1939-1945 : activité anarchiste en France durant la Seconde Guerre mondiale

Texte original : http://cnt-ait.info/2019/08/08/1939-1945-anarchist-activity/

Auteur : CNT-AIT

Traducteurice : MaddyKitty

Publié initialement : 8 août 2019


Informations historiques parcellaires sur l'activité de certains anarchistes - révolutionnaires et pacifistes - en France pendant la Seconde Guerre mondiale et sous l'occupation.

Il s'agit du résumé de matériels issus des bulletins 21 et 22 (été 1984), du C.I.R.A (NdT : Centre international de recherches sur l'anarchisme - Marseille), qui avait pour thème Les anarchistes et la Résistance.

Jean-René Saulière (dit André Arru) est l'un des anarchistes qui ont participé à la résistance française contre les nazis et les collaborateurs de Vichy pendant la Seconde Guerre mondiale. Il nait à Bordeaux en 1911 et devient orphelin durant la Première Guerre mondiale. Au début de sa vie d'adulte, il gagne sa vie comme vendeur itinérant. Il appartient à la section des Bouches-du-Rhône de la Fédération nationale des libres-penseurs, et en devient le président. Il rejoint également le mouvement anarchiste et devient pacifiste. Bien avant le conflit 1939-1945, il décide qu'il ne veut participer à aucune guerre. Comme d'autres pacifistes et révolutionnaires, il voit la guerre comme une solution pire que le mal qu'elle entend combattre. En 1939, Saulière refuse de se soumettre à son arrestation pour avoir refusé de servir dans l'armée en cas d'appel. Il a l'intention de s'enfuir pour pouvoir continuer la lutte comme pacifiste et anarchiste. Cette attitude était courante dans la gauche libertaire et les cercles révolutionnaires syndicalistes de l'époque.

Jean-René SAULIERE, dit André ARRU, en 1943

Dans un article nommé “Réflexions sur des histoires”, écrit fin des années 1970 et publié dans le numéro 21/22 du bulletin du C.I.R.A. Marseille, Saulière note que l'histoire du mouvement anarchiste français entre 1939 et 1945 a presque été complétement négligée, et lorsqu'elle est abordée, le plus souvent déformée.

L'un des exemples qu'il cite provient de l'Histoire du mouvement anarchiste de Jean Maitron, Volume 2, de 1914 à nos jours (publié en France en 1975). Maitron fait abstraction de la période 1940-1945 en affirmant que le mouvement anarchiste y est inactif et désorganisé jusque 1943 parce qu'il était “sans chef” au début de la guerre. Il affirme également que certains anarchistes étaient “germanophiles”, d'autres gaullistes, et que la plupart étaient simplement impliqués dans leur survie individuelle durant la guerre. Mais Saulière, qui a participé activement au mouvement anarchiste et antifasciste durant la guerre, affirme que ces charges sont mensongères. Saulière note que le mouvement anarchiste pré-guerre a été réprimé, après que la mobilisation générale est déclarée en septembre 1939. Ses membres sont enrôlés dans l'armée, refusent l'appel aux drapeaux, ou sont sous surveillance policière. Louis Lecoin et un grand nombre d'autres anarchistes connus ont écrit, signé et distribué un tract intitulé “Paix immédiate” peu de temps après la déclaration de guerre, ce qui leur a valu d'être arrêtés. Dans le même temps, toute la littérature anarchiste est interdite car fondamentalement antimilitariste et anti-guerre.

Néanmoins, selon Saulière, un certain nombre d'individus et de groupes commencent à reconstruire le mouvement peu après le début de la guerre. Ni le manque de “leadership”, ni le manque de motivation n'ont présenté d'obstacles. Le nombre de militants anarchistes français est faible avant la guerre, par rapport au nombre de militants impliqués dans des groupes de gauche autoritaire. Ainsi, malgré la reprise d'activité, leurs critiques à l'égard des syndicats établis et de la gauche politique, ainsi que leur faible nombre, les laisse relativement isolés. Cette situation, combinée à une répression sévère et une surveillance policière, rend l'activité anarchiste très difficile pendant la guerre.

