul angle, il nous est facile de discerner qu’une opinion différente doit encore s’exprimer, mais ce n’est pas le cas lorsque deux facettes nous sont présentées. La pensée binaire nous dissuade de concevoir d’autres solutions. À partir du moment où deux options nous sont données, nous cessons de rechercher des alternatives. L’illusion du choix a pour fonction de maintenir le statu quo. Pour moi, l’acceptation que deux cases représentent l’ensemble des possibilités est le plus grand travers de la pensée binaire.

La pensée binaire est le paradigme selon lequel les choses sont naturellement divisées entre deux catégories distinctes. La pensée binaire est la combinaison de la pensée bipolaire et de la pensée en catégories.

La pensée bipolaire suppose que les attributs peuvent être décrits en comparaison à deux extrêmes, les individus se situant sur un curseur le long d’une ligne unidimensionnelle reliant ces deux pôles. L’échelle de Kinsey, qui décrit les orientations sexuelles humaines dans un tableau à sept colonnes, depuis exclusivement hétérosexuel (0) jusqu’à exclusivement homosexuel (6), est un exemple de modèle bipolaire. Les modèles bipolaires définissent nécessairement les deux pôles comme opposés. Sur l’échelle de Kinsey, plus une personne est attirée par les femmes, moins elle est attirée par les hommes, et inversement. Au sein d’un modèle bipolaire, il est possible que des individus ne soient ni strictement homosexuels, ni strictement hétérosexuels, mais ils restent définis selon s’ils sont « proches » ou non d’être hétérosexuels ou homosexuels.

La pensée en catégorie est le paradigme dans lequel les objets peuvent être divisés entre plusieurs groupes distincts et discontinus. Un exemple de catégorisation est l’usage de cases dans les formulaires de recensement ethnique, dans lesquels il est impératif de cocher une case parmi différentes options. Cette approche reconnaît l’existence d’un certain nombre de groupes, et intègre les différences entre eux. Cependant, la catégorisation ne permet pas les superpositions, et ne prend pas en compte les personnes à l’intersection de groupes (en l’occurrence les individus possédant plusieurs héritages). De plus, de tels systèmes sont rarement exhaustifs, et échouent quasiment toujours à offrir suffisamment de cases pour n’oublier personne.

La pensée binaire combine les deux idéologies que sont la bipolarité et la catégorisation, en cela qu’elle requiert exactement deux groupes opposés (bipolarité), et qu’elle requiert que ces groupes soient distincts et discontinus (catégorisation). Diviser les individus entre homosexuel·le·s et hétérosexuel·le·s est un exemple de pensée binaire.

La catégorisation est une fonction de l’esprit humain. Nous catégorisons les choses de manière à pouvoir les nommer, et afin que nous puissions en parler. Mais ces catégories sont souvent définies par les besoins discursifs des classes dirigeantes. Les décisions de savoir quelles catégories raciales existent, qu’est-ce qui est bien ou mal, légal ou illégal, et même possible ou impossible, sont prises par celleux qui détiennent le pouvoir. Il est important que nous examinions pourquoi certaines méthodes de catégorisation se sont développées, et quels intérêts elles servent. L’un de ces cas de figure est celui de la catégorie « fou ». L’étiquette « fou » a été utilisée pour condamner les personnes que le pouvoir désapprouvait : les homosexuel·le·s, les femmes qui refusaient d’être violées par leur mari, les esclaves qui tentaient de s’enfuir, les personnes qui s’insurgeaient contre les actions oppressives des gouvernements, et toustes celleux dont la conduite représentaient une menace pour l’ordre existant.

Quelle est l’utilité des mots que nous utilisons pour décrire les orientations sexuelles ? Par exemple, si je rencontre quelqu’un, j’aurais peut-être des motifs légitimes de vouloir connaître ses préférences sexuelles. Les mots comme « lesbienne » surviennent parce qu’ils ont une utilité. Ils aident à prévoir certains comportements, avec qui une personne est la plus susceptible de sortir par exemple, et ils ont aussi un sens politique important au sein d’une société hétérosexiste. Mais ces mots sont aussi dangereux, parce qu’ils permettent à un groupe dominant de définir un « autre » qui pourra ensuite être opprimé. Même si je conviensqu’il est utile d’avoir des mots pour nommer le ou les genres parlesquels une personne est attirée sexuellement [NDT ou romantiquement], je n’aurais pas choisi les catégories « homosexuel » et « hétérosexuel ». J’aurais pu tout aussi bien diviser le monde entre gynosexuel·le·s (attiré·e·s par les femmes), androsexuel·le·s (attiré·e·s par les hommes), et bisexuel·le·s (attiré·e·s par les deux). La division entre hétéro et homosexuel peut renforcer l’hétérosexisme en définissant les personnes non-hétérosexuelles comme un groupe fondamentalement différent, à qui toutes les tares sociales peuvent être attribuées.

