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Peut-on être fier-e d’être asexuel-le ?

Opinion 4 sept. 2021

Cette réflexion découle d’un constat amer, si la question de savoir si les aroaces sont opprimé-e-s est un marronnier fatiguant des communautés LGBTIA, il est étonnement très souvent porté par des personnes aces elles mêmes. J'y voit personnellement un échec de la part de ce que l'on pourrait qualifier du "militantisme aroace". Le fait que cette identité ne soit pas un champ de politisation sérieux dans beaucoup de milieux militants crée un environnement où seul ce registre de surenchère dans l'incrédulité face à une hypothétique aroacephobie semble acceptable pour en parler, expliquant peut être la récurrence de ce thème, faisant malgré tout partie de nos vies.

Au delà des arguments avancés pour soutenir ou réfuter l’existence de cette oppression spécifique, que je vais discuter, la question de fond est également « est-ce que je peux dire que je suis asexuel-le ? » « Pourquoi le dire ? », « Est-ce que c’est important ? » et finalement « Peut-on être fier-e d’être aro/ace ? »

Tout est politique sauf l’asexualité et l’aromantisme.

Il est politiquement naïf de penser que l’asexualité et l’aromantisme sont anhistoriques et en dehors du social. Ces concepts qui émergent aujourd'hui et sont revendiquées, parodiées, critiquées, le sont à un instant T dans les sociétés occidentales modernes. Ainsi, les contours et les sens donnés à l’asexualité et à l’aromantisme ne peuvent pas être compris en-dehors du patriarcat, de la culture du viol et de l’hétérosexualité comme norme.

Pour penser et comprendre les enjeux qui traversent les vécus aro/aces, il me semble important d'introduire la notion de désexualisation ou d'asexualité imposée qu'Eujung Kim développe dans Asexuality in disability narratives. Kim les définit comme un processus actif d’alterisation imposées aux minorités. L'asexualité est alors un outil de domination. Alok Vaid-Menon évoque son rapport confus est contradictoire à sa sexualité dans "What’s R(ace) Got To Do With It?: White Privilege & (A)sexuality": "Une partie de la suprématie blanche, telle que je la conçois, est le privilège d'être un sujet de désir : quelqu'un qui peut se sentir maître de ses désirs et qui a plus de moyens d'agir sur ces désirs. La "distance" que je vis autour de ma sexualité fait que je me sens souvent incapable d'être un sujet de désir." Dans le même temps, Kim observe également que la désexualisation légitime la privation des droits reproductifs des personnes handicapées (stérilisation et avortement forcée, aucun espace privé dans les institutions, difficulté structurelle à dénoncer des violences sexuelles que l'on aurait subit).  Si cette asexualité imposée est indépendante de l’orientation et des pratiques réelles des personnes, elle met en lumière comment asexualité/aromantisme et altérité se répondent; on pourrait dire à ce titre que l'asexualité et l'aromantisme ont tout à voir avec l'oppression. Les personnes handicapées sont vues comme asexuelles par défaut et l’asexualité et l’aromantisme seront systématiquement renvoyés au trouble, à la maladie, à un déclassement social. C’est à ce titre que comprendre et politiser le mépris et la peur envers l’asexualité et l’aromantisme permet de mettre à jour la désexualisation comme soutiens mais aussi la conséquence d’autres systèmes oppressifs (suprématie blanche, (psy)validisme), là où une stratégie sexe-positive du type « l'asexualité n'existe pas, c'est un mythe qu'on nous impose », « les handicapé-e-s ne sont pas asexuel-le-s » voire « ne vous en faites pas, les aces peuvent aussi coucher comme ci ou comme ça » ne remet pas fondamentalement en cause l'oppression qui a conduit à imposer l'asexualité, ni pourquoi ça serait mal de ne pas coucher de sa vie tout court.

