Peut-on être fier-e d’être asexuel-le ?

Peut-on être fier-e d’être asexuel-le ?
Photo by Camille Gicquel / Unsplash

Cette réflexion découle d’un constat amer, si la question de savoir si les aroaces sont opprimé-e-s est un marronnier fatiguant des communautés LGBTIA, il est étonnement très souvent porté par des personnes aces elles mêmes. Le fait que cette identité ne soit pas un champ de politisation sérieux dans beaucoup de milieux militants crée un environnement où seul ce registre de surenchère dans l'incrédulité face à une hypothétique aroacephobie semble acceptable pour en parler, expliquant peut être la récurrence de ce thème, faisant malgré tout partie de nos vies.

Au delà des arguments avancés pour soutenir ou réfuter l’existence de cette oppression spécifique, que je vais discuter, la question de fond est également « est-ce que je peux dire que je suis asexuel-le ? » « Pourquoi le dire ? », « Est-ce que c’est important ? » et finalement « Peut-on être fier-e d’être aro/ace ? »

Tout est politique sauf l’asexualité et l’aromantisme.

Il est politiquement naïf de penser que l’asexualité et l’aromantisme sont anhistoriques et en dehors du social. Si ces identités émergent récemment et sont revendiquées, parodiées, critiquées, elles le sont à un instant T dans les sociétés occidentales modernes. Ainsi, les contours et les sens donnés à l’asexualité et à l’aromantisme ne peuvent pas être compris en-dehors du patriarcat, de la culture du viol et de l’hétérosexualité comme norme.

Dans un premier temps, l’asexualité et l’aromantisme sont discursivement très proches de la désexualisation imposées à beaucoup de groupes minoritaires et particulièrement aux personnes handicapées. Dans Asexuality in disability narratives, Eunjung Kim définit la désexualisation comme un processus actif d’alterisation, on juge la sexualité des personnes incongrue, excessive, pathologique. Dans le même temps, la désexualisation légitime la privation de droits reproductifs. Si cette « asexualité imposée » est indépendante de l’orientation et des pratiques réelles des personnes, elle donne du sens et modèle la perception que l’on a de l’asexualité et l’aromantisme en tant que concept; les personnes handicapées sont vues comme asexuelles par défaut et l’asexualité et l’aromantisme seront systématiquement renvoyés au trouble, à la maladie. C’est à ce titre que comprendre et politiser le mépris envers l’asexualité et l’aromantisme permet de mettre à jour la désexualisation comme soutiens d’autres systèmes oppressifs (et particulièrement du (psy)validisme), là où une stratégie sexe-positive du type « l'asexualité n'existe pas, c'est un mythe qu'on nous impose », « les handicapé-e-s ne sont pas asexuel-le-s » voire « les aces peuvent coucher comme ci ou comme ça » ne remet pas fondamentalement en cause pourquoi ça serait mal de ne pas coucher de sa vie tout court.

Dans un second temps, on peut voir le mépris envers l'absence de sexualité (réelle ou supposée pour les personnes asexuelles) comme une pierre angulaire de la culture du viol et de l’injonction à l’hétérosexualité, car ne pas faire de sexe, c’est surtout ne pas faire de sexe hétéro et sera perçu comme tel. Si on oppose parfois que chaque refus de la part des femmes sera perçu comme excessif et que l'asexualité serait donc une catégorie inutile et inopérante dans ce cas, je retournerais cet argument en disant que c'est une erreur de voir l'asexualité ou l'aromantisme de façon essentialiste, gravés dans nos gênes ou nos hormones, mais que comme toutes les orientations sexuelles, elles se forment de façon complexe dans une interaction entre une part d'innée et notre environnement, nos relations et de ce qu'on nous renvoient de nous mêmes. On peut ainsi tenter d'expliquer pourquoi, au fur et à mesure des recherches en sexologie, on trouve toujours plus de femmes que d'hommes asexuel-le-s (et même si cet écart tend à diminuer).

lire à ce propos: L’asexualité et la politique féministe de « ne pas le faire »: Chapitre 2 : Produire les faits : Asexualité empirique et l’étude scientifique du sexe.