La pensée en catégories contribue à dissimuler les différences à l’intérieur d’une catégorie, créant une illusion de similarité entre les membres du groupe, et une illusion de différence radicale entre des catégories que bien des similarités rapprochent. La plupart des problèmes de la pensée en catégories émergent parce que les gens oublient que les catégories sont des constructions mentales, et non pas des essences réelles. Lorsque quelque chose ne rentre pas tout à fait dans une case, nous le transformons afin qu’il rentre dedans plutôt que de modifier nos catégories conceptuelles. Tout ce passe comme si nous avions oublié que ces catégories ne sont que des raccourcis pour décrire et comprendre les complexités du monde. L’enjeu est d’analyser d’où certaines formes de catégories émergent, et de réaliser que nous pouvons changer les catégories plutôt que de les laisser nous changer.

Le désir de la plupart des gens de voir de la binarité là où il n’y en pas mène aussi à de flagrantes erreurs d’interprétation de données scientifiques. Un exemple de cette tendance est la mauvaise interprétation du travail d’Alfred Kinsey. Kinsey a collecté des données à propos des comportements sexuels et des fantasmes d’un grand nombre d’individus. Il croyait fermement que ces comportements variaient grandement, et que les gens ne pouvaient pas être divisés en cases sur la base d’un élément de leur sexualité. Kinsey a affirmé clairement son intention dans sa première étude, portant sur les hommes, en 1948 :

Les hommes ne représentent pas deux populations distinctes, hétérosexuelset homosexuels. Le monde ne doit pas être divisé entre chèvres et moutons. Tout n’est pas noir, tout n’est pas blanc. Il est fondamental pour la taxonomie que la nature contient rarement des catégories distinctes. Seul l’esprit humain invente des catégories, et essaye de faire rentrer les faits dans des cases. Le monde du vivant est un continuum dans absolument tous ses aspects. Plus tôt nous intégrerons cela concernant le comportement sexuel, plus tôt nous atteindrons une compréhension sensée des réalités du sexe. (Kinsey, 1948)

Malgré cela, nombreux·euses sont celleux qui ne lisent que de courts extraits de Kinsey, regroupent entre elles toutes les personnes d’un côté ou de l’autre d’une ligne tracée arbitrairement, et appellent toutes les personnes d’un côté « gay » et toutes les personnes de l’autre côté « hétérosexuel·le·s ». En fait, c’est cette lecture qui a fait émergerle chiffre fréquemment cité de 10 %. En regroupant toutes les personnes ayant un résultat de 5 ou plus sur l’échelle de Kinsey, certain·e·s militant·e·s ont estimé que 10 % de la population d’hommes Euro-Américains étudiée par Kinsey étaient « gay ».

La croyance que des catégories distinctes existent naturellement et de façon transculturelle (essentialisme[2]) est souvent à la base de la pensée en catégories. L’essentialisme peut être contrasté par le constructionnisme (aussi connu comme pensée de la déconstruction, ou postmodernisme) qui affirme que les catégories sont les produits d’une culture donnée, et qu’elles ne décrivent pas une réalité intrinsèque, éternelle[3].

Le débat opposant l’essentialisme et le constructionnisme est important concernant la question de la pensée en catégories, parce que la pensée en catégories est souvent sous-tendue par une philosophie essentialiste qui ne dit pas son nom. Stephen Jay Gould, un scientifique anti-essentialiste, explique le problème d’attribuer des essences naturelles aux phénomènes dans la nature, et rappelle l’importance pour Kinsey des continuums et de l’anti-essentialisme :