Dans un second temps, on peut voir le mépris envers l'absence de sexualité (réelle ou supposée pour les personnes asexuelles) comme une pierre angulaire de la culture du viol et de l’injonction à l’hétérosexualité, car ne pas faire de sexe, c’est surtout ne pas faire de sexe hétéro et sera perçu comme tel. Si on oppose parfois que chaque refus de la part des femmes sera perçu comme excessif et que l'asexualité serait donc une catégorie inutile et inopérante dans ce cas, je retournerais cet argument en disant que c'est une erreur de voir l'asexualité ou l'aromantisme de façon essentialiste, gravés dans nos gênes ou nos hormones, mais que comme toutes les orientations sexuelles, elles se forment de façon complexe dans une interaction entre une part d'innée et notre environnement, nos relations et de ce qu'on nous renvoient de nous mêmes. Le fait que les femmes soient plus rapidement renvoyées au fait que leur refus est problématique peut être une pistes d'explications pour comprendre pourquoi les recherches en sexologie ont toujours mesurées plus de femmes que d'hommes asexuel-le-s (et même si cet écart tend à diminuer).

lire à ce propos: L’asexualité et la politique féministe de « ne pas le faire »: Chapitre 2 : Produire les faits : Asexualité empirique et l’étude scientifique du sexe.

Quels sont les liens entre asexualité, aromantisme et risque de subir des violences conjugales (ou inversement, les "chances" de se définir asexuel-le quand on a subit soi-même des violences sexuelles) ? Comment peut-on se rétablir après de tels violences ou consentir de façon éclairée quand l'asexualité n'est pas une possibilité sérieuse ? Quand nous hésitons à refuser du sexe, de peur que notre couple aille mal ou d'être "la prude", "le puceau", n'est-ce pas la peur d'être identifiée asexuel-le qui est en jeu ? Cette culpabilité crée un asymétrie dans le couple, elle place lae partenaire est sa potentielle frustration "dans son bon droit". La culpabilité et l'excuse de l'agresseur étant des éléments centraux dans les cycles de violences conjugales, on voit bien que l'asexualité joue un rôle particulier dans la mise en place de ces dynamique. Si ce phénomène se retrouve dans ce que vivent d'autres femmes non asexuelles et qu'il y a en ce sens un continuum (le fameux "spectre" de l'asexualité), c'est bien l'asexualité et l'aromantisme qui sont visés comme étant problématiques pour l'ordre hétéro-patriarcal.

La question "est-ce que les aces sont oppressés ?" n'a pas de réponse simple. Souvent posé de façon rhétorique pour couper court à une conversation sérieuse sur l'asexualité ou l'aromantisme, elle empêche de penser les dynamiques entre norme et sexualité hétéro et comment, effectivement, l'asexualité isole, expose à des violences sexuelle, à la pathologisation mais aussi pourquoi les populations les plus minorisées, surexposées au violences sexuelles, ont d'autant plus besoin de cette fameuse fierté asexuelle.


Une mémoire militante effacée

Finalement, on peut comprendre que la politisation ou la revendication de son asexualité ou aromantisme ne soient pas des évidences quand on a autant effacé des mémoires militantes l'asexualité et l'aromantisme des penseuses féministes qui ont contribué à amorcer la critique féministe de l'hétérosexualité. Les exemples de Madeleine Pelletier ou d'Aria Ly sont flagrants à ce titre. Elles identifient le couple hétérosexuel comme structure principale de l'exploitation et de l'aliénation des femmes et théorisent le célibat/abstinence militante en réaction (dans les années 1900 !). Pelletier dira des choses aussi explicites que "le voyage vers Lesbos ne me tente pas plus que le voyage à Cythère", mais jamais on ne se souvient d'elles comme aroaces (ou en tout cas, on ne le nommera pas), comme si ça n'avait eu aucune influence sur leur pensée.

Il y a surement bien plus d'exemples d'auteurices dont l'identité, la porté asexuelle et aromantique ont été ignorés et invisibilisés, au final, dépolitisés. Un travail de recherche et de valorisation d'archives féministes aroaces est urgent et j'espère avoir démontré que loin d'être une évidence, la dépolitisation de l'asexualité est construite et surtout dommageable car il s'agit de points de vue uniques et indispensables quand on essaye d'appréhender la complexité de la culture du viol, de l'hétéro-patriarcat et la façon dont tout cela s'entremêle et soutient d'autres systèmes oppressifs et particulièrement le (psy)validisme.

Une fierté asexuelle ?