On peut donc se demander quels sont les liens entre asexualité, aromantisme et risque de subir des violences conjugales (ou inversement, les "chances" de se définir asexuel-le quand on a subit soi-même des violences sexuelles) ? Si peu d'études féministes prennent cet angle, des retours d'expériences associatives de terrain, comme les travaux de Kate Wood, soulignent le caractère systématique d'un sentiment de culpabilité chez les personnes asexuelles en couple, et une tendance à voir comme légitime la "frustration" et les potentielles violences sexuelles de leur partenaire non asexuel-le. La culpabilité et l'excuse de l'agresseur étant des éléments centraux dans les cycles de violences conjugales, il est logique de penser que l'asexualité et l'aromantisme y surexpose. Si ce phénomène se retrouve dans ce que vivent d'autres femmes non asexuelles et qu'il y a en ce sens un continuum, c'est bien l'asexualité et l'aromantisme qui sont visés comme étant problématiques pour l'ordre hétéro-patriarcal. Ils s'incarnent dans des figures repoussoirs, la frigide et le puceau.


Une mémoire militante effacée

Finalement, on peut comprendre que la politisation ou la revendication de son asexualité ou aromantisme ne soient pas des évidences quand on a autant effacé des mémoires militantes l'asexualité et l'aromantisme des penseuses féministes qui ont contribué à théoriser l'hétérosexualité. Les exemples de Madeleine Pelletier ou d'Aria Ly sont flagrants à ce titre. Elles identifient le couple hétérosexuel comme structure principale de l'exploitation et de l'aliénation des femmes et théorisent le célibat/abstinence militante en réaction (dans les années 1900 !). Pelletier dira des choses aussi explicites que "le voyage vers Lesbos ne me tente pas plus que le voyage à Cythère", mais jamais on ne se souvient d'elles comme aroaces (ou en tout cas, on ne le nommera pas), comme si ça n'avait eu aucune influence sur leurs pensées.

On peut également citer Valerie Solanas et son SCUM manifesto. Parfois mobilisé dans des milieux lesbiens dans une critique radicale et misandre de l'hétérosexualité, il ne célèbre pourtant pas le sexe lesbien et peut donc avoir une portée asexuelle comme le souligne Przybylo dans le chapitre trois de son mémoire Asexuality and the Feminist Politics of ‘Not Doing It’:

" [...] comme [Dana] Densmore, Solanas assimile sexe à sexe hétéro et ne célèbre ni ne critique le sexe lesbien, et il est donc difficile de savoir si elle imagine le sexe lesbien comme tout aussi indigne de son temps."

Il y a surement bien plus d'exemples d'auteurices dont l'identité, la porté asexuelle et aromantique ont été ignorés et invisibilisés, au final, dépolitisés. Un travail de recherche et de valorisation d'archives féministes aroaces est urgent et j'espère avoir démontré que loin d'être une évidence, la dépolitisation de l'asexualité est construite et surtout dommageable car il s'agit de points de vue uniques et indispensables quand on essaye d'appréhender la complexité de la culture du viol, de l'hétéro-patriarcat et la façon dont tout cela s'entremêle et soutient d'autres systèmes oppressifs et particulièrement le (psy)validisme.

Une fierté asexuelle ?

L'idée qu'une fierté asexuelle ou aromantique serait ridicule est souvent défendue par l'absurde en comparant les vécus asexuels aux vécus gays "tu ne te feras pas frapper dans la rue parce que ace, on ne te refuseras pas de logement parce que aro, tu ne te feras pas mettre à la rue parce que ace ect."