Bon nombre de taxonomistes[4] continuaient de voir le monde comme une série de cases […] définies par leurs « essences », c’est-à-dire des caractéristiques fondamentales les séparant les unes des autres. La variation constituait au mieux une exception désagréable – une sorte d’écart accidentel par rapport à la forme essentielle, ne pouvant que créer la confusion dans l’assignation rigoureuse des cases […]. Les taxonomistes comme Kinsey, qui ont ancré leurs travaux dans la théorie de l’évolution, ont développé une vision radicalement différente des variations. Les îlots de forme existent, c’est certain : les chats ne sont pas un océan de continuités, mais nous parviennent comme des lions, des tigres, des lynx, des chats tigrés, et ainsi de suite. Pourtant, bien que les espèces puissent être distinctes, elles n’ont pas d’essence immuable. La variation est le matériel brut de l’évolution. Elle constitue la réalité fondamentale de la nature, non pas un simple accident vis-à-vis de la norme. La variation est primordiale, les essences sont des mirages. Les espèces doivent être définies comme des éventails de variations irréductibles… [L’essentialisme] nous amène à négliger les continuums et à diviser la réalité en une gamme de catégories stables et exactes. Il établit des critères de jugement et de valeur : les objets isolés se rapprochant de l’essence sont bons, ceux qui s’en éloignent sont mauvais, s’ils ne sont pas tout simplement irréels.
La pensée anti-essentialiste nous force à voir le monde différemment. Nous devons accepter les nuances et les continuums comme fondamentaux. Nous devons abandonner nos critères de comparaison à un idéal : les personnes de petite taille, handicapées, celles qui différent de nous par leurs croyances, leur couleur de peau, leur religion, sont des personnes à part entière. (Gould, 1982)

Bien sûr, nous, bisexuel·le·s, ne sommes en aucun cas les premières et premiers à pointer le problème de la pensée binaire. La race, le genre, et une variété d’autres catégories ont aussi été décriées pour leur binarité. La mise en question du genre est parallèle aux débats sur l’orientation sexuelle. À une sombre époque, le genre n’existait qu’en deux parfums, masculin et féminin. On était soit l’un soit l’autre. Plus tard, certain·e·s chercheureuses en psychologie sociale ont développé une échelle de genre bipolaire, s’appuyant sur des questionnaires pour obtenir des données sur la conformité aux rôles de genre. Chaque personne pouvait ensuite être classée sur une échelle continue, avec la masculinité extrême et la féminité extrême à chaque bout. Bien sûr, cette échelle exigeait que la masculinité et la féminité soient des traits opposés qui s’éliminent l’un l’autre. Si quelqu’un avait de nombreuses caractéristiques féminines et masculines à la fois, iel échouait au milieu de l’échelle, avec les personnes qui avaient peu de traits féminins et peu de traits masculins. En 1974, Sandra Bern s’est formellement opposée à cette conception bipolaire du genre, en proposant à la place deux échelles indépendantes, l’une exprimant le degré de masculinité, et l’autre exprimant le degré de féminité. Ce modèle a permis aux sujets d’étude d’obtenir des résultats élevés sur les deux échelles, et de définir de manière non-oppositionnelle les différents marqueurs du genre (Après tout, pourquoi un sens aigu du soutien émotionnel rendrait-il nul un attrait pour le sport ?)

La dichotomie corps/esprit est le précurseur des formes de binarité oppressantes qui foisonnent aujourd’hui. Cette binarité est fortement analogue aux dichotomies nature/culture et homme/femme, la nature et le corps étant attribués aux femmes tandis que la culture et l’esprit sont attribués aux hommes dans la plupart des textes philosophiques. À partir du moment où des divisions binaires sont établies, elles sont également hiérarchisées, l’un des groupes (hommes/culture/esprit) étant défini comme bon, tandis que l’autre groupe (femmes/nature/corps) est défini comme mauvais, voire corrompu. D’autres essayistes, comme Kathleen Bennett dans Bisexualité Féministe : une option « et/ou » pour un monde « soit/soit »(1992), ont exploré plus en avant les origines de la pensée binaire.

La pensée binaire n’a rien de nouveau, ni de spécifique à une culture. Un exemple peut en être trouvé dans une ancienne prière juive, récitée pour marquer la fin du shabbat, et qui bénit D.ieu pour avoir distingué « la lumière et l’obscurité […] le sacré et le profane » (office traditionnelle de la havdalah).