L'idée qu'une fierté asexuelle ou aromantique serait ridicule est souvent défendue par l'absurde en comparant les vécus asexuels aux vécus gays "tu ne te feras pas frapper dans la rue parce que ace, on ne te refuseras pas de logement parce que aro, tu ne te feras pas mettre à la rue parce que ace ect."

Cette réflexion est doublement réductrice, d'abord parce qu'elle construit une imperméabilité assez factice entre les vécus asexuels et gay/lesbiens. L'asexualité masculine est perçu comme une féminisation quand la virilité est une performance de son (hétéro)sexualité auprès d'autres homme, l'asexualité féminine sera perçue comme une masculinisation, une prise d'independence face au désir masculin (selon une célèbre formule, pourrait-on dire à ce titre que les asexuelles ne sont pas des femmes ?). L'insulte ou les violences hétéro-sexistes dans l'espace privé ou publique, quand elles ne sont pas liées à la présence d'un-e partenaire de même sexe, se basent surtout sur le fait que l'on ne performe pas une féminité ou une masculinité hétérosexuelle jugée satisfaisante, cette même masculinité ou féminité hétéro dont sont de toute façon exclus les aroaces.

On peut ensuite se demander pourquoi une fierté aroace devrait se faire en miroir d'une fierté gay, car au final, on pourrait aligner les témoignages allant dans le sens de cette perméabilité des vécus (et de ses violences) mais cela échouerait à voir les particularités de l'asexualité et de l'aromantisme dans nos société. Par exemple dans son rôle de "figure repoussoir" dans la culture du viol (la frigide et le puceau), que j'ai discuté dans les parties précédentes, mais aussi particulièrement le rapport qu'entretient la médecine et la psychiatrie avec la normalisation des relations affectives.

L'idée fausse que l'asexualité ou l'aromantisme pourrait se soigner reste profondément ancrée dans la médecine et la psychiatrie occidentale moderne (surtout si on identifie un autre trouble psy qu'on juge être "la cause"). Ainsi, de nombreuses entrées du DSM, comme le trouble du désir sexuel hypoactif, de la personnalité schizoïde ou le trouble dépressif, comprennent des critères diagnostiques plus ou moins proche d'expérience vécus de façon non pathologique par de nombreux aro/aces (incapacité à avoir du plaisir sexuel, ne pas vouloir être en couple ou avoir des relations sexuelles). Et si la question de la détresse est parfois avancée pour discriminer les situations pathologiques de l'asexualité/l'aromantisme "non-pathologique", les difficultés à faire ou a prendre du plaisir dans des activités que la société entière juge naturel peut entrainer de la détresse, ce qui rend ce critère inopérant.

10% des personnes asexuelles se sont ainsi vues proposer des solutions pour ne plus l'être au Royaume-Uni selon le LGBT National Survey de 2018. On parle ici de pratiques masturbatoires demandées dans le cadre du "soin", de bilans hormonaux inutiles ou de médication par des hormones ou des dérivés du viagra. On mésestime souvent la détresse et la culpabilité que cela génère chez les personnes subissant ces traitements. Il est à ce titre flagrant de noter que les personnes asexuelles sont très exposées au risques suicidaire (15% de personnes aces auraient déjà fait une tentative de suicide) selon le Asexual community survey summary report.

Parce que l'hostilité envers l'absence de sexualité, discursivement associée à l'asexualité et l'aromantisme, prend place dans une société hétéro-patriarcal, elle a un sens particulier et éminemment politique. La dépolitiser et la reléguer au statut de blague folklorique, se focaliser sur la question de l'oppression sans essayer de voir plus loin, c'est se priver d'un angle d'analyse fécond dans la compréhension de la culture du viol, de l'hétérosexualité et du (psy)validisme. C'est aussi empêcher les conditions d'émergence d'un intérêt militant pour les histoires et pensées aroaces passées, les auteurices aroaces et tout un champ de nos luttes invisibilisé.

Dire que l'on est asexuel-le, aromantique, c'est une attaque envers la naturalisation du sexe et de l'hétéropatriarcat, ça s'inscrit dans la continuité des luttes queer et féministe parce que des personnes aroaces, il y en a toujours eu, ça demande du courage car rien de tout ceci n'est une évidence; En un mot, c'est politique.

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Al Loustoni

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