Avant la guerre, Saulière est activement impliqué dans le groupe anarchiste de Bordeaux. D'autres membres de ce groupe tiennent les mêmes positions anti-guerre et antimilitariste que les siennes, et un certain nombre de jeunes hommes décident également d'éviter l'appel sous les drapeaux en cas de guerre. Mais Saulière est le seul du groupe qui suit l'annonce de la mobilisation générale. Il se cache pendant cinq mois à Bordeaux, avant d'obtenir des papiers l'identifiant comme inapte au service militaire. C'est ce qui lui permet, en février 1940, de partir à Marseille, où il est moins connu des autorités.

Adoptant le nom inscrit sur ses papiers, André Arru, il contacte des anarchistes français, italiens et espagnols présents dans les environs. Plus tard, il est rejoint par un camarade anarchiste bordelais nommé Armand, lui aussi déchargé de service militaire. Ils forment un groupe libertaire et commencent à rédiger des tracts et des brochures qu'ils impriment eux-mêmes.

Armand Maurasse
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Un portrait rapide d'Armand : Armand Maurasse était un militant anarchiste d’origine sénégalaise, qui travaillait dans les années 1930 au salon de coiffure d’Aristide Lapeyre à Bordeaux. A la déclaration de guerre en 1939, il est mobilisé et envoyé sur le front en Syrie. Démobilisé, de retour en France, il ne peut pas retourner à Bordeaux alors occupée par les Nazis, qui appliquaient la ségrégation raciale. Il gagne alors Marseille où il vécut chez Jean René Saulière alias André Arru. Avec d’autres compagnons français, russes, juifs, italiens, espagnols, ils forment un groupe libertaire international clandestin, se réunissant au quartier de Saint-Loup. Ils tiraient des tracts et des autocollants (on disait « papillons » à l’époque) dès 1940 : « avec Armand on commença à confectionner des papillons et des tracts tirés à la gélatine. On allait les glisser la nuit dans les boites aux lettres et les coller sur les poteaux de tramway ».

Comme couverture, ils utilisaient l’atelier de réparation de vélo créé par Arru, qui leur permettait de subvenir à leur besoin en toute indépendance, mais aussi d’héberger discrètement des réunions pour préparer tracts, affiches, papillons, etc. sans attirer l’attention.

L’atelier servait également « d’officine de confection de faux papiers qui permettait une aide sérieuse à des camarades et non-camarades en difficulté avec les autorités françaises et occupantes. ». C’est grâce à Armand – qui faisait tourner l’atelier quand Arru partait en « tournée » pour renouer les liens entre les anarchistes du Sud et Sud Ouest de la France – que le réseau initié par Arru put se mettre en place progressivement.

Après l’arrestation d’Arru en août 1943, à laquelle il échappa ayant été prévenu par des voisins, il participa notamment avec François Deluret et le militant espagnol Escolas à un projet d’évasion qui ne put être mené à bien. Après guerre il fonda une école de danse, le Studio Colisée, boulevard Dugommier.

Source : http://cnt-ait.info/2019/08/16/armand-maurasse/

Dans le centre-ville, durant le couvre-feu nocturne, ils collent des affiches et distribuent des tracts dans les boites aux lettres et dans d'autres endroits. Au début, seuls deux militants sont régulièrement impliqués, mais leur nombre passe à douze à mesure que la guerre avance. Ils ne sont d'abord capables d'imprimer que quelques douzaines de tracts en utilisant des techniques rudimentaires, mais plus tard, avec l'aide de militants d'autres villes, ils parviennent à produire une à cinq milles copies de qualité professionnelle. Dès le début de l'année 1940, ils produisent une littérature attaquant les fascistes et les responsables de la guerre, y compris les capitalistes et la dictature stalinienne. Le groupe de Marseille éditera au moins cinq publications différentes d'un millier de copies ou plus : un tract intitulé “À tous les travailleurs de la pensée et des bras”, une affiche dont l'entête indique “Contre le fascisme et la dictature”, une autre “Mort aux Vaches”, une brochure de 45 pages intitulée Les coupables et un journal de 12 pages nommé La Raison.