Tel que le démontre cette prière remerciant D.ieu pour les distinctions binaires, claires et aisées, notre désir de diviser, de différencier le bien et le mal est profond. Nous voulons savoir ce qui est bon et ce qui est mauvais. Et nous voudrions que les réponses soient simples. Même le magasine Cosmopolitan s’y met avec des articles comme « Good Girls, Bad Girls : Laquelle êtes-vous ? » (Cosmopolitan, 1991). Les divisions binaires sont partout. Cette forme de pensée est tellement envahissante que le plus souvent nous ne nous rendons pas compte lorsque nous l’utilisons. Trouver une façon non-binaire de penser les orientations sexuelles et les autres aspects de la vie requiert un effort actif et conscient.

Modèles alternatifs

Les auteurices bisexuel·le·s ont esquissé des modèles variés pour dépasser la division gay/hétéro de la sexualité humaine. L’une de ces approches, qui maintient solidement en place la pensée binaire, est de simplement remplacer la division gay/hétéro par la division queer/hétéro. Cette approche réunit les bisexuel·le·s, les gays et les lesbiennes (et dans certains cas les personnes trans/non-binaires) sous l’appellation générique de « queer ». Ces « queers » unifié·e·s sont toujours démarqué·e·s d’avec les « hétéros », défini·e·s de manière oppositionnelle. À présent, les bisexuel·le·s se voient donner l’accès à un groupe, mais l’humanité reste divisée entre deux cases distinctes.

Michael Storms a cherché à échapper au principe qui voudrait que l’attraction envers les hommes soit opposée à l’attraction envers les femmes. Son modèle est similaire à celui de Bern sur la masculinité et la féminité. Storms (1980) utilise une grille à deux dimensions qui mesure l’attraction aux personnes du même genre sur un axe horizontal, et l’attraction aux personnes du genre opposé sur un axe vertical. Je trouve cette approche séduisante, parce qu’elle ouvre la possibilité de mesurer différents degrés d’attraction sexuelle, et parce qu’elle postule que l’attraction envers un membre du même genre n’annule pas l’attraction à un membre du genre opposé.

Robyn Ochs et Marcia Deihl (1992) remarquent avec pertinence qu’une part de la biphobie naît du besoin des gens de posséder des catégories binaires et bien définies afin de créer du commun à partir de leur réalité. Elles avancent que « La biphobie est […] la peur des espaces entre nos catégories » (p. 69). Elles poursuivent en explorant un modèle alternatif des orientations sexuelles, ne nécessitant pas l’existence de deux groupes distincts.

En réponse à la question « êtes-vous gay ou hétéro ? », les militant·e·s bisexuel·le·s ont commencé à défier cette polarisation artificielle et à créer une identité à part entière et n’étant pas altérée par le genre de leurs amant·e·s. L’honnêteté demande de la souplesse, et en faisant tomber les barrières créées par des catégories anciennes et rigides, nous nous focalisons moins sur nos différences et d’avantage sur notre but politique commun d’émancipation. Les bisexuel·le·s ne sont pas des indécis·e·s. Il n’y a pas de clôture. Au lieu d’une clôture, nous voyons un champ, avec principalement les lesbiennes et les gays d’un côté, et principalement les hétérosexuel·le·s de l’autre. Comme nous sommes des hommes et des femmes, comme nous sommes« gay » et « hétéro » à la fois, nous nous trouvons au milieu. Parfois, nous voyageons d’un côté ou de l’autre – le temps d’une journée, d’une année, ou d’une vie entière (Ochs et Deihl, p.75)

Malheureusement, le modèle qu’elles proposent est très problématique. Elles éliminent la notion de catégorie, mais conservent la bipolarité. Ochs et Deihl maintiennent que les pôles humains sont hétérosexuels et homosexuels. Elles regroupent toujours les lesbiennes et les hommes gays au sein d’une catégorie, et les hommes et femmes hétérosexuel·le·s dans une autre. Elles continuent de voir les bisexuel·le·s comme un « entre-deux ». Nous, bisexuel·le·s, restons celleux qui doivent traverser le champ, entre les deux pôles statiques hétéro et homo. Nos orientations sont encore une fois définies dans le cadre d’un modèle oppressif. Ochs et Deihl prennent pour point de départ le modèle biphobe des deux espaces distincts et de la clôture qui les sépare, et se contentent de retirer la clôture.

