Quand les féminités deviennent hégémoniques
D’où je parle
Il y a depuis déjà quelque temps une douleur sourde en moi. Une douleur que je ne peux pas nommer, une douleur que je ne peux pas expliquer, un putain de point d’interrogation dans mon ventre. Ce que j’ai retenu des milieux féministes c’est une histoire, une histoire qui réutilise toujours les mêmes mots. Alors j’ai appris par cœur comme tout le monde et j’ai récité ce qu’on m’a demandé de réciter. Sincèrement et profondément j’ai essayé d’être un.e bon·ne soldat·e. J’ai essayé de rejeter les hommes et d’embrasser ce qui était féminin, j’ai essayé de ne pas angoisser au sein des ces féminités bruyantes qui chantaient et hurlaient en manif, j’ai essayé vraiment très fort de ressembler à ces femmes qui se sentent rassurées et joyeuses parmi d’autres femmes.
Mais comme souvent dans des espaces de luttes je n’arrive pas à ressembler à quelque chose que je ne suis pas. Moi les femmes, adolescent·e, elles m’ont pointé du doigt, elles ont réprimé un frisson de dégoût, elles m’ont volé mon sac pour le mettre dans une poubelle, elles m’ont fait prendre de la drogue pour me ridiculiser, elles ont piétiné mon consentement.... Bref elles ont suivi le mouvement des masculinités hégémoniques qui s’amusait à broyer les féminités non conformes. On punit rarement les gens pour leurs obéissances, à minima on leur donne un susucre pour les inviter à recommencer.
La violence des femmes je n’ai jamais su dealer avec, c’est trop entremêlé dans une espèce de douceur hypocrite qui ne dit pas son nom. A vrai dire je crois que je préfère qu’une bite appui très fort sur mon bassin sans vraiment me demander la permission, en tant que tds et encore avant en tant que salope j’ai été formé à encaisser ce genre de violence et surtout à la comprendre. C’est compliqué mais parfois les violences de 3h00 du mat' ont un côté si glauque que c’est plus facile d’y survivre. On a quantité de films, de bouquins qui nous expliquent comment l'héroïne survit à ce genre de chose. Comment elle a pu être forte. Comment ce n'était pas sa faute. Comment elle ne doit pas se laisser faire. Comment ces ignobles porcs seront punis…
Même encore aujourd’hui ces phrases me rassurent et me donnent de la force. Même si maintenant je sais que ce genre de phrases n’ont pas d’autres buts que d’exprimer une vérité flou qui correspond viteuf à un maximum de gens afin d’essayer de faire communauté.
Sur ce que l’on fait aux femmes moches, craignos et chelous
En vrai, j'aurais aimé que ce délire de la sororité1 existe vraiment. Que chaque féminité qu’on tente d’étouffer sous un drap soit immédiatement sauvée par des putains de walkyrie qui pousse des cris gutturaux et lèvent très haut leurs armes. Mais c’est pas tout à fait comme ça que ça marche. On ne défend au final que ce qui nous ressemble.
Les féminités un peu grotesque, les féminités qui se tapent la tête contre les murs pour faire taire les voix qui les hantent, les féminités épuisés de singer quelque chose qu’elles ne comprennent pas et celles qui se vomissent dessus car il n’y a que la défonce qui font taire leurs angoisses je les ai rarement vu être valorisées2. Disons le qu’une fois mais disons le doucement pour que tout le monde comprenne : il y a quelque chose de moche dans la beauté. Pire, il y a quelque chose de vraiment répugnant dans la volonté d’être quelque chose de beau. Il y a même sûrement quelque part quelque chose qui nous détruit la dedans.
Car la beauté éteint une lumière en nous. Quelque chose qui aurait pu être mais qui n’arrive pas à naître ou qui en tout cas n’a pas l'oxygène pour. Ce qui nous intéresse dans la beauté c’est une forme de validation extérieure à notre apparence, à nos habitudes,à nos choix. Ce qui nous intéresse c’est de répondre à cette espèce de pulsion d'obéissance qui reste collée à nous. Ce truc dans le bas ventre, mélange de peur et de curiosité qui te pousse à dire oui quand tu sens très fort qu’une partie de toi aurait envie de dire merde3. Mais dire merde c’est souvent comme porter le premier coup et même si tu t’en prend plein la gueule il peut être plus facile de renoncer et d’attendre que ça se calme.