Les anarchistes de Marseille construisent et maintiennent des contacts réguliers avec les groupes anarchistes d'autres villes et des individus de la région qui travaillaient avec eux. Ils sont en contact avec des gens de Paris, Nîmes, Lyon, Montpellier, Toulouse, Foix, V̵a̵r̵ (NdT : coquille dans le texte original) et ailleurs. Ils prennent contact avec les imprimeurs anarchistes Henri et Raoul Lion à Toulouse, impliqués activement dans le mouvement de résistance. Les frères impriment des affiches, des tracts, le premier numéro de La Raison, et la brochure Les coupables pour le groupe de Marseille, tout comme des livres et d'autres types de littérature anarchiste. Ils sont finalement arrêtés et envoyés dans un camp de concentration, où ils meurent tous les deux. La littérature du groupe de Marseille est distribuée localement et dans les autres villes où des anarchistes sont actifs.

Le premier exemplaire de La Raison, (NdT : présenté comme organe de la Fédération internationale syndicaliste révolutionnaire), paru en juin 1943, contient des discussions sur le massacre de la forêt de Katyn, la Révolution espagnole et l'actualité en France d'un point de vue libertaire.

Couverture du n°1 de La Raison, juin 1943

L'anarchiste russe Voline vit dans la région de Marseille. Bien que sous surveillance policière, il réussit à se soustraire aux autorités pour participer aux travaux du groupe. Il participe notamment à l'élaboration et à la diffusion de la brochure Les coupables, entre autres choses. Saulière/Arru reçut également l'aide de Pierre Besnard, ancien secrétaire général de la Confédération générale du travail syndicaliste révolutionnaire (C.G.T.S.R.), pour travailler sur ce projet.

Voline, avec Sénia Fléchine et Mollie Steimer à Paris en 1926.

Dans son livre, Maitron affirme que les anarchistes ne se sont pas beaucoup réunis pendant la guerre, particulièrement avant 1943, et que ces réunions n'étaient pas très sérieuses. Mais Saulière, dans “Réflexions sur des histoires”, note qu'il a assisté à de nombreuses réunions, souvent avant 1943, à Marseille et dans d'autres villes, en compagnie d'autres anarchistes venu·es de différents horizons. Les discussions y sont sérieuses, incluant des analyses des événements en cours et des débats sur la question de savoir s'il fallait collaborer avec des antifascistes non-anarchistes dans leurs activités ou rester indépendant·es. De nombreuxses anarchistes individualistes choisissent de s'impliquer dans l'établissement de la Résistance et de prendre part à des activités séparées dans les groupes libertaires de gauche. D'autres préfèrent ne pas se soumettre au système hiérarchique de la Résistance, à l'intérieur duquel iels auraient dû suivre les ordres de gaullistes, de non-gaullistes, de communistes et d'autres autoritaires. Du fait de leurs activités de résistance, nombre d'anarchistes sont arrêtés, emprisonnés et, tout comme les frères Lion, envoyés en camp de concentration.

Les groupes anarchistes français travaillent en étroite collaboration avec le mouvement anarchiste espagnol clandestin en France et en Espagne, s'opposant au régime de Franco. Ils concluent également des accords de coopération avec des personnes et des groupes à l'extérieur du mouvement anarchiste.

En 1943 a lieu une conférence clandestine à Toulouse. Y participent des délégué·es de Marseille et de villes précédemment citées, ainsi qu'un représentant du mouvement clandestin libertaire espagnol vivant dans les départements de l'Ariège et de Haute-Garonne. Le groupe issu de cette conférence publie sous le nom de Fédération Internationale Syndicaliste Révolutionnaire (F.I.S.R.). Il prône la révolution par le moyen de la grève générale, prélude à un nouvel ordre social fondé sur la solidarité humaine universelle en lieu et place de l'exploitation de l'homme par l'homme.