D’autres théoricien·ne·s bisexuel·le·s ont décrit une « option C », un modèle ternaire (Rust, 1992). Dans ce modèle, les bisexuel·le·s sont un groupe unique et distinct, possédant une orientation sexuelle fondamentalement différente de celles des hétérosexuel·le·s et des homosexuel·le·s. On peut ainsi diviser les gens en trois catégories distinctes : hétéro, homo, et bi. Ce modèle ternaire découle de plusieurs motivations légitimes : le désir de promouvoir la formation d’une communauté identitaire bisexuelle, de s’opposer à l’idée que nous serions « au milieu » entre gay et hétéro, et de contrecarrer le stéréotype qui veut que nous n’ayons pas encore décidé ou choisi notre « vraie » orientation sexuelle. En considérant les bisexuel·le·s comme un groupe séparé des hétéro- et homosexuel·le·s apparaît l’idée qu’une sexualité qui n’est pas basée sur les distinctions de genre constitue quelque chose de tout à fait différent d’une sexualité qui l’est. La bisexualité peut donc être considérée comme différente d’une attraction exclusive aux hommes et d’une attraction exclusive aux femmes, et non pas comme une combinaison des deux.

Ainsi, l’« option C » a des appuis solides. Néanmoins, j’ai le sentiment que l’« option C » est en définitive oppressive et problématique. Politiquement, elle peut renforcer l’idée que les bisexuel·le·s constituent un « Autre », un groupe bizarre méritant la haine, ou du moins, qu’on cherche à éviter. Conceptuellement, cela maintient le principe de diviser les individus en cases distinctes selon le(s) genre(s) de leurs partenaires sexuels. La composante bipolaire est éliminée, mais la catégorisation reste.

Par ailleurs, tous les modèles reconnus de l’orientation sexuelle que j’ai pu rencontrer partagent deux problèmes supplémentaires : ils ne prennent pas en compte d’autres traits que le sexe ou le genre qui pourraient eux aussi être importants dans la détermination de nos attirances, et ils ne prennent pas en compte nospréférences spécifiques en termes de pratiques sexuelles.

Ce qu'il nous reste à faire

Je ne veux pas être dans la case C. Je ne veux pas d’un monde d’« à la fois », dans lequel je suis vue comme gay et hétéro, mais où le genre de mes amant·e·s est toujours considéré comme une question d’intérêt public, et où les possibilités restent réduites à deux catégories. Je ne veux pas être au milieu d’un champ avec les gays/lesbiennes d’un côté et les hétéros de l’autre, et ce même s’il n’y a pas de clôture entre les deux. À partir du moment où nous écartons le fait de mettre les gens dans des cases pour prédire leur comportement, nous nous retrouvons à devoir poser la plus effrayanteet la plus honnête des questions « Est-ce je te plais ? » plutôt que « Quelle est ton orientation sexuelle ? »

J’ai un autre modèle à proposer, qui nous permettrait de donner du sens à nos sexualités sans renforcer ni la catégorisation ni la bipolarité. Examinons les couches électroniques des atomes, qui sont des clusters, des agrégats atomiques désignant certains points de l’espace tridimensionnel. Lorsqu’on représente les atomes sous forme de schéma, les électrons apparaissent comme des nuages disposés relativement au noyau selon leur distance et leur direction. En réalité, les électrons sont en mouvement permanent. La localisation effective d’un électron est décrite en termes de probabilité. Des nuages se forment, représentant les zones dans lesquelles l’électron a le plus de chances de se trouver.

Concernant les personnes qui font l’objet de mon attraction, je préfère penser en termes de nuages de probabilités. Il se peut que je sois attirée par un grand nombre de personnes différentes, pourtant je vois bien se dessiner des « îlots de forme » (Gould, 1984) ou des motifs se répétant plus fréquemment que d’autres. Les gens peuvent appartenir à des clusters, que j’appelle des « types » (pour certain·e·s, ces « types » peuvent correspondre à des genres). Cependant, chaque type que je perçois n’est pas un groupe d’individus identiques, ni une catégorie complètement distincte des autres. Néanmoins, il y a bien des clusters de traits qui ont tendance à se regrouper dans mes attirances et celles des autres.

En tant que bisexuel·le·s, nous sommes nécessairement poussé·e·s à développer des façons non-binaires de penser l’orientation sexuelle. Pour beaucoup d’entre nous, cela nous a aussi poussé à nous engager dans une approche non-binaire du sexe et du genre. Étant donné que nous essayons d’élargir lemouvement politique bisexuel, je crois qu’il est vital de transposer cette perspective non-binaire à d’autres questions, peut-être moins évidentes.