Le monde des belles c’est l’histoire des personnes moins freaks que toi dont tu sais pertinemment que leurs paroles seront plus écoutés. Enfin tu ne le sais pas forcément mais quelque chose en toi le ressent très fort et ça t’invite à te taire quand tu pourrais parler. Et quand quelque chose se passe mal, quand une autre femme se met à te frapper durement dans ce que tu as de plus précieux, tu prends soudainement conscience que pour tout le monde tu n’es qu’une meuf cringe qui ne ressemble pas à grand chose. Que tout le monde ne t’a jamais regardé que comme ça. Que le “tout le monde est bienvenue” ou “on aime tout le monde” n’est pas vraiment vrai. Ce n’était déjà pas vrai dans la cour d’école et ça ne l’est certainement pas aujourd’hui.
A partir de ce moment-là il se passe quelque chose d’assez précis qu'on a toutes connu. Le consentement n’existe plus, l’amour n’existe plus, le soutien cesse d’exister. On se contente généralement de jouer à un jeu de cluedo et d' essayer de trouver des indices. Personne n'écoutera ta douleur car les cools kids d'au-dessus on dit que ta manière de parler ou de t’habiller ne convenait pas4. Que tes doigts puaient le shit et que tu trainais avec des gens bizarres...
Dans la culture crip j’ai vu des gens appeler ça le validisme de circonstance. C’est à dire que des personnes qui ne taperaient pas sur les vécus handi en temps normal se rendent compte qu’une situation leur permet de le faire. Une personne essaye de parler, une personne essaye de pleurer mais ses larmes comme ses mots sont vu comme de la rage, de la manipulation, le signe d’une culpabilité5. Tout ça car nous défendons les personnes avec qui on est confortable et avons plutôt tendance à rejeter les autres. Les gens que nous trouvons beau, intéressant, agréable à l’oreille, avec qui on aime rire ou vanner sont perçus par notre esprit comme intrinsèquement bons et toute personne refusant de jouer à ce jeu social sera beaucoup plus susceptible d’attirer notre méfiance. Notre volonté de justice quelque part ne s’applique que quand cela nourrit en nous une volonté inavouée de frapper les gens qui ont osé ne pas être d’accord avec nous, ne pas flatter notre ego, ne pas nourrir nos besoins.
Et quand un jour le milieu qui n’a cessé de répéter qu’il était la pour te protéger te frappe via l’un de ses membres, que ton cercle social se dissout petit à petit et que l’endroit ou tu avais mis tout ton amour te fait comprendre qu’il en a rien à foutre de tes problèmes alors en secret tu te met à aiguiser ta lame.
Quand le droit des femmes sert à asseoir un pouvoir
Sur la douleur qui est en moi, je pense avoir réussi à mettre le doigt dessus que récemment. Je pense très sincèrement que ma lecture des violences sexuelles s'est beaucoup trop construite par un narratif féministe qui a imaginé une masculinité violente, intouchable, injuste et sans empathie. À l'inverse, tout m'a poussé·e à voir les femmes comme douces, accueillantes et protectrices. Du coup, quand une femme a commencé à grignoter mon consentement, je n'avais aucun outil pour me rendre compte que quelque chose clochait. Ça ne rentrait pas dans le narratif qu'on avait construit en moi. Le logiciel ne détectait pas les mots-clés qu'il avait inscrits dans son programme alors il laissait plus ou moins tout passer.
Plus tard, quand après beaucoup de travail j'ai commencé à essayer d'en parler, j'ai toujours plus ou moins reçu la même réponse : « ok soutien mais c'est pas systémique princesse ». C'est pas systémique… Pourquoi ça ne fait pas système quand quelqu'un utilise ma transidentité naissante pour m'enlever tout libre arbitre, toute capacité à exister en dehors de son imaginaire ? Pourquoi ça ne fait pas système quand je tapine pour protéger des gens et qu'on se sert de mes traumas développés au taff pour me pousser à faire des choses que je ne veux pas ? Pourquoi quand toi ou moi on se comporte mal, il n'y a aucune analyse politique pour essayer de mettre des mots sur la douleur ? Pourquoi toujours cette incapacité de parler des violences entre femmes comme autre chose que des actes isolés sans réponse possible quand pour certain·e·s d'entre nous, nous ne vivons pas autre chose ?