Une des affiches écrites par le groupe de Marseille s'intitule “Mort aux Vaches”. Le titre est destiné à attirer l'attention des passants. Les “Vaches” font référence aux chefs des États nazi, fasciste, franquiste, stalinien, vichyste, britannique et américain, leurs généraux et leurs complices. L'affiche affirme qu'ils sont tous responsables de la guerre et des horreurs qui en ont découlé.

L'affiche “Mort aux Vaches”

L'un des exemples de déformation de l'histoire anarchiste en temps de guerre qui a le plus dérangé Saulière apparait dans le livre à succès Tout est possible ! : les gauchistes français, 1929-1944, de Jean Rabaut (publié en France en 1974). Le livre relate principalement l'histoire du trotskysme en France, mais mentionne aussi l'activité anarchiste durant la Seconde Guerre mondiale. Rabaut fait référence à l'affiche “Mort aux Vaches”, sans toutefois reproduire le texte. Il offre à ses lecteurs une version déformée de son contenu, affirmant qu'elle incite les gens à clouer toutes les “vaches” aux portes, y compris les personnes qui portent “l'étoile à cinq branches”. Il poursuit en disant que ce mépris (supposé) ne les a pas empêché de risquer leur liberté et peut-être leurs vies en produisant de faux papiers pour aider des personnes juifves. En fait, la seule chose vraie dans ce qu'a produit Rabaut, c'est le fait que le groupe de Marseille a effectivement produit des papiers pour aider des juifves et des personnes politiquement impliquées à échapper aux persécutions des nazis et de Vichy.

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Jean Rabaut cite ceci de l'affiche "Mort aux vaches", "Fichez-les tous à la porte, qu'ils étalent francisques, étoile à cinq branches, croix gammées ou croix de Lorraine."

Il ajoute un commentaire : "Ce mépris pour les porteurs d'étoile à cinq branches n'empêche pas Arru de confectionner de fausses cartes d'identité pour les Juifs."

Source : René Bianco, "Où en est l'histoire de l'anarchisme ?"

Le port obligatoire de l'étoile de David ne correspond pas à une "étoile à cinq branches". Quand bien même on lui accorderait une charité épistémique, il fait la confusion entre l'étoile de David et l'étoile rouge à cinq branches.

https://fr.wikipedia.org/wiki/%C3%89toile_rouge_(symbole)

Saulière est très troublé par ces fausses accusations. Il affirme que le texte de l'affiche n'est pas du tout antisémite, comme le laisse entendre Rabaut. En effet, il ne fait pas du tout référence aux porteurs de “l'étoile à cinq branches”, mais à ceux qui portent l'étoile rouge, symbole de l’État bolchévique. Il souhaitait faire passer l'idée que les dirigeants de l'État soviétique devaient être considérés de la même façon que tous les autres.

Le drapeau soviétique utilisé entre le 5 décembre 1936 et le 19 août 1955.

Saulière insiste sur le fait que l'antisémitisme n'a jamais existé dans le groupe de Marseille, et qu'insinuer le contraire relève de la falsification grossière. Mis en cause par Saulière, Rabaut, dans une lettre, admet qu'il n'a pas vérifié les faits liés à son accusation et s'excuse de son erreur en promet de le rectifier dans une future édition du livre.