La pensée binaire (et les catégories en général) ont pour effet de nous distancier des autres, et des traits qui nous effraient. L’autrice lesbienne Marilyn Murphy analyse l’usage des catégories « vieux » et « handicapé » pour repousser notre déni concernant notre propre vieillissement et nos handicaps :

Ce que je découvre, c’est que les vieilles lesbiennes, les vieilles femmes, et même les vieux hommes, vivent sur un continuum par rapport aux corps valides. Je réalise à présent que j’ai construit deux compartiments imaginaires, « les handicapé·e·s » et « les vieux/vieilles ». À l’intérieur de ces compartiments j’ai caché à moi-même toute ma peur de la mort, de la souffrance physique et de la douleur, de la maladie dégénérative, ma peur de perdre la vue, l’ouïe, mon intégrité physique et ma beauté. Du moment que les parois de ces compartiments sont étanches, je n’ai jamais à me soucier du fait que la maladie, le handicap ou la mort puissent faire irruption dans la vie de gens ordinaires et normaux comme moi… Il me semble que nous ne serons jamais en mesure de nous accepter et de nous aimer en tant qu’infirmes, handicapé·e·s ou vieux/vieilles si nous nous voyons refuser, ou si nous refusons à nous-même, l’opportunité de connaître, accepter et aimer les femmes infirmes, handicapées et vieilles qui font partie de notre communauté. (Murphy, 1991, p.144)[5]

Déconstruire la pensée binaire peut être la source de nombreuses avancées sur l’échiquier politique. L’éventail des points de vue politiques aux États-Unis est souvent décrit en termes binaires. Les gens sont classés entre Démocrates et Républicains, et toutes les autres possibilités sont écartées dans l’opinion publique. Barbara Ehrenreich (1992) critique ce système, en déclarant :

Oui, un troisième parti serait le bienvenu, et un quatrième, et un cinquième. Je n’ai jamais compris comment un peuple accoutumé à une demie-douzaine de sortes de Coca-Cola pouvait se contenter de deux partis, ou selon certains calculs, un parti politique et demi.

L’existence de deux partis crée l’illusion d’une différence drastique lorsqu’elle n’existe pas en réalité, et sous-entend que chaque parti est homogène. Cette fausse différence nous donne une illusion de choix : si les gens pensent qu’ils se voient offrir le choix entre deux options radicalement différentes, ils sont moins susceptibles de condamner le système entier comme inadapté.

D’autres modélisations en vogue des idéologies politiques se trouvent être bipolaires ou catégorielles. L’approche par catégories reconnaît l’existence de plusieurs partis (par exemple : Démocrate, Ouvrier, Vert, Républicain), mais fait perdurer la notion d’allégeance partisane, et maintient les délimitations claires entre partis. D’autres conceptions des idéologies politiques sont bipolaires, comme celle du « spectre politique », ou « échiquier politique ». La description commune du spectre politique classe les individus le long d’une ligne allant de « libéral » à « conservateur ». Si les opinions peuvent être répertoriées n’importe où le long de cette ligne, elles sont mesurées dans une seule dimension.

Les idéologies politiques pourraient pourtant être mieux décrites comme des clusters, des regroupements de probabilités. Les idéologies peuvent se déplacer et évoluer. Les critères utilisés pour définir quelqu’un comme « progressiste » diffèrent selon le contexte et la période. Tomber d’accord avec quelqu’un sur un sujet ne signifie pas que je lea rejoindrai sur d’autres. Cette représentation en clusters peut nous aider à dépasser l’un des problèmes les plus fréquents au sein des politiques identitaires : l’incapacité à gérer les désaccords. Le simple fait qu’une personne nous ressemble sur un certain plan n’implique pas que nous serons d’accord sur toutes les questions politiques. Et le fait que nous soyons en désaccord sur plusieurs questions politiques ne veut pas dire que nous ne pouvons pas travailler ensemble. En définitive, nous devons nous demander « Nous est-il possible de travailler ensemble sur cette lutte politique ? » plutôt que « Fais-tu partie de la même case que moi ? »

Rejeter la pensée binaire peut aussi nous mener à des réponses plus constructives en ce qui concerne l’écologie. Apprendre à voir au-delà des divisions simplistes « soit l’un, soit l’autre » améliorerait grandement notre capacité à comprendre et préserver la complexité du monde naturel. Un article éloquent affirme :