Cette réflexion est doublement réductrice, d'abord parce qu'elle construit une imperméabilité assez factice entre les vécus asexuels et gay/lesbiens. Si je réponds à cet auto-stoppeur que j'ai pris "les femmes ne m'intéressent pas" après qu'il m'ait demandé mon type de fille, que pensez vous qu'il va conclure ? A quoi je m'expose ? Si c'est de l'homophobie, alors vous devez admettre que le fait d'être asexuel-le en lui même expose autant à une forme de sanction ou de jugement lié à l'hétéro-sexisme que si j'avais été effectivement gay. L'insulte ou les violences hétéro-sexistes dans l'espace privé ou publique, quand elles ne sont pas liées à la présence d'un-e partenaire de même sexe, se basent surtout sur le fait que l'on ne performe pas une féminité ou une masculinité hétérosexuelle jugée satisfaisante, cette même masculinité ou féminité hétéro dont sont de toute façon exclus les aroaces.

On peut ensuite se demander pourquoi une fierté aroace devrait se faire en miroir d'une fierté gay, car au final, on pourrait aligner les témoignages allant dans le sens de cette perméabilité des vécus (et de ses violences) mais cela échouerait à voir les particularités de l'asexualité et de l'aromantisme dans nos société. Par exemple dans son rôle de "figure repoussoir" dans la culture du viol (la frigide et le puceau), comme nous l'avons vu dans les parties précédentes, mais aussi particulièrement aux modalités de la psychiatrisation de ces orientations. Là où le retrait de l'homosexualité du DSM a rendu possible des recours légaux face à des praticien-ne-s psychiatrisant frontalement l'homosexualité, ce type de recours est impossible pour des pratiques correctives et humiliantes imposées dans le cadre d'une thérapie pour "guérir" ce qui est identifié comme un trouble du désir sexuel hypoactif, un trouble de la personnalité schizoïde, antisocial ou dépressif. Les thérapies de conversions visant les personnes gay, bies et lesbiennes ont donc maintenant majoritairement lieux dans des communautés religieuses où auprès de gens pratiquant des médecines dites alternatives, celles qui visent les aro/aces sont monnaie courante chez les psychiatres et sexologues "officiels". On parle ici de pratiques masturbatoires demandées dans le cadre du "soin", de bilans hormonaux inutiles ou de médication par des hormones ou des dérivés du viagra. Si l'idée fausse que l'asexualité ou l'aromantisme pourrait se soigner semble perdurer (surtout si on identifie un autre trouble psy qu'on juge être "la cause"), on mésestime souvent la détresse et la culpabilité que cela génère chez les personnes subissant ces traitements (de manière générale, on euphémise toujours la violence de la psychiatrie). Il est à ce titre flagrant de noter que les personnes asexuelles sont celles qui ont les plus hauts taux de suicides par orientation sexuelle (15% de personnes aces suicidantes), devant les hommes gay (12,5%), les personnes bies (10%) et hétéro (2,8%) selon le Asexual community survey summary report et le Baromètre santé 2005, Attitudes et comportements de santé.

Parce que l'hostilité envers l'absence de sexualité, discursivement associée à l'asexualité et l'aromantisme, prend place dans une société hétéro-patriarcal, elle a un sens particulier et éminemment politique. La dépolitiser et la reléguer au statut de blague folklorique, c'est se priver d'un angle d'analyse fécond dans la compréhension de la culture du viol, de l'hétérosexualité et du (psy)validisme. C'est aussi empêcher les conditions d'émergence d'un intérêt militant pour les histoires et pensées aroaces passées, les auteurices aroaces et tout un champ de nos luttes invisibilisé.

Dire que l'on est asexuel-le, aromantique, c'est une attaque envers la naturalisation du sexe et de l'hétéropatriarcat, ça s'inscrit dans la continuité des luttes queer et féministe parce que des personnes aroaces, il y en a toujours eu, ça demande du courage car rien de tout ceci n'est une évidence; En un mot, c'est politique.