Saulière et ses compagnons anarchistes marseillais, comme nous l'avons vu plus haut, fabriquaient de faux papiers pour aider les réfugié·es politiques et les personnes juifves. Iels hébergent également un certain nombre de personnes qui fuient le régime de Vichy et les autorités d'occupation nazies. Un couple qu'iels ont aidé est arrêté par la police de Vichy et intimidé jusqu'à ce qu'il révèle la source de ses faux documents. C'est ainsi que, le 3 août 1943, Saulière, sa compagnonne Julie Vinas (une réfugiée politique espagnole) et un autre anarchiste français, Etienne Chauvet, sont arrêté·es par la police de Vichy. Quand la police fait irruption, les trois viennent juste d'imprimer et s'apprêtent à placarder l'affiche “Mort aux Vaches”. Trois autres compagnon·nes qui prévoient de participer sont prévenu·es à temps par un voisin pour éviter d'être capturé·es.

Les anarchistes sont interrogé·es pendant cinq jours, mais ne sont heureusement pas torturé·es. Les hommes sont envoyés à la prison Chave, située à Marseille, et Vinas à l'hopital de la prison.

Ancienne Prison Chave, Marseille (en activité de 1865 à 1958)

En prison, Saulière/Arru et Chauvet rencontrent des communistes, des socialistes et des gaullistes, arrêtés aussi pour des activités liées à la Résistance. Les deux anarchistes critiquent ouvertement le régime de Pétain et refusent de chanter la Marseillaise que les communistes entonnent pour impressionner les gaullistes par leur fidélité à l’État-nation français.

En mars 1944, certains communistes menés par Charles Poli, organisent leur évasion, et invitent les prisonniers gaullistes à se joindre à eux. L'évasion est un succès ; mais sept prisonniers sont laissés derrière, cinq, incluant les deux anarchistes, pour raison idéologique. Dans son livre Histoire des Groupes Francs (M.U.R.) des Bouches-du-Rhône, de septembre 1943 à la Libération (publié en 1962), Madeleine Baudoin inclut un entretien avec le communiste Poli. Il confirme à Baudouin que les communistes avaient laissé volontairement les anarchistes en prison, à cause de leur attitude anti-patriotique. Il a conscience que les deux ont pris part à la Résistance de multiples façons, notamment en falsifiant des papiers pour aider des gens à fuir les autorités nazies et de Vichy. Mais il affirme qu'en tant que communistes, lui et ses camarades aimaient la France et étaient de vrais patriotes. Ils pouvaient tolérer des différences d'opinion et auraient été même prêts à aider des monarchistes qui partageaient leur amour de la France, mais pas des anarchistes anti-patriotiques.

Après l'évasion, les prisonniers politiques laissés derrière sont transferés à la prison d'Aix, d'où ils s'évadent à la fin du mois d'avril 1944, avec l'aide de la résistance locale. Des années plus tard, Saulière apprit qu'il était prévu que lui et Chauvet soient transférés dans un camp de concentration depuis Aix.

En chemin, deux des évadés sont laissés derrière, car trop malades pour franchir la distance les séparant du point de rendez-vous fixé par le guide de la résistance locale. Ceux qui y parviennent sont envoyés en campagne, où un maquis est en train de se constituer. Le chef des F.T.P. propose aux prisonniers évadés de les rejoindre ou de partir de leur côté. Les deux anarchistes préfèrent partir pour rejoindre leurs propres contacts. Après quelques semaines de repos, ils reçoivent de nouveaux papiers d'identité et sont escortés jusqu'à une ville. Saulière y contacte d'autres anarchistes et est rejoint par sa compagnonne Vinas, relâchée six mois plus tôt. Ensemble, iels partent à Toulouse à la fin du mois de juin 1944 et reprennent contact avec des compagnons locaux.

Les groupes de la région sont inactifs depuis l'arrestation d'août 1943 et la peur de la surveillance policière ; mais l'activité reprend aussitôt que Saulière et Vinas reviennent. En août 1944, le groupe de Toulouse publie une brochure, imprimée et distribuée le jour de l'évacuation des Allemands. L'espoir est grand : tout le monde “pense que le régime franquiste va être renversé et qu'une république va être rétablie en Espagne”.