La Terre s’est formée comme une totalité indivisible au sein de l’univers, sans frontière. L’esprit humain est survenu dans l’univers en quête de lignes, de délimitations, de distinctions. Ici et pas là. Ceci et pas cela. À  moi et pas à toi.
Ceci est la mer, ceci est la terre, et ici se trouve la ligne qui les sépare. Vous voyez ? On la voit très bien sur la carte. Mais la carte n’est pas le territoire. La ligne sur la carte est introuvable au bord de la mer.
Les êtres humains construisent des maisons sur la côte, et la mer vient et les emporte avec elle. Ce n’est pas de la terre, dit la mer. Ce n’est pas de la mer non plus. Regarde le territoire, que Dieu a créé, et pas la carte, que tu as créée. L’endroit où la terre finit et où la mer commence n’existe pas.
Les lieux qui ne sont pas-de-la-terre, et pas-de-la-mer, regorgent de beauté, d’ordre et de fécondité. Les êtres humains ne les gardent pas précieusement. En fait, iels les remarquent à peine, parce que ces lieux ne correspondent pas aux lignes dans leurs esprits. Les êtres humains s’activent à aménager, construire des digues, draguer et drainer ces lieux entre la terre et la mer, en essayant de les transformer en l’un ou l’autre. (Meadows, 1991, p.281)

Notre tâche est d’identifier la pensée binaire dès lors qu’elle fait surface, et de la défier. Le paradigme que nous utilisons va définir la nature et les limites de ce que nous serons capables de percevoir. En chemin vers la Marche des fiertés de Washington en 1993, j’ai conduit sur l’autoroute circulaire no 495 qui contourne Washington, DC. Le long de la voie, les panneaux désignant la route passaient de 495 N à 495 W, 495 S, 495 E... Un observateur extérieur aurait pu me demander, « Pourquoi est-ce que vous changez de direction tout le temps, vous n’êtes pas capable de vous décider sur la direction vers laquelle vous voulez aller ? » Je voyageais pourtant en direction constante, sur une route constante, dans le sens constant des aiguilles d’une montre. N’importe qui utilisant un cadre binaire et cartésien pour analyser ma trajectoire serait contraint à décrire mes mouvements comme des changements de direction. Il serait incapable de percevoir la constance de mon mouvement circulaire. De même avec notre sexualité. Un paradigme limité et binaire décrit les bisexuel·le·s comme changeant constamment leur identité en fonction du genre de leurs partenaires. Seulement en changeant de paradigme pouvons-nous décrire la direction constante de nos désirs.

Rebecca Kaplan, 1995

1. J’ai beaucoup de problèmes avec le mot bisexuel ; néanmoins, je l’utilise à travers cet essai. Bisexuel reconduit la notion qu’il y a deux et seulement deux genres, et que notre orientation sexuelle devrait n’être décrite que sur la base du ou des genres des personnes vers qui nous sommes attiré·e·s. Quand j’écris le mot bisexuel, mon intention est de me référer aux personnes qui (a) s’identifient comme bisexuelles ; (b) font l’expérience de désirs qui s’affranchissent des catégories de genre ; ou (c) sont attirées sexuellement par plus d’un genre (qu’il s’agisse du masculin, du féminin, ou d’autres parfums pour lesquels nous n’avons pas encore de mots). [retour]

2. Amanda Udis-Kessler a écrit d’excellents articles sur le lien entre essentialisme et biphobie. (Voir Udis-Kessler, 1990 et Udis-Kessler, 1991a.) [retour]

3. Dans son livre Les formes du Désir, Edward Stein décrypte le débat entre constructionnisme social et essentialisme au sujet de l’orientation sexuelle. [retour]

4. La taxonomie est la branche de la science qui étudie la classification des plantes et des animaux. Kinsey était un taxonomiste, ainsi que Gould. [retour]

5. Marilyn Murphy serait certainement surprise de retrouver ses propres mots utilisés pour défendre la cause bisexuelle. Malgré la biphobie de certains de ses essais, elle a produit des arguments lucides et justes contre la pensée binaire. J’ai le sentiment que son argumentaire est assez pertinent ici, particulièrement son analyse selon laquelle les gens projettent les peurs qu’ils ont d’eux-mêmes en direction de catégories d’« Autres ». [retour]