Entendons-nous bien. Les milieux féministes ne sont pas juste des attroupements de personnes à cheveux bleus qui appellent à castrer des mecs même si c'est une posture qu'on peut parfois adopter sur les réseaux sociaux pour avoir un peu d'attention. Non, les milieux féministes sont avant tout des espaces de guérison pour les personnes ayant souffert de violences en particulier à l'intérieur du couple et qui ont besoin de comprendre l'origine de leurs souffrances. Comprendre ce qui s'est passé, pourquoi ça s'est passé et arriver à s'investir quelque part afin que ça ne se reproduise pas pour soi ou pour d'autres.
En refusant d'analyser les violences entre femmes, on prive les gens d'outils de guérison dont iels ont désespérément besoin. Qu'est-ce qui nous a frappé·e·s et créé ce rapport au corps si compliqué ? Qu'est-ce qui abîme autant notre aptitude à consentir qui fait parfois que même quand on se masturbe on ne peut réprimer un frisson de dégoût ? Qu'est-ce qui s'est passé pour que le monde extérieur nous terrifie tant et nous empêche de sortir de chez nous sans sentir les larmes qui coulent ?
Nier le fait que les rapports de séduction qu'ils soient sociaux, affectifs ou sexuels s'inscrivent dans des rapports de pouvoir qui existent bien en amont de tout le reste est juste la stratégie d'un groupe qui veut pouvoir profiter des ressources à sa disposition sans qu'on vienne jamais le questionner. Quelque part, une question féministe réellement difficile à poser mais qui pourrait beaucoup nous faire avancer serait de se dire : Si on a autant rejeté les masculinités hégémoniques, pourquoi on ressent autant ce besoin de prendre le pouvoir ?
Il y a sûrement un prix à payer là-dedans. Certaines masculinités qu'on dénonce, généralement plutôt blanches, valides, cisgenres, hétérosexuelles, dyadiques et bourgeoises, se sont accaparé beaucoup de choses. Un accès privilégié à l'amour, aux relations de couple, à la valorisation sociale, à la possibilité de solliciter le soutien d'une communauté, etc. Ce qui les rend condamnables c'est de l'avoir fait au mépris d'autres populations qui ne leur ressemblent pas et d'avoir contribué à isoler ces populations. La question qui subsiste, qui est une question ouverte qui a plein de réponses possibles, c'est de savoir dans quelle mesure nous refusons d'infliger cet isolement à d'autres. J'imagine que créer des espaces où des personnes pourraient parler de violences entre femmes et de comment ça se passe pourrait être l'une des nombreuses réponses à cette question
1 Dans Sororité & rivalité féminine July Robert & Sarah de Liamchine parle du vide autour du concept de sororité, l’article est y est parfois un peu naïf mais a le mérite de commencer à poser une réflexion.
2 C’est intéressant d’observer que l’appel des moches de Virginie Despentes dans king kong théorie qui est aujourd’hui validé par des gens aussi consensuel que france culture n’est au final pas vraiment appliqué dans des communautés de femmes au-delà de la posture politique. D’autant plus dans des milieux où les femmes relationnent romantiquement et/ou sexuellement entre elles.
3 Je relais ici encore cette article intitulé “les queer ont un probléme avec le capital beauté” de Coco spina qui s’applique dans beaucoup d’aspect à des milieux féministes plus classique.
4 Dans ce post instagram oestrogenese parle de sous-patriarcat pour parler de comment à l’intérieur d’espaces militants plutôt féministe d’autres formes de rapports de pouvoirs peuvent se créer
5 Pour rappel le terme crip vient de l’anglais cripple qui peut signifier boiteux ou estropié. C'est beaucoup utilisé pour montrer une vision plus revendicative et moins consensuelle des vécus handicapés. Entre autres choses les luttes crip ont démontré qu’il existait une vision de la bonne personne handicapé qui ne parle pas trop fort, ne remet pas trop en question les habitudes autour d’elle et qui lui permet d’être intégré. A l’inverse des vécus trop crip, trop dérangeant ont pu susciter des réactions violentes.