Bien que Saulière ait parfaitement compris que la fin de la Seconde Guerre mondiale n'apporterait pas la justice sociale, il croit d'abord que les choses s'amélioreront par rapport à la situation d'avant-guerre. Il pense que les choses seront différentes parce que les gens ont appris des erreurs du passé et parce que tous les idéologues politiques ont été discrédités. Mais il reconnaitra plus tard que lui et ses camarades ont fait preuve de naïveté ; et, dans les années 1970, il admettra avec tristesse qu'il y avait encore moins de justice sociale qu'avant la guerre. Malgré cela, Saulière continue à croire que lui et ses camarades anarchistes ont agi comme iels le devaient. Interrogé à Marseille en 1970 par Madeleine Baudouin, il affirme que, dans la même situation, il recommencerait, tout en tenant compte des leçons de l'histoire pour ne pas répéter les mêmes erreurs.

Après la guerre, Saulière continue ses activités anarchistes et s'installe à nouveau sur Marseille. En 1948, il est condamné à 5 ans de prison pour avoir résisté à l'appel sous les drapeaux pendant la guerre. Mais sa condamnation est suspendue du fait de la production de 28 attestations de personnes qui l'ont connu dans la résistance.


(L'entretien a déjà été traduit ou récupéré par la revue Partage noir, je me permets d'y renvoyer directement.)

Interview d’André Arru – PARTAGE NOIR
J.-R. Saulière, alias André Arru, faisait partie du groupe de Bor­deaux lorsque la guerre fut décla­rée. Refusant la mobilisation, il arrive à Marseille et y constitue un groupe anarchiste clandestin…

Mort aux Vaches

Prolétaire,

Depuis 3 ans, de l'Est à l'Ouest et du Sud au Nord de notre Globe, tu fais les frais de la bataille déclenchée par tes maitres aux multiples nuances.

Des milliers de prolétaires de tous les pays crèvent pendant que les hommes de la finance, de la politique et de la guerre, ces gueules de vaches, se congratulent, dissertent, se partagent les bénéfices, se distribuent prébendes et privilèges.

Rappelle-toi, Combattant de la "der des der" : en revenant de là-haut, en 1918, encore souillé du sang de l'infâme boucherie, devant les 10 millions de cadavres, les 20 millions de blessés, les 10 millions d'invalides, 3 millions de disparus, les millions de veuves et d'orphelins, tu avais dit et promis PLUS JAMAIS !

De nouveau les brutes galonnées ont mis la main sur toi. Dans le monde ouvrier, l'homme n'est plus un homme, c'est un matricule.

JUSQUES À QUAND !

Jusqu'à ce que les prolétaires du monde entier comprennent qu'ils n'ont QU'UN SEUL ENNEMI : LEURS CHEFS.

Jusqu'à ce que les prolétaires du monde entier fraternisent, s'unissent, et au pas de charge – l'ultime – armés encore des baïonnettes fraiches encore du sang de leurs frères, aillent piquer les culs de tous les histrions bellicistes et gouvernementaux.

Prolétaires, en 1919, en 1936, tu criais : MORT AUX VACHES !

En 1943, ne crie plus : AGIS.

Crève-les TOUTES : qu'elles portent en grelot une croix gammée, une étoile, l'Ordre de la Jarretière, la Croix de Lorraine ou une francisque.


Sur le même sujet :

To All Intellectual And Manual Workers (1943)

https://cnt-ait.info/2020/07/12/to-all-intellectual-and-manual-workers-1943

Mort aux vaches ! Death to the brutes (1943)

https://cnt-ait.info/2020/07/12/mort-aux-vaches-death-to-the-brutes-1943

The Ukrainian roots of the 1936 Spanish revolution

https://cnt-ait.info/2024/03/01/ukrainian-roots-1936

Can we compare the involvement of some Ukrainian anarchists in the Ukrainian Army with that of some Spanish anarchists in the French Resistance? (A reply to « Did the anarchists who liberated Paris support the oligarchs? »)

https://cnt-ait.info/2022/11/10/ukrainian-spanish-anarchists